A la poursuite du jour

Bagages

Je commence ces quelques lignes dans le Boeing 747-400 d’Air New Zealand, à près de onze mille mètres d’altitude, quelque part au-dessus de l’océan atlantique. Le monstre de quatre cents tonnes est passé à proximité de l’Islande, et d’après la carte s’affichant sur les écrans LCD individuels, l’endroit le plus proche actuellement s’appelle Godhavn. Je suppose que c’est au Groënland. L’avion a décollé de Londres il y a environ cinq heures, soit un peu moins de la moitié du temps nécessaire pour rejoindre Los Angeles. Selon le même écran d’informations, les deux villes sont distantes de 8769 km. Je suis très agréablement surpris par Air New Zealand, compagnie avec laquelle je vole pour la première fois. Le premier plateau-repas végétarien était excellent et le personnel de cabine est très professionnel. J’attends avec impatience le dîner, qui sera servi deux heures avant l’atterrissage.

Cette fois, je n’ai pas pu avoir mon siège habituel devant une sortie de secours, mais je bénéficie en contrepartie d’une rangée latérale complète pour mon seul usage. Heureusement d’ailleurs car devant moi est installé un vieil américain, du genre sans gêne, qui a incliné son siège au maximum, sans se soucier de savoir s’il me restait de la place pour les jambes. Partout où je voyage, j’ai remarqué que les retraités américains sont souvent particulièrement arrogants. Ils donnent vraiment l’impression de se croire tout permis. Même ceux que j’ai croisés en bateau dans les marinas étaient antipathiques, malgré l’esprit d’entraide que l’on retrouve généralement chez les plaisanciers au long cours.

Tiens, que se passe-t-il un peu plus loin ? Les hôtesses ont évacué une douzaine de passagers. J’ai l’impression qu’il y a une fuite de liquide venant des coffres à bagages situés au-dessus des sièges. Ca ne doit pas être bien grave car les gens debout dans la coursive ont l’air amusés de la situation. Un écossais en kilt vient de passer devant moi !

Le système audio vidéo de cet avion est particulièrement bien fait. Le choix des films est assez large, et chaque passager dispose en plus d’un contrôle individuel lui permettant de lancer le film à tout moment et d’en maîtriser le visionnage avec la même souplesse qu’un lecteur DVD. Je n’avais encore jamais vu ça et c’est bien pratique. De plus, une belle sélection d’albums musicaux et de jeux est disponible. Je viens de finir de visionner le film ”Syriana” de George Clooney et me laisse maintenant bercer par l’excellent album “X & Y” de Coldplay.

Mon long voyage de retour a commencé en milieu de journée. Après l’enregistrement de mon sac plein à craquer de livres, j’ai d’abord pris un Airbus A321-200 de British Midland pour Londres, qui a décollé de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle avec un peu de retard, vers quatorze heures. Mon escale à l’aéroport d’Heathrow est vite passée, j’ai juste eu le temps de faire quelques courses en duty free. C’est amusant, un joli et probablement très coûteux coupé sportif Bentley flambant neuf est stationné sur un stand se trouvant dans l’un des halls du terminal 3. Le principe est celui d’acheter un billet de tombola, pour près de quatre-vingt-dix euros quand même, et plusieurs tirages au sort sont organisés chaque jour pour gagner la voiture exposée ou d’autres véhicules du même type. Les Anglais sont décidément très joueurs.

En volant vers l’ouest, l’avion poursuit le jour. La France est plongée depuis plusieurs heures dans l’obscurité, mais ici, le ciel est toujours bleu clair. Je vais essayer de ne pas dormir avant le prochain vol, entre Los Angeles et Papeete, pour me réhabituer aux douze heures de décalage horaire. Je sens que les quelques heures d’escale aux Etats-Unis vont me paraître longues. Le dernier vol dure environ neuf heures et l’atterrissage est prévu à Tahiti pour 5h40 du matin je crois.

Me voici maintenant à l’aéroport international de Los Angeles. Nouvelle file d’attente interminable, comme à l’aller, pour atteindre le contrôle des passeports. Je remarque juste derrière moi une fille à l’air triste qui essaie désespérément de voir la couverture de mon passeport, que je tiens à la main, probablement pour deviner ma nationalité. Son petit jeu m’amuse mais je suis fatigué et peu d’humeur à engager la conversation. Elle doit être du genre timide car elle n’ose rien me dire.

Je parviens enfin à l’un des guichets où trône un officier du ”U.S. Customs and Border Protection”. Nouvelle photo et prise d’empreintes. J’ai vraiment l’impression de jouer au Monopoly et de passer par la case prison ! Je présente mon passeport et ma petite fiche verte d’exemption de visa. Le type se rend compte qu’il reste dans mon passeport la partie détachable de la fiche du même modèle utilisée lorsque j’avais fait le trajet dans l’autre sens, quelques jours auparavant. Tout d’un coup, le sinistre sbire perd son sourire de façade et commence à me regarder d’un air suspicieux. J’apprends ainsi que cette partie de la fiche doit être remise à l’embarquement lorsque l’on quitte le territoire américain. C’est ce qui permet aux autorités de valider le départ. Or, il se trouve qu’on a oublié de détacher de mon passeport ce petit bout de carton avant mon embarquement sur le vol pour Londres. Ne m’estimant pas responsable d’une erreur de la compagnie aérienne, j’explique mon point de vue au type. C’est alors qu’il retourne le carton et me montre qu’il est écrit (en tout petit) que c’est au passager de s’assurer que son départ a bien été validé. En voilà une bien bonne ! Du coup, j’ai trente jours pour renvoyer le morceau de carton à l’administration américaine, en apportant la preuve de mon départ, et un courrier (en anglais) expliquant la situation ! Le fonctionnaire m’explique que si je ne le fais pas, je prends le risque de ne plus être admis sur le territoire américain, même pour un simple transit, sans avoir fait de demande préalable de visa auprès du consulat. Le film ”Brazil” me traverse l’esprit…

Une fois cette formalité expédiée, je récupère mon sac sur le tapis roulant, pour passer à la douane, et poser à nouveau ma bibliothèque ambulante sur un autre tapis, cinquante mètres plus loin. Quelle organisation… Après toutes ces passionnantes aventures, je monte d’un étage pour repasser en zone internationale, avec bien entendu une nouvelle fouille pour m’accueillir. A force de passer aux rayons X, mes affaires vont finir par devenir luminescentes ! Je n’ai plus que trois ou quatre heures à attendre. L’aérogare n’est pas la même qu’à l’aller et celle-ci est encore plus triste et sale. Seuls les quelques fast-foods aux effluves de hamburgers ainsi que deux ou trois magasins de souvenirs à la gloire de l’Amérique mettent un peu d’animation dans cette zone de l’aéroport. Les passagers que je croise ont l’air de zombies, probablement épuisés par le décalage horaire. Quelques corps inanimés, dont parfois s’échappe un ronflement, jonchent le sol ici et là. Je dois dire que je ne suis pas très frais non plus, mais je ne veux pas m’endormir avant d’être dans l’avion.

Je croise plusieurs fois dans la salle d’embarquement la fille qui essayait de voir la couverture de mon passeport une heure plus tôt. Elle aussi attend le vol pour Tahiti. Je m’installe à une borne d’accès Internet pour écrire un e-mail et la voilà qui vient occuper la borne voisine. Elle finit par m’adresser la parole, en prétextant ne pas savoir utiliser sa carte de crédit pour activer sa borne. Elle est française, et n’a vraiment pas une attitude de quelqu’un qui part en vacances. Je pense que c’est son premier voyage en Polynésie et qu’elle s’y rend pour travailler, mais je n’en aurai pas la confirmation. Je suis trop fatigué pour discuter et j’écourte rapidement notre conversation.

Vers 23 heures, l’embarquement pour le vol Air New Zealand à destination de Tahiti, Rarotonga (dans les îles Cook) et Auckland commence. Le Boeing 767-300ER étant peu rempli, je m’installe à l’arrière de l’avion, où j’ai réussi à négocier une rangée centrale de sièges complète. A peine l’avion a-t-il décollé, peu avant minuit, et que le signal imposant le port des ceintures de sécurité s’éteint, je prépare ce qui est presque une véritable couchette, et m’endors aussitôt ! L’hôtesse venant m’apporter mon plateau-repas végétarien quelques dizaines de minutes plus tard me fera une belle frayeur en me réveillant, tant mon sommeil était déjà profond. Elle a failli elle-même se retrouver par terre avec le plateau, surprise par ma réaction. Le reste du vol s’est déroulé sans histoire. Juste quelques turbulences au-dessus de l’océan pacifique qui ont bien secoué l’avion et m’ont réveillé, mais j’ai tout de même réussi à dormir plus des deux tiers des huit ou neuf heures de trajet. L’atterrissage a eu lieu le 1er juin, vers 5h30 du matin, soit 28 heures après mon départ de France.

A Papeete, les passagers font à pied le trajet entre l’avion et l’aérogare. Les saisons étant inversées avec l’hémisphère nord, les journées raccourcissent actuellement, et il fait encore nuit. Nous devons patienter quelques minutes sur la piste, en attendant qu’un gros Boeing 747 d’Air France s’immobilise juste devant nous. Je retrouve avec un certain plaisir le climat subtropical, chaud et humide, de Tahiti. Je récupère assez rapidement mon sac et passe la douane sans encombre. A peine arrivé dans le hall de la petite aérogare, je tombe sur quelqu’un que je connais, venu accueillir son ex-femme, passagère du vol Air France croisé sur le tarmac. Difficile d’être anonyme à Tahiti ! J’ai ainsi droit au traditionnel collier de fleurs de tiaré, rituel incontournable à l’arrivée en Polynésie.

Dans un quart d’heure, je serai enfin chez moi…

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2 Responses
  1. Post excellent, plus je te lis George, plus je me dis que tu devrais mettre ca sur papier !
    En tout cas, j’espere que tu as reussit a tenir, je connais bien le decalage horaire, c’est quelque fois assez dur a supporter 😉

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