Petits et grands bateaux

Voilier

Dimanche soir, je me suis régalé de deux bonnes crêpes. J’allais ajouter “bretonnes”, mais le sont-elles vraiment, ici, à environ 18 000 km de Brest ? J’ai dîné place Vaiete (prononcer “vayété »), à la roulotte “La Boule Rouge”, qui est l’une de mes deux ou trois favorites. En fait, j’étais sorti vers dix-sept heures pour voir de près l’énorme paquebot Diamond Princess, l’un des deux navires amiraux de l’armateur Princess Cruises, en escale à Papeete. Après avoir garé ma voiture près du centre commercial Vaima, j’ai traîné un peu sur le front de mer, où j’ai vu quelques gros voiliers de croisière de diverses nationalités à quai. Ce sont les premiers participants du ”Blue Water Rally”, régate amateur faisant le tour du monde en vingt mois. Cette édition accueille 34 équipages de 8 nationalités différentes, partis de Gibraltar en octobre 2005. J’ai reconnu un superbe Oyster, un Hallberg Rassy et un catamaran Catana. L’un des bateaux engagés, le célèbre Gipsy Moth IV, ayant appartenu à Sir Francis Chichester, s’est échoué sur la barrière de corail de l’atoll de Rangiroa. La photo dans le journal de ce ketch de seize mètres couché sur son flanc est terrible. J’espère qu’il sera possible de le sauver…

Lorsque je regarde ces voiliers de course-croisière se balançant au bout de leurs amarres, je dois avouer que j’ai un petit pincement au coeur. Je regrette parfois d’avoir vendu Serendipity, car avec le recul, je me dis que ces quatorze mois passés en mer ont été l’une des meilleures périodes de ma vie. Le fait d’être totalement isolé au milieu de l’océan ou encore de pouvoir butiner d’un port à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, procure une sensation de liberté absolument extraordinaire. Je n’ai à ce jour rien connu de tel ailleurs. Il m’arrive souvent de me dire que je repartirai vagabonder ainsi dès que j’en aurai à nouveau la possibilité.

J’ai continué à longer le front de mer en direction du Diamond Princess. Ce dernier a été construit au Japon et lancé en mars 2004. Ses caractéristiques sont une accumulation de superlatifs : 1 200 membres d’équipage, 2 700 passagers répartis dans 1 300 cabines, 18 ponts, 14 ascenseurs, 113 000 tonnes. Ce paquebot est tellement grand que je n’ai pas pu prendre suffisamment de recul pour le photographier en entier ! C’est un véritable mur d’acier de 290 mètres de long, près de la taille de la tour Eiffel. A titre de comparaison, les défunts Titanic et France faisaient respectivement 269 et 315 mètres. Détail amusant, tous les paquebots de cette compagnie ont à leur bord une ou deux webcams, dont les images sont transmises par satellite toutes les minutes au site web de Princess Cruises.

L’industrie de la croisière se porte bien. Initialement plutôt destinée aux voyageurs fortunés, puis aux retraités, elle a su s’adapter et séduire la tranche d’âge des 30-40 ans. Ces villes flottantes que sont les paquebots offrent le même confort qu’à terre et les formules de vacances proposées se rapprochent beaucoup du concept du Club Med, où le client est totalement pris en charge. Le farniente prend le pas sur la découverte, symptôme d’une triste époque où les gens recherchent davantage le divertissement et la sécurité que l’aventure. Je dois être honnête, j’ai moi-même été à trois reprises au Club Med (Grèce, Portugal et île Maurice) et je ne nie pas les avantages de la formule, mais je ça ne m’empêche pas de m’interroger sur le fort engouement que suscite ce type de vacances.

J’ai entendu dire que les passagers du Diamond Princess, en majorité américains, avaient regretté de ne pas avoir pu dépenser leurs dollars à Tahiti. Ici, un dimanche est un dimanche, paquebot ou pas. Tous les commerçants ferment boutique dès le samedi midi et très rares sont les magasins de souvenirs profitant de la manne providentielle que représentent ces milliers de personnes au fort pouvoir d’achat. Le gouvernement local compte beaucoup sur le secteur touristique pour espérer accéder un jour à l’indépendance. Le ministre du tourisme a du souci à se faire si les objectifs de développement claironnés pendant les campagnes électorales n’étaient pas que de simples déclarations d’intention.

Vers dix-neuf heures, à la tombée de la nuit, l’immense masse du navire de croisière a quitté le quai, illuminée comme un arbre de Noël et escortée par le bateau-pilote et le plus gros remorqueur du port de Papeete. Son prochain port d’escale sera Honolulu, à Hawaii.

Sur le quai voisin du Diamond Princess se trouve amarré depuis quelques jours le trois mats Concordia, magnifique gréement classique de soixante mètres, construit en 1992. Il appartient au collège canadien West Island qui propose le programme universitaire mixte ”Class Afloat”, dans lequel quarante-huit étudiants passent un semestre ou une année scolaire à bord, mêlant cours et découverte du monde. Durant l’année scolaire, le Concordia parcourt 25 000 miles nautiques, visitant plus de 35 ports dans 24 pays disséminés sur quatre continents. Voilà qui me rappelle un peu l’esprit d’une structure du même type, créée dans les années soixante-dix, où j’avais passé quelques mois. J’avais alors navigué entre Alicante, dans le sud-est de l’Espagne, et l’entrée méditerranéenne du canal du midi. Je devais avoir treize ans et c’est probablement là que s’est développée mon attirance pour la mer et les bateaux. Ma mère était très tournée vers les méthodes pédagogiques alternatives et j’ai pu ainsi découvrir ce qui fut un jour, dixit Jean-Paul Brighelli (auteur de ”La fabrique du crétin”), l’espoir – certes quelque peu élitiste – du système éducatif français.

1er mai, fête du travail. Un jour férié comme un autre à Tahiti. On y parle de surf en raison du championnat du monde Billabong Pro qui s’y déroule, ainsi que de l’élection de Miss Tahiti 2006. Un ministre reçoit quelques délégations syndicales, mais aucun défilé n’est organisé. Il faut dire qu’à l’instar de tous les départements, territoires et pays d’outre-mer, la Polynésie est un bastion de la fonction publique, et les conflits se règlent d’abord dans les coulisses de l’administration avant de porter la revendication dans la rue. Qu’il soit national ou territorial, le fonctionnariat représente ici le summum de l’ambition professionnelle. Outre la sacro-sainte sécurité de l’emploi, il confère aux mieux placés une multitude de privilèges. Gros salaires, logements et véhicules de fonction, pouvoir, et ce, sans réelle contrepartie de résultats ou même de travail. Sans parler du népotisme qui réinvente le “regroupement familial”. Je ne veux bien sûr pas généraliser, mais ce que j’avais pu constater de mes propres yeux au ministère des Postes et Télécommunications (OPT) en août dernier ne laissait guère d’illusions sur l’état de la corruption des idées et des hommes qui les portent.

Tiens à propos, ma liaison ADSL a été coupée une dizaine d’heures le 1er mai, et à nouveau depuis quelques heures aujourd’hui 2 mai, alors que je m’apprêtais à publier ces lignes. J’ai appelé Mana, l’unique fournisseur d’accès Internet de Polynésie, qui m’a indiqué que le problème venait de l’OPT (dont Mana est une filiale). Patience donc…

J’ai ajouté dans la galerie quelques photos du paquebot ”Diamond Princess” et du voilier ”Concordia” (168 à 174).

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3 Responses
  1. valorisa dit :

    Bonjour,

    En parlant de voiliers et d’escapades maritimes, je suppose que tu as lu les aventures thalassiques de Bernard Moitessier dont le bateau Josua a longtemps été à quai dans le vieux de la Rochelle. J’ai toujours eu un profond respect pour ce marin hors-norme et un des plus mystiques parmi ses pairs. On retrouve ce sentiment d’absolue liberté en lisant ses livres, lui qui a passé sa vie en mer et fui les honneurs conférés par ses exploits maritimes.

    Valorisa

    • Smop dit :

      Oui, bien entendu. J’ai lu tous les bouquins de Bernard Moitessier, Joshua Slocum, Eric Tabarly, Alain Gerbault, Gérard Janichon, et quelques-uns d’Antoine, pour ne citer que les auteurs les plus connus. Ceux de Jean-François Diné (« Mon képi pour un océan » et « De l’Orénoque à l’Amazone sur un voilier de dix mètres ») et surtout celui de Alain Kalita (« Je suis né deux fois ») sont également passionnants. Dans un autre genre, le bouquin « L’abeille d’Ouessant » de Hervé Hamon est également très bon.

      Moitessier était en effet un bonhomme intéressant, même si je suis réservé sur son côté mystique. Tu sais sans doute qu’il a vécu une dizaine d’années en Polynésie, à bord de Joshua à Papeete, puis sur le motu Poro-Poro de l’atoll de Ahé dans les Tuamotu, et enfin sur l’île de Moorea, en face de Tahiti. S’il était encore vivant, je crois qu’il serait désagréablement surpris de voir ce qu’est devenue la région en vingt ans…

  2. valorisa dit :

    le vieux port de la Rochelle…..

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