Une découverte heureuse

Peluche

Je crois bien que c’est Frosso, mon égérie franco-gréco-suédoise qui accompagna mes jours et surtout mes nuits pendant cinq ans, qui m’offrit il y a une quinzaine d’années, une curieuse peluche représentant un dinosaure. Ce petit monstre poilu trouva sa place dans mon sac de voyage lorsque je quittais Paris pour Sydney en 1992. Corrina, ma belle australienne, me demanda un jour quel était le nom de la bête, et je me suis alors souvenu qu’elle n’avait jamais été baptisée. Je lui demandais donc de proposer quelque chose et elle suggéra Serendipity. C’est la première fois que j’entendais ce mot anglais, qui semblait même ignoré par beaucoup d’anglophones. Quant à mes compatriotes français, n’en parlons même pas ! Bien des années plus tard, lorsque j’acquis mon voilier, le premier nom qui me vint à l’esprit fut naturellement Serendipity. Le pauvre bateau eut droit à toutes les déformations possibles et imaginables de son nom, la plus originale ayant été “sirêne dépitée”. De son côté, la peluche continua sa vie aventureuse pour finir, si je me souviens bien, dans les bras d’Ariane, qui l’a peut-être encore aujourd’hui.

Peu à peu, ce mot est devenu à la mode, et j’ai commencé à le lire très régulièrement. Ecrit en anglais, bien entendu, mais aussi dans sa variante française sérendipité, pourtant encore absente des dictionnaires. Je crois que la première fois, c’était dans un article du quotidien Le Monde, qui en expliquait justement la signification. Aujourd’hui, une rapide recherche de ce mot sur internet remonte plus de treize millions de résultats des plus divers ! Il est absolument partout, de la littérature de ces dix dernières années aux noms de blogs, de logiciels ou de sociétés…

Mais que signifie-t-il donc ? Sa meilleure définition est sans doute celle de “la faculté de faire par hasard des découvertes heureuses”. Ou peut-être encore la reconnaissance d’une trouvaille comme étant plus importante que l’objet de la recherche initiale. Un exemple ? La découverte du continent américain par Christophe Colomb ! Autrement dit, trouver ce que l’on ne cherche pas. C’est un concept qui me plait beaucoup, ayant souvent fait le choix d’aller vers l’inconnu en comptant sur ma “bonne étoile”, et cette philosophie de vie m’a généralement bien réussi. En réalité, je ne crois pas beaucoup en la chance, mais en l’ouverture d’esprit face aux opportunités. Je trouve aussi que Serendipity est un excellent nom pour un voilier, qui va là où le vent le mêne, dans un voyage où la surprise est souvent de mise. Le web a sans aucun doute été l’élément déclencheur de l’engouement soudain pour ce mot si peu usuel car sa définition semble presque taillée sur mesure pour celui-ci.

Son étymologie remonte a une lettre du philosophe britannique Sir Horatio Walpole adressée le 28 janvier 1754 à Horace Mann, ambassadeur à Florence. Il y était question du conte Les pérégrinations des trois fils du roi de Serendib, où les princes avaient le don de trouver des choses après lesquelles ils n’étaient pas, mêlant hasard et clairvoyance. Serendib était le nom persan de l’île de Sri Lanka, anciennement Ceylan. Sir Horatio Walpole s’en inspira pour inventer le mot serendipity et son concept. Une traduction italienne de ce même conte servit de base à Voltaire pour écrireZadig. L’antithèse de la sérendipité est la zemblanité, mot imaginé en 1998 par un autre britannique, l’écrivain William Boyd, dans son roman Armadillo.

Voici un résumé partiel du conte, premier extrait du recueil Hasht Bihist (Les huit Paradis, 1302), du poète persan Amir Khusrau :

Les trois fils du roi de Serendib refusèrent après une solide éducation de succéder à leur père. Le roi alors les expulsa.
Il partirent à pied pour voir des pays différents et bien des choses merveilleuses dans le monde. Un jour, ils passèrent sur les traces d’un chameau. L’aîné observa que l’herbe à gauche de la trace était broutée mais que l’herbe de l’autre côté ne l’était pas. Il en conclut que le chameau ne voyait pas de l’oeil droit. Le cadet remarqua sur le bord gauche du chemin des morceaux d’herbe mâchée de la taille d’une dent de chameau. Il réalisa alors que le chameau pouvait avoir perdu une dent. Du fait que les traces d’un pied de chameau étaient moins marquées dans le sol, le benjamin inféra que le chameau boitait.
Tout en marchant, un des frères observa des colonnes de fourmis ramassant de la nourriture. De l’autre côté, un essaim d’abeilles, de mouches et de guêpes s’activait autour d’une substance transparente et collante. Il en déduisit que le chameau était chargé d’un côté de beurre et de l’autre de miel. Le deuxième frère découvrit des signes de quelqu’un qui s’était accroupi. Il trouva aussi l’empreinte d’un petit pied humain au près d’une flaque humide. Il toucha cet endroit mouillé et il fut aussitôt envahi par un certain désir. Il en conclut qu’il y avait une femme sur le chameau. Le troisième frère remarqua les empreintes des mains, là où elle avait uriné. Il supposa que la femme était enceinte car elle avait utilisé ses mains pour se relever.
Les trois frères rencontrèrent ensuite un conducteur de chameau qui avait perdu son animal. Comme ils avaient déjà relevé beaucoup d’indices, ils lancèrent comme boutade au chamelier qu’ils avaient vu son chameau et, pour crédibiliser leur blague, ils énumérèrent les sept signes qui caractérisaient le chameau. Les caractéristiques s’avérèrent toutes justes.
Accusés de vol, les trois frères furent jetés en prison. Ce ne fut qu’après que le chameau fut retrouvé sain et sauf par un villageois, qu’ils furent libérés.
Après beaucoup d’autres voyages, il rentrèrent dans leur pays pour succéder à leur père.

[texte de Pek van Andel, adaptation française de Danièle Bourcier]


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