Archive for » septembre, 2011 «

Maîtresse Anastasia

Vendredi 30 septembre, six heures du matin. Je suis réveillé depuis un bon moment déjà et ne parviens pas à me rendormir. C’est probablement mon coup de froid qui m’en empêche. Mon état de s’améliore pas et je crois que j’ai de la fièvre. T. ronfle paisiblement dans le lit voisin. Plutôt que d’attendre dans l’obscurité la sonnerie du réveil, réglée sur sept heures, je profite de ce moment pour écrire rapidement quelques lignes. La route prévue aujourd’hui sera assez longue, et nous avons décidé de quitter Lvov à neuf heures du matin au plus tard. Nous devons arriver à Cracovie avant vingt-deux heures car la réception de l’hôtel où nous avons réservé une chambre est fermée au-delà. T. a préparé l’itinéraire hier soir, et nous allons passer « discrètement » en Pologne par un poste frontière secondaire. Je commence à ressentir un peu le blues du retour. Les huit jours de voyage qu’il me reste seront sans doute moins « exotiques » que ces trois semaines passées dans l’Europe de l’Est lointaine. Je pense déjà à mon retour dans la région, très certainement prochain.

Tout à l’heure, pour notre dernière soirée en Ukraine, T. a découvert un endroit amusant. L’écrivain Leopold von Sacher-Masoch, dont le nom « masochisme » est dérivé, est originaire de Lvov. Au numéro sept de la rue Serbska, on trouve sa statue grandeur nature, derrière laquelle est l’entrée du Masoch Cafe. Dedans, l’ambiance est très relax, musique « lounge », lumière rouge et fauteuils confortables. Sur le mur, un écran plat diffuse des extraits de films érotiques, mais le lieu n’a rien de vulgaire. Le Masoch Cafe est un bar mais aussi un restaurant. Je commande à Anastasia, notre charmante hôtesse, une vodka accompagnée de saumon cru gravlax. T., plus classique, prend une pinte de bière. Nous restons une bonne heure à discuter. Au moment de payer l’addition, Anastasia me propose de rejoindre le club du Masoch Cafe. Pour cela, il faut accepter de … se faire fouetter ! L’exercice m’amuse et la fille est sympa, alors j’accepte sa surprenante proposition. Je complète un formulaire rouge, sur lequel j’écris mes coordonnées et choisis un mot de passe. Quelques minutes plus tard, Anastasia revient avec un long fouet en cuir. Elle place un fauteuil au milieu de l’allée du bar, devant tout le monde, et me demande de me mettre debout en m’appuyant sur le dossier. Je joue le jeu et m’exécute. Et voilà qu’elle se glisse derrière moi et me donne cinq sérieux coups de fouet dans le dos. C’est qu’elle ne plaisante pas la bougre ! A chaque claquement du gros lacet de cuir, je sens une douloureuse brûlure sur ma peau. Je conserve en souvenir pour quelques jours une belle marque rouge. Dans le bar, personne ne lève les yeux, comme s’il était naturel ici de se faire fouetter. Anastasia semble amusée d’avoir trouvé un « client ». Une fois cette initiation au masochisme terminée, je reçois ma carte rouge de membre du club. Il est l’heure de partir, malgré la mimique de tristesse de ma « maitresse » d’un instant, celle-ci ayant lu sur mon formulaire d’adhésion que j’étais français. Mais non Anastasia, je ne peux pas emmener avec moi à Paris toutes les filles sympas que je rencontre en Ukraine…

Après cette amusante expérience, T. et moi sommes allés diner sur le toit d’un restaurant voisin, pittoresque mais pas très bon, puis sommes retournés à l’hôtel Dnister pour cette dernière nuit à Lvov.

L’heure est venue pour moi de filer sous la douche, prendre un copieux petit-déjeuner et préparer la moto. Dans moins de deux heures, nous serons sur la route en direction de la frontière polonaise !

Hors du temps

Je suis installé au restaurant de l’hôtel Dnister, à Lvov, attendant mon déjeuner. Enfin, mon petit-déjeuner plutôt, car il est 13h45 et je me suis réveillé il y a seulement deux heures. T. est en vadrouille dans la ville où nous sommes arrivés hier soir et de laquelle nous repartons demain matin. Je pense que je vais passer la journée au chaud, à lire et à écrire. J’ai attrapé un gros coup de froid à Kiev, aidé en cela par la climatisation glaciale de notre chambre à l’hôtel Ibis, et je me sens complètement vidé de toute énergie. J’espère que je vais réussir à m’en débarrasser rapidement, sinon les trois mille derniers kilomètres de cette balade ne seront pas être appréciés à leur juste valeur.

Nous sommes donc à Lvov, notre dernière étape en Ukraine. Demain matin, nous partons pour Cracovie, en Pologne. La frontière n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres. Je vais être un peu tendu lors de son passage, car il n’est pas exclu que lors de la course-poursuite avec les flics au retour de Crimée, ceux-ci aient réussi à relever le numéro d’immatriculation de ma moto. Si mon article suivant n’est pas en ligne au plus tard le 1er octobre, cela voudra peut-être dire que j’ai le plaisir de goûter aux geôles ukrainiennes !

Nous avons quitté Kiev hier matin, vers onze heures. Pour la première fois depuis notre départ de France, le temps a commencé à se dégrader. Il avait plu pendant la nuit. Une légère brume enveloppe Kiev et le thermomètre ne dépasse pas les quinze ou seize degrés. La première centaine de kilomètres fut ponctuée de très nombreux dépassements car toutes les routes majeures sont en travaux en raison du prochain Euro 2012, un tournoi de football je crois. Une fois cette première partie du trajet derrière nous, nous devions être parmi les tous premiers à fouler de nos pneus le bitume flambant neuf. Même si cela nous a permis de rouler vite et confortablement, le charme des infrastructures d’un autre temps n’était plus là.

Heureusement, mon GPS nous a proposé un itinéraire alternatif pour le dernier quart des 537,8 km parcourus hier. Peu après la jolie ville de Rivne, au charme très provincial, nous nous sommes engagés sur une route secondaire traversant petits villages et champs. Le calme n’était troublé que par le vrombissement de nos moteurs. Les paysages, même somme toute assez classiques, étaient magnifiques. J’ai presque eu envie que nous plantions là la tente pour la nuit, et pourtant je déteste le camping ! Plus nous avancions et plus l’état de la route se dégradait, la rendant impraticable pour une voiture de tourisme. Comme toujours, nos deux GS sont passées sans problème. J’ai réglé mes suspensions dans la position permettant le débattement maximum et me suis mis à piloter debout sur les repose-pieds. Le revêtement de la route, constellé d’énormes trous qu’il fallait soigneusement éviter, sous peine d’y laisser une jante, est devenu pavé de pierres. Je n’avais encore jamais vu ça. Je me suis un peu inquiété de la résistance de mes pneus, prévus plutôt pour de la route ou de la piste en terre battue. La GS de T. est mieux équipée que la mienne sur ce point, avec des pneus plus typés tout-terrain. Et gare à la chute, l’arrête de certaines pierres étant très proéminente.

Vingt kilomètres plus loin, nous sommes arrivés dans un village incroyable. J’ai eu l’impression que nous avions glissé dans une faille spatio-temporelle. Aucune voiture, que des charrettes tirées par des chevaux, et des habitants qui nous regardaient passer comme si nous étions des extra-terrestres. Nous attirions l’attention, mais les visages restaient fermés, sans sourires, ni signes de salut. Ce village semblait avoir traversé les siècles sans changer. Je serais prêt à parier que ses habitants ne devaient pas savoir que l’Union Soviétique n’était plus depuis près de vingt-cinq ans. Il est certain que nous étions les premiers motards français à s’aventurer dans ce lieu hors du temps. Ce fut pour nous une expérience unique. Malheureusement, voulant arriver à Lvov avant la tombée de la nuit, nous n’avions le temps de nous arrêter.

Nous avons passé les premiers faubourgs de Lvov vers 19h15 et trouvé assez facilement l’hôtel Dnister. Ici, les noms des rues sont affichés en cyrillique mais aussi en caractères latins, probablement du fait que la ville fut tantôt rattachée à la Pologne, puis à l’Autriche, et à nouveau à la Pologne, avant de devenir la principale ville de l’ouest ukrainien en 1945.

L’hôtel Dnister est un quatre étoiles qui n’a certainement pas changé depuis la chute du rideau de fer. Pas franchement sexy. Le bâtiment est massif, vieillot, vestige d’une époque heureusement révolue, du temps où le seul moyen d’accéder à cette république soviétique était de passer par l’agence d’Etat Intourist. Le personnel est très bien assorti à l’esprit du lieu, courtois mais austère. Les agents de sécurité, que l’on trouve dans tous les hôtels d’Ukraine, ressemblent ici furieusement à d’ex-agents du KGB à la retraite. Dans l’immense hall d’accueil pavé de marbre sont accrochées aux murs des photos en noir et blanc de « stars » ayant séjourné dans ces lieux. Je ne reconnais absolument personne. Les chambres sont du même style, propres et raisonnablement équipées, mais à coté desquelles un appartement HLM ferait presque figure de suite royale. Ne parlons même pas des salles de bain, où l’eau chaude coule de la douche au compte-gouttes. Nous sommes loin des standards occidentaux, mais c’est précisément ce qui fait le charme des lieux. Je suis sûr que les chambres furent jadis truffées de micros, à l’écoute des « ennemis du peuple ». L’emplacement de l’hôtel est cependant bon, proche du centre ville et en face d’un grand parc. Nous bénéficions d’une jolie vue panoramique sur Lvov depuis notre chambre située au septième étage.

Nous sommes sortis diner dans la vieille ville, où T. avait repéré un bon restaurant, l’Amadeus. Je ne comprends pas le russe, mais j’ai l’impression que l’accent ici est différent des autres régions d’Ukraine par lesquelles nous sommes passés. Le diner s’est terminé par un bon cigare cubain que n’aurait sans doute pas déplu au komrad Fidel Castro.

T. vient de rentrer de son exploration urbaine. Après notre diner ce soir, nous avons décidé de rentrer pour nous coucher tôt. Une longue route nous attend demain, pouvant nous réserver des surprises à la frontière. Il est possible aussi que le froid et la pluie nous accompagnent. Une fois en Pologne, nous avons décidé d’éviter les axes principaux et de passer par des routes de montagne, le long de la frontière slovaque, pour rejoindre Cracovie. J’espère que je serai en meilleure forme qu’aujourd’hui !

Crépitements

Ce matin, à huit heures, Igor nous attendait devant l’hôtel Ibis Kiev Shevchenko Boulevard. Il est le représentant de l’agence SoloEast Travel auprès de laquelle nous avons réservé aujourd’hui une visite de la zone contaminée de Tchernobyl.

Le no man’s land autour de la centrale nucléaire, dont le réacteur n°4 explosa le 26 avril 1986 à 1h23 du matin, couvre une surface de 2600 km². Il est impossible de pénétrer dans la zone interdite sans autorisation, le seuil de radioactivité étant encore très élevé par endroits. Depuis 1998, l’Etat Ukrainien, au travers de son agence Chernobyl Interinform, permet des visites encadrées. Des scientifiques et des journalistes ont pu ainsi avoir accès à la zone, puis la possibilité en a été donnée à tout ceux qui en acceptent les risques. Plusieurs agences privées, dont SoloEast Travel, jouent le rôle d’intermédiaires pour le compte de l’organisation gouvernementale. Les visites peuvent êtres individuelles ou en groupe, dans une gamme de prix comprise entre $160 et $500 (USD). Environ dix mille personnes visitent Tchernobyl chaque année, ce qui constitue un apport de devises non négligeable pour le gouvernement. Compte tenu de notre planning de voyage serré, nous n’étions pas sûrs de pouvoir faire cette visite, mais nous avons réussi à trouver à la dernière minute deux places dans un groupe partant ce matin.

Igor nous dépose place de l’indépendance, là même où eurent lieu les grandes manifestations de la Révolution Orange. Nous sommes un peu en avance et cela nous donne l’occasion de réfléchir ensemble à notre choix de faire cette visite. Celle-ci n’est en effet pas anodine. Ce n’est pas tant le risque encouru, très relatif, qui nous pose un problème de conscience, mais plutôt sur une certaine forme de voyeurisme qu’elle implique. L’accident nucléaire de Tchernobyl causa plusieurs milliers de morts et de très nombreuses familles de la région furent touchées. Ce fut un drame personnel majeur pour les Ukrainiens, qui voient d’un assez mauvais oeil ce « tourisme de l’extrême ». 90% des visiteurs sont des étrangers. Lorsque j’avais évoqué ce projet avec Natacha (cf. article « Balades et rencontres »), celle-ci avait été assez choquée. Pour ma part, je considère cette visite comme une mise en relation entre l’histoire que nous avons tous suivie par médias interposés, et une réalité dont on ne peut prendre réellement conscience qu’en étant sur place. La question du nucléaire, de son utilité et de sa dangerosité, nous concerne tous, en cette époque de fin annoncée des énergies fossiles. Par ailleurs, je suis a priori favorable au nucléaire civil – j’ai même travaillé quelques mois à la centrale de Belleville sur Loire à la fin des années quatre-vingt – et me suis dit que voir sa face cachée pourrait me donner d’autres éléments de réflexion.

A neuf heures, notre minibus quitte Kiev. Nous sommes quinze visiteurs, de nationalités différentes, accompagnés d’un chauffeur et d’un responsable de l’agence Chernobyl Interinform. Ce dernier sera notre guide et le responsable de notre sécurité. Tchernobyl se trouve à environ cent kilomètres au nord de Kiev et le trajet dure 2h30. Pendant celui-ci, on nous projette un documentaire en anglais. Mon propos ici ne sera pas de relater l’histoire détaillée de l’accident, mais uniquement de témoigner brièvement de notre expérience. Pour en savoir plus, beaucoup de ressources sont à disposition sur le réseau Internet, à commencer par Wikipedia.

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la zone contaminée, les véhicules que nous croisons se font de plus en plus rares. C’est le seul indice visible, la route ressemblant à toutes les autres, bordée de champs – pour la plupart en friche – et de forets. A trente kilomètres de la centrale, nous arrivons au checkpoint, gardé par des militaires. Nous devons descendre du minibus et passer un contrôle des passeports, la liste des visiteurs ayant été préalablement communiquée.

Nous roulons ensuite pendant une vingtaine de minutes jusqu’à un village calme où vivent quinze jours par mois le personnel de la zone. Là, nous nous arrêtons devant les bureaux décrépis de Chernobyl Interinform. On nous fait signer une décharge de responsabilité et on nous donne quelques informations et consignes de sécurité. Il est interdit de prendre quoi que ce soit dans la zone, de marcher sur la végétation, très radioactive, et de prendre des photos de la centrale en dehors des endroits autorisés. Nous reprenons le minibus et nous arrêtons à nouveau un peu plus loin, devant une épicerie où il est possible d’acheter de quoi grignoter et boire. Près de cette épicerie, un monument a été érigé en hommage aux six cent mille « liquidateurs ». C’est ainsi que l’on appelle ceux qui ont donné parfois leur vie pour construire le sarcophage de béton qui recouvre complètement le réacteur n°4. Au pied du monument est écrit en cyrillique « A ceux qui ont sauvé la monde ». Le sacrifice de ces « liquidateurs » a permis d’éviter de justesse une seconde explosion qui aurait été bien plus dévastatrice que la première en contaminant l’Europe entière.

Nous remontons à bord du minibus dans lequel on distingue très nettement les crépitements des deux compteurs Geiger portatifs qui nous accompagneront tout au long de la visite. Nous passons devant un champ sur lequel sont posés deux hélicoptères et arrivons au second checkpoint qui délimite la zone très contaminée. La route est bordée par des forets, hautement radioactives comme en attestent les panneaux plantés à intervalles réguliers. Sur notre gauche se trouve une zone dépourvue d’arbres. Il y avait là un village qui a été presque entièrement rasé et dont les maisons ont été enterrées à trois mètres de profondeur, couvertes de sable et de terre. Le guide nous montre les compteurs Geiger, dont le crépitement s’est accéléré jusqu’à parfois produire un son continu. La radioactivité dépasse ici plus de dix fois le niveau dangereux pour l’homme. Malgré cela, l’ambiance dans le minibus est détendue, comme si l’ennemi invisible n’était qu’une invention de l’esprit A aucun moment, nous ne nous sommes pas sentis en sécurité.

Nous arrivons au canal artificiel de refroidissement des réacteurs et apercevons les cheminées des tranches cinq et six, qui ne furent jamais terminées. Nouvel arrêt quelques centaines de mètres plus loin d’où nous pouvons enfin voir, à distance, le réacteur n°4 et son monstrueux sarcophage. Nous descendons prendre des photos et le guide approche l’un des compteurs Geiger de l’herbe à quelques centimètres de nos pieds et le crépitement s’affole. C’est impressionnant et ça ne donne vraiment pas envie d’aller se promener…

Nous repartons et traversons ce que le guide nous dit avoir été baptisé « le pont de la mort ». C’est là que des habitants de la ville voisine de Pripyat, notre prochaine destination, s’étaient postés pour regarder l’incendie qui a suivi l’explosion du réacteur. Le vent soufflant dans la direction du pont, ces quelques spectateurs sont tous morts. Je repense aux nombreuses tombes aperçues le long des routes depuis que nous visitons l’Europe de l’Est. Ici, pas de sépultures, la mort est passée partout. L’ambiance est assez irréelle car rien ne permet de deviner la tragédie qui a eu lieu ici même il y a vingt cinq ans. L’endroit est calme, aéré, bordé de verdure. Un véhicule de service passe de temps à autre sur la route. On pourrait presque croire à une mise en scène si les crépitements des compteurs Geiger ne nous rappelaient pas à l’effrayante réalité.

Nous continuons notre route et nous voilà à présent entourés par la végétation. Le guide nous annonce que nous sommes sur … l’artère principale de Pripyat ! En regardant attentivement au travers du feuillage touffu, on devine en effet des bâtiments. Pripyat était en 1986 une ville de 40000 habitants, où habitait le personnel de la centrale nucléaire et leurs familles. Elle a été entièrement évacuée en moins de quatre heures, le surlendemain de l’explosion. Des milliers de bus ont assuré la navette. Les habitants n’ont rien pu emporter avec eux. Dans l’ensemble de la zone contaminée, ce seront 250000 personnes qui seront évacuées en quelques jours.

Pripyat est devenue une ville fantôme, figée dans le temps, probablement pour toujours. Nous allons passer près de deux heures à visiter les vestiges de cette ville, plongée dans le silence total. Seuls nos pas sur les gravats résonneront sur les murs à la peinture écaillée. Nous nous arrêterons à l’hôtel, au théâtre, au parc d’attractions – dont la grande roue avait été inaugurée la veille de l’explosion – et à l’école. La végétation a presque entièrement envahi les rues de la ville, mais les bâtiments, d’architecture typiquement soviétique (la ville a été construite en 1970), sont encore en assez bon état structurel. L’intérieur a été généralement pillé, mais beaucoup d’éléments d’époque sont encore visibles, en particulier dans le théâtre et dans l’école. On trouve des journaux, des affiches, des objets divers. Le parc d’attractions est presque intact. Le plus impressionnant est sans doute l’école, où les cahiers et les livres des élèves sont restés ouverts sur les pupitres. De nombreux posters éducatifs, à la gloire de l’Union Soviétique, sont affichés sur les murs. Dans une salle, se trouve un piano sur lequel est posée une poupée démembrée. Détail sinistre, le sol est jonché de masques à gaz de petite taille… T. et moi avons pris plusieurs centaines de photos des lieux. En attendant d’en présenter quelques unes ici, un site très complet sur le sujet est http://pripyat.com/.

Nous quittons Pripyat en minibus pour aller rejoindre le bâtiment de la cantine qui sert les repas aux trois mille personnes qui travaillent encore dans la zone. Avant de déjeuner, nous passons un par un dans un appareil mesurant notre niveau de contamination. Aucun d’entre nous ne dépasse le seuil autorisé. Si cela avait été le cas, on nous avait prévenu qu’une hospitalisation de deux ou trois jours, pour observation, serait nécessaire.

Avant de quitter les lieux, nous avons fait deux derniers arrêts. Le premier sur un pont de chemin de fer enjambant le canal de refroidissement de la centrale, d’où l’on peut apercevoir des poissons-chat dont certains font la taille d’un requin. Le second arrêt sera à deux ou trois cent mètres du sarcophage du réacteur n°4. Les crépitements des compteurs Geiger se font plus rapides. Dans cette zone, le personnel ne peut travailler qu’une seule journée d’affilée. Nous ne sommes autorisés à prendre des photos que sous un certain angle.

L’heure est venue de partir, après quatre heures passées dans la zone interdite. Nous empruntons la même route qu’à l’aller. Au checkpoint principal, nous devons descendre du minibus pour tous repasser à nouveau dans un appareil de mesure de notre contamination. Le minibus sera également vérifié par un portique dédié à cet effet.

La journée se termine. De retour à l’hôtel vers 19h, nous sommes ressortis diner dehors, puis avons préparé nos sacs pour le lendemain. Nous allons partir dans la matinée pour Lvov, à 540 km à l’ouest de Kiev. Ce sera en principe notre dernière étape en Ukraine avant de passer la frontière avec la Pologne, où un autre lieu effrayant nous attend, le camp de concentration d’Auschwitz…

Je n’ai pas posté d’article hier car peu de choses à raconter. Je me suis réveillé vers 14h et ai passé la journée à l’hôtel, pendant que T. visitait Kiev. Le soir, Natacha et Vassili, le couple d’Ukrainiens avec lequel j’avais sympathisé à Yalta, sont passés nous chercher et nous avons diné dans un bon restaurant de Kiev, tenu par un Français. Nous avons passé une excellente soirée à discuter de l’Ukraine, de sa culture et … de ses filles – sujet incontournable ! C’est amusant, plus nous passons de temps ici, et plus j’ai le sentiment de retrouver la trace de mes lointaines racines slaves. C’est d’autant plus marqué par le contraste avec les points de vue de T. qui est issu, lui, d’une grande et vieille famille française. On n’échappe pas à son passé. La soirée s’est terminée par une balade nocturne dans Kiev dans le gros 4×4 de Vassili. Voilà deux jours que je n’ai pas touché le guidon de ma moto !

Déjà 4h30 du matin. Encore une nuit très courte en perspective. Je crois que je vais vraiment devoir prendre des vacances…

Dites-moi que je rêve…

Quelques minutes après le « wake up call » de la réception de l’hôtel, on frappe discrètement à la porte de ma chambre. Nous sommes dimanche, il est sept heures du mat’, et dans un demi-sommeil, je passe la sortie de bains et ouvre la porte. C’est le copieux petit déjeuner commandé au room service quelques heures auparavant qui m’est apporté par une jeune fille, très obséquieuse, osant à peine croiser mon regard. C’est qu’ils savent prendre soin de leurs clients à l’hôtel Bristol, sans aucun doute le plus beau et le plus luxueux établissement fréquenté depuis mon départ de Paris. Peut-être d’ailleurs le meilleur d’Odessa. Je signe la note, glisse un pourboire dans la main de la fille qui me remercie en russe avant de s’éclipser, et je m’installe devant la table sur roulettes remplie de victuailles. Je n’ai pas beaucoup de temps car j’ai rendez-vous avec T. à huit heures. Après une douche rapide dans la magnifique salle de bains toute de marbre garnie, je ramasse mes sacs et quitte avec regrets les lieux. Mon accoutrement de motard détonne un peu avec le style de l’hôtel, son immense hall, ses lustres de cristal, ses larges escaliers et ses couloirs à la moquette rouge épaisse. Après un dernier passage à la réception tenue par deux jolies filles blondes au tailleur impeccable et un mot de remerciement au portier en tenue rouge et noire, je franchis la porte de l’hôtel. La moto est garée juste devant, entre une luxueuse berline noire et un énorme 4×4 Mercedes. Alors que je suis en train de la préparer au départ, je reconnais le ronronnement de la BMW de T. avant d’apercevoir celui-ci apparaitre au coin de la rue. Nous voilà fin prêts à quitter Odessa pour Kiev.

La veille, je n’ai pas écrit mon habituel billet quotidien. Ce fut une journée consacrée au repos. En quelques mots, levé à quinze heures, déjeuner avec T., qui venait d’accompagner C. à l’aéroport, puis diverses tâches d’intendance de mi-parcours. J’ai fait laver par l’hôtel tout mon linge, répondu aux e-mails reçus pour mon anniversaire, planifié quelques détails pour la suite du voyage, … Anecdote amusante, au Bristol, tout comme au Continental Business Hotel où j’étais descendu la dernière fois, une boite de préservatifs est à disposition dans les chambres !

Une grande fête d’anniversaire à la russe battait son plein dans l’un des salons de l’hôtel. Les invités étaient un spectacle à eux seuls, semblant tous être d’anciens membres de la nomenklatura soviétique. Le soir, diner avec T. dans un petit restaurant sympa du quartier piétonnier. Comme souvent, un chat errant a profité de mes largesses. J’ai été très tenté de sortir une nouvelle fois dans une boite de nuit mais j’ai été raisonnable pour une fois, ayant convenu avec T. de partir tôt le lendemain. Enfin, raisonnable est très relatif, car ça ne m’a cependant pas empêché de me coucher vers quatre heures du matin. La nuit, même épuisé, je me sens bien, dans mon élément. Je m’étonne moi-même de ma résistance !

Retour au dimanche matin. Nous voici une nouvelle fois au guidon de nos imposantes GS. L’été se termine et il commence à faire froid. Treize degrés ce matin, et la température ne dépassera pas la vingtaine de degrés dans la journée. Au moins, nous n’avons pas emporté nos doublures d’hiver pour rien. Pour aller à Kiev, la route est une six voies au début, puis une quatre voies. En sortant d’Odessa, je remarque sur le bas-coté un véhicule d’intervention rapide de la police de la route. Cette fois, il s’agit d’une puissante berline BMW. Je repense à la course poursuite de l’avant-veille et me dis que j’aurais eu beaucoup plus de mal à semer les flics s’ils avaient eu ce genre de voiture. Aujourd’hui, je fais profil bas et ne dépasse que « raisonnablement » la vitesse autorisée. D’autant plus que sur cette voie rapide, il y a à intervalles réguliers des passages limités à 50 km/h, qui ressemblent à des postes frontière, où sont systématiquement présents des flics qui attendent le client. Je ne sais pas à quoi servent ces sortes de péages. Peut-être datent-ils de l’époque communiste, lorsqu’il fallait pouvoir mettre en place des barrages très rapidement ? Nous croisons quelques motos, et à chaque fois, nous avons droit à un grand signe de la main. Je suis agréablement surpris de cette solidarité motarde que je pensais limitée aux pays d’Europe de l’Ouest. Comme sur toutes les routes que nous avons empruntées depuis la Roumanie, il y a de très nombreux marchands ambulants, généralement de fruits et légumes. Parfois il s’agit d’une simple voiture avec quelques pastèques sur le capot, mais à d’autres endroits, ce sont de véritables marchés. Sur les axes secondaires, ce n’est pas très surprenant, mais sur une quasi autoroute, ça l’est beaucoup plus. On peut aussi voir des piétons ou des vélos qui attendant patiemment une pause dans le trafic pour traverser promptement les voies.

A 150 kilomètres d’Odessa, nous quittons cette route pour prendre la direction de Kirovohrad. Le revêtement est en mauvais état mais nos GS, outils de voyage par excellence, avalent tout sans broncher. Nous faisons le plein de carburant dans une station service isolée, dans laquelle le pompiste s’obstine à vouloir nous parler en russe. En voyant nos plaques d’immatriculation françaises, ses gestes nous font comprendre qu’il pense que nous sommes fous. Je le prend comme un compliment. Nous arrivons à Pervomaysk, petite ville perdue où est stationnée une garnison militaire. En fait, nous sommes ici pour visiter un lieu unique en son genre, une ancienne base de lancement de missiles stratégiques, datant de la guerre froide et transformée en musée. Le lieu est difficile à trouver et nous tournons en rond un certain temps, de petites routes en chemins de terre, suis l’oeil surpris des habitants qui n’ont manifestement guère l’habitude de voyageurs venant de si loin, a fortiori en moto. Nous manquons de peu de heurter un gros câble électrique coupé qui pend au beau milieu de la route. Nous parvenons finalement à trouver la base grâce à Google Maps sur le téléphone portable de T.

Nous avons de la chance, la base transformée en musée est ouverte à la visite le dimanche. Il aurait été dommage de faire ce détour pour trouver les grilles fermées. Elle est située en plein champs, et à l’exception de deux ou trois petits bâtiments vétustes, entièrement souterraine. Quelques missiles balistiques sont exposés à l’extérieur, dont un monstre d’une portée de quinze mille kilomètres. Il y a là aussi deux véhicules de transport de près de … 300 tonnes et 450 chevaux ! Seul un silo de lancement subsiste encore. Son couvercle, qui pèse 130 tonnes, était capable de s’ouvrir en huit secondes. Dans les bâtiments sont exposés de nombreuses reliques de la guerre froide, et une salle est consacrée à Hiroshima et Nagasaki. Les photos sont aussi impressionnantes qu’épouvantables. L’Ukraine a signé le traité de non-prolifération nucléaire et le dernier soldat a quitté cette base en 2001. Lorsque nous sommes arrivés, une visite guidée pour un petit groupe de Russes venait de débuter. L’un deux parlait assez bien l’anglais et nous a traduit les explications du guide pendant les deux heures de la visite. Le clou de celle-ci a été la descente au poste de tir, situé à 35 mètres sous terre, et accessible par un minuscule ascenseur protégé par deux portes blindées d’une trentaine de centimètres d’épaisseur chacune. Le poste de tir lui-même était occupé en permanence par deux hommes et ressemble à une cabine spatiale. C’est vraiment très impressionnant. Quelques photos sont disponibles sur le site Internet du musée (http://rvsn.com.ua/) mais sont loin de restituer l’ambiance des lieux.

L’heure est venue de reprendre la route pour Kiev où nous voulons arriver avant la tombée de la nuit. Près de la base de missiles, nous nous arrêtons dans un snack désert, digne de Bagdad Cafe, où une serveuse très sympathique nous concocte un déjeuner improvisé pour environ quatre euros par personne, café et boissons comprises ! Une cinquantaine de kilomètres plus loin, nous retrouvons la voie rapide Odessa – Kiev. Le trafic se densifie peu à peu à l’approche de la capitale, pourtant encore à plus d’une heure de route.

Nous nous arrêtons à nouveau pour faire le plein de carburant et voyons un groupe de six ou sept motards ukrainiens un peu à l’écart des pompes à essence. Une fois notre ravitaillement effectué, ils nous font signe de venir. Leurs motos, toutes de rutilantes sportives, sont très belles. A peine le groupe rejoint, ils nous offrent … un verre de vodka. Impossible de refuser ! La scène se déroule sous les yeux d’un jeune flic en poste à la station service. L’Ukraine applique la tolérance zéro en matière d’alcool au volant, mais le flic ne dit pas un mot. Il faut dire que nos motards ukrainiens sont tous des colosses. Lorsqu’ils m’ont serré la main, j’ai eu l’impression que celle-ci était prise dans un véritable étau, et pourtant, je suis très loin d’avoir une poigne de fillette ! Ils ne comprennent ni ne parlent un seul mot d’anglais, mais nous parvenons à nous comprendre à force de gestes. Le leader du groupe, un géant qui décollerait la tête de plus d’un d’une simple baffe, semble se prendre d’amitié pour moi. C’est mieux ainsi ! Nous échangeons, à son initiative, nos numéros de téléphones et adresses, ainsi qu’un paquet de cigarette, mon nouvel ami étant intrigué par mes Philip Morris françaises. Nous avons droit à la photo de famille, et … c’est le flic qui est réquisitionné pour appuyer sur le déclencheur de l’appareil ! Avant de nous quitter, je demande à Valera, le leader, s’il y a radars et des flics d’ici Kiev. Une fois ma question comprise, sa réponse fut franche et sans équivoque : ne t’arrête pas et met les gaz ! J’aurais aimé pouvoir lui raconter ma partie de cache-cache de vendredi dernier. Pour terminer, nous avons droit à une chaleureuse accolade à la russe, main broyée et grande claque dans le dos. J’espère qu’ils sont plus doux avec les filles, ou alors, ils ne fréquentent que des catcheuses !

Après cette rencontre vraiment sympa, et quelque peu embrumés par la vodka, nous avalons rapidement les 130 kilomètres qui nous restent avant Kiev. C’est la grande ville et les embouteillages de retour de week-end, mais des années de conduite parisienne nous ont aguerri et nous arrivons sans encombre à l’hôtel Ibis Kiev Shevchenko Boulevard. Nous avons parcouru aujourd’hui 555,2 kilomètres. Officiellement, l’hôtel n’a pas de parking, mais on nous autorise à garer nos motos derrière le bâtiment. Nous ne risquons pas grand-chose ici, l’immeuble voisin abritant l’ambassade de Georgie, il est gardé jour et nuit par un flic et un militaire en treillis camouflage. La chambre, au 13e étage, est petite mais très propre et fonctionnelle. Nous devons en principe rester à Kiev trois jours. Après avoir monté nos affaires et enfilé nos tenues de ville, nous sommes sortis diner dans une excellent petit restaurant italien déniché par T. dans le guide Lonely Planet. Nous pensions ensuite aller prendre un verre dans un bar à proximité, tenu par des hôtesses déguisées en infirmières, et remplissant les verres de vodka avec de grosses seringues. Tout un programme… Malheureusement, bien qu’ayant exploré pendant un bon moment le quartier où est supposé se trouver ce bar, il nous a été impossible de le localiser. Retour à l’hôtel peu après minuit. T. est allé se coucher et moi je suis descendu au bar, ouvert 24/24, pour écrire ces lignes, aidé d’un bon whisky et d’un double expresso.

Au milieu de la nuit, la porte de l’un des ascenseurs s’est ouverte. Un homme d’une cinquantaine d’années en est sorti. Une grande fille blonde aux cheveux longs noués en queue de cheval l’accompagnait. Elle avait moins de vingt cinq ans, des proportions parfaites, un minois d’ange, et était vêtue d’une robe légère très courte. Nos regards se sont croisés l’espace d’un instant, avant qu’elle se mettre à embrasser dans le cou son quinquagénaire. Ils sont ensuite repartis, sous l’oeil impavide et blasé du barman, avec une bouteille de vin blanc et deux verres. Non, ce n’est pas possible, dites-moi que je rêve…

Une journée … mouvementée

Réveil à 9h30. Encore une nuit trop courte de plus. Dernier petit déjeuner à l’hôtel Admiral et chargement de la moto. Au moment de partir, tout le personnel de service est sorti me dire au revoir, et Tatiana, ma « muse d’une nuit » (cf. article homonyme), a éclaté en pleurs d’émotion. Je n’ai pas très bien compris pourquoi, et ça m’a fait de la peine de la voir ainsi. Je dois préciser quand même qu’elle s’est mariée le trois septembre et qu’elle est rentrée la semaine dernière de son voyage de noces en Egypte !

Je quitte l’hôtel vers midi, m’arrête à un distributeur de billets, puis à une station d’essence pour faire le plein, et me voilà sur la route. T. et C. sont partis deux heures plus tôt pour adopter un rythme plus lent que le mien et nous avons convenu de nous envoyer un SMS à chaque arrêt pour indiquer nos positions respectives. Ils ont déjà 200 km d’avance sur moi et je ne pense pas pouvoir les rattraper avant Odessa, distante de 540 km environ. Ce n’est pas grave, nous nous retrouverons à l’arrivée.

Le comportement des automobilistes est toujours aussi bizarre en Ukraine. A peine parti, je suis tombé nez à nez avec une voiture roulant tranquillement en sens inverse de la circulation sur une bretelle d’accès à une route nationale. Les règles de priorité sont aussi étonnantes. Je ne sais toujours pas si on doit céder le passage à la voiture venant de droite. J’ai l’impression que c’est le premier engagé dans le croisement qui est prioritaire, donc il faut … oser ! La chaleur est revenue depuis hier et il fait 28 degrés. La valve de mon camel bag BMW ne fonctionne plus depuis la Hongrie et à chaque fois que je veux boire, je dois m’arrêter pour sortir une bouteille d’eau du top case, ce qui n’est guère pratique.

Je traverse les embouteillages de Simferopol dans lesquels je peux à peine me faufiler et où la fumée des vieux bus est particulièrement étouffante. Une fois dégagé de la ville, je prends mon rythme de croisière, un peu plus élevé qu’à l’aller. Je roule ainsi pendant 300 kilomètres sans m’arrêter, autour de 140-160 km/h avec de temps à autre une pointe à 180. La vitesse est théoriquement limitée à 90 km/h, mais personne ne respecte cette règle. La plupart des gens roulent à 120 km/h environ.

A une cinquantaine de kilomètres de Kherson, j’aperçois garée sur le bas-coté une voiture de police. Et voilà que le flic se retourne vers moi en levant son bâton de signalisation pour me faire signe de m’arrêter. La police de la route a très mauvaise réputation en Ukraine. Les guides et les forums de voyageurs sont unanimes sur ce sujet. Il parait que les flics de cette unité spéciale sont corrompus et n’hésitent pas à racketter les étrangers. Cette police avait été supprimée par Viktor Iouchtchenko, le président de la « révolution orange », mais rétablie par son successeur Viktor Ianoukovytch. Je ne sais pas pourquoi le flic veut que je m’arrête. Est-ce juste un contrôle, une tentative de racket, ou bien alors ma vitesse au-delà du seuil autorisé a-t’elle été signalée par le poste de commandement qui surveille les cameras, nombreuses sur certains tronçons routiers ? Méfiant, je décide d’ignorer l’injonction du flic et de continuer ma route, comme si je ne l’avais pas vu.

Une trentaine de kilomètres plus loin, alors que j’étais presque arrivé à Kherson, je jette un oeil à mes rétroviseurs et je m’aperçois qu’une autre voiture de police est derrière moi, à une vingtaine de mètres. Le gyrophare est allumé et il me parait clair que c’est à moi qu’il en veulent. Peut-être que le flic croisé auparavant a signalé mon refus d’obtempérer. Le meilleur choix me semble alors de larguer la voiture de police et j’accélère franchement. J’ai l’avantage de la puissance et de la rapidité de dépassement. Nous voici lancés dans une véritable course-poursuite qui commence à m’ennuyer car je suis obligé de prendre des risques pour distancer la voiture. Arrive enfin une section de route rapide à deux voies sur laquelle je fais plusieurs pointes à plus de 200 km/h, ce qui ne laisse aucune chance à mes poursuivants. C’est alors que j’aperçois au loin un flic s’avancer sur la chaussée pour m’arrêter. Je ne me vois guère forcer un barrage de police et encore moins prendre le risque de me faire tirer dessus pour un banal excès de vitesse, et encore, s’il s’agit bien de ça !

Arrivé à moins de cent mètres du flic qui me barre la route, je pense que les jeux sont faits, et c’est alors que je vois une ouverture de quelques mètres dans le rail de sécurité central. Je pile, m’engage dans l’ouverture et fais demi-tour pour reprendre la voie rapide dans l’autre sens. Je croise la voiture de police qui me donne la chasse et la vois faire également demi-tour. Je commence à m’inquiéter de la tournure que prend cette affaire… Je sors de la voie express au premier carrefour pour m’engager sur un autre axe et mes poursuivants sont trop loin pour me voir. Un peu plus loin. Il y a une station service dans laquelle je rentre et dissimule la moto derrière le bâtiment. J’achète de quoi grignoter et attends là une bonne vingtaine de minutes. Puis, je reprends l’axe dans lequel je m’étais engagé en espérant rattraper une autre route pour Odessa. Une dizaine de kilomètres plus loin, quelques voitures venant d’en face font des appels de phare pour signaler un contrôle de police. Je parie que c’est moi que l’on recherche. Je fais donc à nouveau demi-tour et prends cette fois une piste transverse, de terre d’abord, puis de sable, à proximité de marécages. Je traverse quelques groupes de maisons et me retrouve en plein milieu de nulle part. Je m’arrête à nouveau, assez longuement, dans l’espoir que les flics abandonnent leur chasse à la moto. Pendant ce temps, je préviens T. par SMS de la situation, enregistre dans mon téléphone portable le numéro d’urgence de l’ambassade française, sépare l’argent en espèces que j’ai sur moi en plusieurs endroits de mes bagages et range dans un sac le couteau de chasse que j’ai dans ma poche.

Le problème est que je suis encore du coté est du fleuve Dniepr et qu’Odessa est de l’autre coté. Les ponts sur ce large fleuve ne sont pas légion d’après la carte, et faciles à contrôler par la police. Je n’ai donc pas d’autre choix que de reprendre la voie rapide principale. Je me surprends à envisager que je vais fêter mon anniversaire, le 24 septembre, chez les flics. Voilà une perspective bien déplaisante…

Une quinzaine de kilomètres de piste plus tard, je m’engage à nouveau sur la voie rapide, juste avant le pont sur le Dniepr. Je me colle à deux mètres derrière un camion de façon à ne pouvoir être repéré qu’au tout dernier moment. Au moment de prendre le pont, toujours collé au poids lourd, je passe à basse vitesse devant trois flics à pied sur le coté gauche qui me regardent attentivement. De l’autre coté de la route, il y a trois voitures de police similaires à celle qui m’avait prise en chasse. Personne ne bouge, mais je me dis qu’on va me bloquer sur l’autre rive. Je n’ai aucune chance de passer au travers et n’ai pas l’intention de prendre des risques inconsidérés. Je traverse le pont, surveillant mes rétroviseurs, et rien ne se passe. Juste après le pont, il y a une voie de dégagement qui mène sur les berges du Dniepr. Je la prends le plus naturellement du monde et rentre dans la ville de Kherson. Je suis passé ! Si on me cherche toujours, maintenant, il va être beaucoup plus difficile de me suivre. Je me balade longuement dans la ville, une métropole importante d’Ukraine, et prends des précautions infinies pour repérer un éventuel véhicule banalisé qui me suivrait. Toujours rien de suspect autour de moi. Après avoir traversé en zigzags la ville – et heureusement que j’ai un GPS pour me guider – je reprends la route principale pour Odessa. La nuit tombe et m’accompagne sur les 150 km qu’il me reste à parcourir jusqu’à ma destination. Je croise plusieurs voitures de police mais personne n’essaie de m’intercepter.

J’arrive enfin à l’hôtel Bristol d’Odessa, mon étape pour les deux jours à venir. C’est un magnifique cinq étoiles qui ressemble beaucoup au Lutetia à Paris et bien plus sympathique pour fêter mon 46ème anniversaire qu’un poste de police de Kherson… Avec tous les détours que j’ai dû faire, j’ai roulé 620,4 km aujourd’hui. Je suis content que cette histoire se soit terminée car j’ai quand même eu très chaud. Reste à savoir si mes poursuivants ont relevé mon numéro d’immatriculation, car je dois encore passer la frontière entre l’Ukraine et la Pologne dans quelques jours…

Le reste de la soirée présente moins d’intérêt à raconter que les péripéties de la journée. T. et C. m’ont rejoint à l’hôtel et nous sommes sortis diner avant d’aller prendre quelques verres dans une boite de nuit. Mes deux amis sont ensuite partis pour une autre discothèque à la mode, l’Itaca, sur la célèbre plage d’Arcadia. J’étais trop fatigué pour les suivre et j’avais cet article à écrire. Demain, C. reprend l’avion pour la France, et dimanche matin, T. et moi allons commencer notre remontée vers Kiev. J’ai hâte que nous reprenions notre périple !

Balades et rencontres

De retour au clavier, avec un peu de retard. Hier soir, mercredi, j’étais vraiment fatigué et j’ai préféré sombrer dans les bras de Morphée et reporter à aujourd’hui la rédaction du billet du jour. D’autant plus qu’il ne s’est rien passé de vraiment notable pendant la journée. J’ai enfin pu dormir une « vraie » nuit, la première je crois depuis le départ de France. Couché vers 4h du matin, je me suis réveillé à midi ! T. et C. étaient déjà sortis, une demi-heure plus tôt, pour aller visiter Yalta.

J’ai hâte d’être dimanche matin, où T. et moi allons reprendre notre rythme de la première semaine, cap au nord, en direction de Kiev. Nous repartons pour Odessa demain matin car C. reprend l’avion pour Paris samedi en fin d’après-midi. Avaler des kilomètres commence à me vraiment me manquer ! Je ne trépigne pas encore d’impatience, mais presque.

J’ai donc décidé de repasser par Odessa, l’autre option ayant été de partir seul vers le nord est, via Dnipropetrovsk, et retrouver T. à Kiev quatre jours plus tard. Mais apparemment, l’est ne présentait pas d’intérêt majeur, et de plus, T. préfère que nous ne nous séparions pas.

Aujourd’hui, j’ai consacré mon après-midi à rattraper l’essentiel du retard que j’avais accumulé en matière de « paperasse virtuelle ». Réponse à quelques e-mails, réservation de deux nuits d’hôtel supplémentaires à Odessa, survol des dizaines d’e-mails professionnels reçus depuis mon départ, gestion de quelques problèmes techniques sur mon serveur Internet, formalités de réinscription à la fac de droit, etc. Me voici presque à jour de tout ce que j’avais à faire. Je suis très content d’avoir emporté un iPad avec moi, bien moins fragile, plus petit et plus léger qu’un ordinateur portable, et quasiment aussi polyvalent. C’est vraiment l’outil idéal du voyageur « connecté ».

Hier après-midi, parti une heure après eux, j’ai retrouvé T. et C. à Yalta. Nous voulions visiter le fameux palais de Livadia, ancienne résidence d’été du tsar Nicolas II, où eut lieu en 1946 la réunion secrète entre Staline, Roosevelt et Churchill. Rencontre qui façonna l’Europe, et même le monde, pour les décennies suivantes. Le palais est situé dans les hauteurs, face à la mer Noire, dans un grand parc qui abrite également ses dépendances. Nous n’avons pas pu entrer dans le palais et voir la célèbre salle blanche dans laquelle la partage de l’Europe eut lieu car celui-ci était exceptionnellement fermé au public. Il y avait beaucoup de touristes sur place, essentiellement russes et ukrainiens. Il est à noter que les structures touristiques locales sont très peu adaptées aux étrangers. Le mot d’ordre semble être « c’est (parfois) ouvert, démerdez-vous » !

La route côtière entre Sevastopol et Yalta, distants de 80 kilomètres, ressemble beaucoup à la haute corniche, entre Nice et Menton. D’un coté la mer, de l’autre la montagne, et une large et belle route qui serpente entre les deux. Le climat est également similaire. La seule chose qui manque au tableau est l’odeur des pins, si caractéristique de la région Provence Côte d’Azur. Ayant habité quelques années à Villefranche sur Mer puis au Cap d’Ail, je n’ai vraiment pas été dépaysé. Il y a de nombreux châteaux et palais dans le coin, et il parait que le plus beau est celui de Vorontsovsky, mais je n’aurai pas le temps de le visiter. Dans un tout autre genre, il existe de nombreuses installations militaires par ici, la Crimée étant toujours un port majeur de la flotte russe. Ce qui explique aussi pourquoi les habitants de Crimée sont russophones. L’ukrainien, pourtant langue officielle du pays, est très peu parlé dans la région.

Après la visite du palais de Livadia, ou tout du moins de ses jardins, nous sommes allés déjeuner du coté du Nid d’hirondelle, le point de vue le plus connu de Crimée, où se trouve perché un minuscule château. T. et C. m’ont quitté pour aller se balader, me laissant à l’une de mes activités favorites lorsque je voyage, celle de nourrir et de câliner les chats errants ! Il faut dire que mes amis félins sont très nombreux par ici, et plutôt bien traités. Je n’ai jamais vu qui que ce soit chasser un chat, bien au contraire. D’ailleurs, ils s’approchent généralement volontiers des humains et se laissent prendre dans les bras en ronronnant. Voici encore un autre détail qui rend les Ukrainiens sympathiques à mes yeux. J’écris « encore » car je dois avouer que je suis sous le charme de ce pays, et même des pays d’Europe de l’Est en général. Non, pas seulement à cause des « bombasses » ultra sexy aux jambes interminables que je croise à longueur de journée, auxquelles on finit par s’habituer et prêter moins attention. Il existe ici une joie de vivre que nous avons perdue en Europe occidentale, où tout est soigneusement organisé, policé, rangé. Je me sens bien dans cette relative anarchie qui règne à l’est, même si je ne suis pas dupe et sais que les apparences peuvent être trompeuses. Quoi qu’il en soit, l’Ukraine a gagné son ticket dans ma liste de pays candidats potentiels où j’irais bien passer quelques années, comme ce fut le cas pour d’autres auparavant. De l’utilité de ne pas avoir de racines, d’attaches familiales, d’enfants, et d’avoir une activité professionnelle qui peut s’exporter. Sans oublier une complice ouverte d’esprit et qui partage mes aspirations d’ « ailleurs ».

Peu après le départ de T. et C., un couple d’une cinquantaine d’années qui déjeunait à une table à l’autre bout de la terrasse du restaurant se sont levés pour se diriger vers moi. La femme s’est mise à me parler dans un français plutôt correct. Elle s’appelle Natacha et lui Vassili. Ce sont des Ukrainiens de Kiev en vacances en Crimée. Ils avaient remarqué nos motos stationnées en face du restaurant. Ils pensaient que nous étions allemands, mais en nous voyant tous les trois fumer, ils ont deviné que nous étions français. Je ne savais pas que les Allemands ne fumaient pas… Je les ai invités à s’asseoir à ma table et nous avons passé près de deux heures à discuter à bâtons rompus de la vie en Ukraine et de politique. Ils connaissaient la France pour avoir séjourné à six reprises à Paris. Nous avons échangé nos coordonnées et je leur ai proposé que nous nous retrouvions à Kiev, où nous devrions être lundi ou mardi prochain, pour déjeuner ensemble.

Après cette rencontre inattendue et très sympathique, j’ai repris la route pour Sevastopol où je suis arrivé à la tombée de la nuit, suivi de peu par T. et C. rentrant de leur balade. Nous sommes ensuite allés diner dans un restaurant assez chic du bord de mer. Puis, alors que nous étions en train de nous diriger vers l’hôtel, nous sommes passés devant une sorte de boite de nuit dont la piste de danse était bordée par une avancée sur laquelle quatre go-go girls amateur, en tenue très légère et qui ne devaient guère avoir plus de 18 ou 19 ans, se relayaient pour se trémousser de manière plutôt lascive au son de la techno. Encore un moment fort agréable…

Comme je l’écrivais au début de ce billet, j’ai passé cette journée de jeudi à l’hôtel, pendant que T. et C. étaient retournés à Yalta visiter la ville et le palais Vorontsovsky. L’hôtel Admiral étant presque vide en ce moment, j’ai pu aussi profiter seul des 41 degrés du hammam et de la piscine intérieure où j’ai passé une bonne heure à trainasser dans le plus simple appareil. La soirée s’est terminée au même restaurant que le soir de notre arrivée à Sevastopol. Caviar oscietre et brochettes d’esturgeon au menu.

Il sera bientôt trois heures du matin et je vais me dépêcher de préparer mes affaires pour tout à l’heure, car 540 kilomètres de route nous attendent. Comme je roule plus vite, T. et C. vont partir avant moi et je les rattraperai dans la soirée à Odessa.

Tatiana, muse d’une nuit

Je crois que ce billet sera aussi court qu’a été ma journée ! Réveil et petit déjeuner tardifs, fin de la rédaction du billet de la veille et départ de l’hôtel à 15h30 pour rejoindre T. et C. à Balaklava, petite ville portuaire distante d’une vingtaine de kilomètres. Il était question que nous allions visiter en bateau des grottes souterraines ayant servi de base de sous-marins, mais le temps que je déjeune, il était déjà trop tard.

T. et C. voulaient aller à la plage et nous sommes repartis en direction de Sevastopol. J’ai proposé à C. de monter derrière moi pour ce trajet. Cinq cent mètres plus loin, une jolie minette blonde, en robe légère, nous a fait de grands signes pour nous demander de la prendre en stop. Pas de chance, j’avais déjà une passagère ! Quant à T., qui roulait devant, l’idée de « rendre service » à la demoiselle ne lui a même pas effleuré l’esprit… Damned !

Pendant que nos deux tourtereaux roucoulaient en barbotant dans la mer noire, je suis allé me balader une petite heure en moto. Dès que nous passons une journée sans rouler, je sens comme un manque. Je sais que ma façon de voyager décontenance certains, qui considèrent le véhicule comme un simple moyen et non pas comme une fin en soi. Pour ma part, ce que j’aime dans le voyage, c’est justement le voyage, et le véhicule est son vecteur. J’adore ce sentiment de s’imprégner de cet indéfinissable « esprit » des lieux que l’on traverse. Seul celui ou celle qui ressent la même chose peut me comprendre. Le tourisme classique m’ennuie. De plus, je pense que découvrir un pays ou une culture uniquement au travers des jalons imposés donne une vision biaisée de celui-ci. Un peu comme le ferait une nature morte. Peu importe si la représentation qu’elle fige est réussie. Les fleurs sont fanées, et d’autres bourgeons sont là. De la cinquantaine de pays que j’ai eu l’occasion de traverser, ou même habiter pour certains, je ne sais au fond pas grand-chose, mais j’ai l’impression d’être toujours capable de « sentir » leur âme en moi, même des années après. Et puis comme le disait Bernard Giraudeau, certes pas un grand intellectuel, mais néanmoins un homme sensible, « le voyage a été ma seule école, la fuite est devenue ma psychanalyse, la seule manière d’entrer en moi-même et d’y être bien. »

Oublions mes états d’âme pour revenir à nos moutons. T. et C. m’ont rejoint à l’hôtel et nous sommes allés nous prélasser une petite heure dans la piscine intérieure et dans le hammam. Nous avons discuté de la suite de notre séjour en Crimée. Notre plan initial était de déménager demain dans un hôtel à Yalta, à 80 km de Sevastopol. Finalement, décision a été prise de rester à l’hôtel Admiral, agréable et pas cher, et de rayonner jusqu’à Yalta. Nous allons y faire un saut en moto demain.

Nous sommes ensuite allés diner dans un restaurant de sushis du centre ville. Détail amusant, il est fourni une grosse couverture en laine aux clients en terrasse, car il commence à faire assez frais en soirée. C’est aussi la seconde ou troisième fois que je vois qu’un narguilé est mis à disposition des clients qui le souhaitent. Il faudrait que j’essaie la chose avant de quitter l’Ukraine. Rentrés vers minuit trente, T. et C. sont partis se coucher. Je me suis retrouvé seul dans ma chambre, l’iPad sur les genoux, cherchant l’inspiration pour le billet du jour. Ne la trouvant pas, je suis descendu à la réception pour tailler un brin de causette avec Tatiana, la jeune hôtesse ukrainienne de service. L’hôtel est plongé dans le silence absolu, les lumières sont éteintes, et nous nous sommes retrouvés dans la salle à manger, faiblement éclairée par la lueur du néon de l’armoire frigorifique du bar. Non, malgré le titre volontairement un peu racoleur de cette page, pas de partie torride de jambes en l’air, mais près de deux heures de discussion sur tout et n’importe quoi. Ce fut un moment fort agréable, tombé à point nommé pour me donner envie d’écrire alors que je n’avais rien de très intéressant à raconter aujourd’hui.

Il est cinq heures du matin, le bon moment pour me glisser entre les draps frais et dormir quelques heures.

Avant de poster cet article, je remercie celles et ceux qui ont laissé au fil des jours des commentaires sur ce blog. Je lis ceux-ci avec plaisir, même si je n’ai que trop peu de temps pour y répondre individuellement.

Sevastopol by night

Nous voici arrivés à Sevastopol, en Crimée, après 547,1 km de bitume Ukrainien. Au total, depuis le départ de Paris le 10 septembre, nous avons parcouru environ 3800 km. Nous sommes donc à peu près à la moitié de notre petite balade.

Ce matin, rendez-vous avait été pris avec T. et C. à 9h à mon hôtel. J’avais demandé à la réception de me réveiller à 7h30. Ce fut chose faite, mais … je me suis rendormi. C’est T. qui m’a réveillé en frappant à la porte de ma chambre. Heureusement, j’avais déjà préparé mes affaires la veille, et 45 minutes plus tard, nous étions sur la route. Pour l’anecdote, à peine avais-je commencé à sortir mes affaires de la chambre qu’une femme de ménage se précipitait pour faire l’inventaire du mini bar et pour … compter les serviettes. Elle s’est aperçue que deux manquaient et s’est affolée ! Ne parlant pas un mot d’anglais, elle a appelé la réception et j’ai expliqué à mon interlocutrice que la veille, on avait oublié de remettre les deux pièces en question, un tapis de bains et un essuie-mains, ce qui a rassuré la femme de ménage, qui a dû penser qu’elle allait devoir payer de sa poche ce qui manquait…

Surprise au premier plein d’essence, il faut non seulement payer d’avance, mais aussi préciser à la caisse la quantité exacte souhaitée de carburant. Pas très pratique pour faire le plein, soit on en demande trop, soit pas assez ! En Ukraine, il existe une large gamme de carburants et d’indices d’octane, variant d’une station service à l’autre. J’ai vu du 100, du 99, 98, 97, 95, 92 et même du 80, sans oublier le gasoil, le GPL et les variantes avec additifs. Il faut dire que les véhicules que nous croisons sont des plus divers, de la Ferrari dernier modèle au camion militaire hors d’âge aux fumées noires et nauséabondes, en passant par les 4×4 de tout poil, les voitures russes datant de l’époque de la guerre froide, et même quelques motos attelées antédiluviennes. Je ne sais pas si les stations service proposent également du fourrage pour les carrioles à chevaux ! Celles-ci sont plus rares en Ukraine qu’en Roumanie. Autre surprise, depuis le départ, la consommation de ma GSA ’10 n’a cessé de diminuer. En France, elle consomme environ 8 litres aux cent, alors que sur les 3800 km déjà parcourus, l’ordinateur de bord indique une moyenne de 6,2 litres, bien que la moto soit très chargée. Cela me permet une autonomie, exceptionnelle pour une moto, de près de 600 km. Cela dit, T. ayant une GS ’07 au réservoir bien plus petit, nous faisons le plein tous les 250 km environ. Par securité, T. transporte un bidon de cinq litres d’essence, et moi, un tuyau pour siphonner. Cette précaution s’est avérée inutile dans les pays traversés car les stations service sont nombreuses, même dans des coins improbables. Comparé aux prix français, le carburant n’est vraiment pas cher, celui de la meilleure qualité disponible n’excédant pas 0,90 € le litre. Bien entendu, tout cela est relatif, car si le carburant est à moitié prix, les salaires sont dix fois plus bas qu’en France…

Nous voici donc sur la route. Finalement, celle-ci s’est avérée bien moins difficile que prévu. Certes, il y a de longues portions qui sont en mauvais état, mais globalement bien meilleures qu’en Roumanie. La meilleure technique de pilotage consiste à s’asseoir bien en arrière de la selle, pour alléger l’avant, ne pas s’agripper au guidon (sinon, les ampoules arrivent vite), regarder au loin afin d’éviter de se focaliser sur les défauts de la route, et … rouler assez vite, autour de 120 km/h, voir plus. Dans ces conditions, la GS passe vraiment partout. Il faut cependant faire très attention au freinage, car l’adhérence peut être limitée du fait des nombreuses bosses. Le réglage des suspensions est aussi primordial. J’ai mis les miennes en mode « piste » (ESA sur « petites bosses » et « soft » pour les connaisseurs). Le trafic n’est heureusement pas très dense, car les dépassements sont, et de loin, les moments les plus dangereux. Personne ne respecte ni les lignes blanches, ni les limitations de vitesse. A noter que nous avons vu à deux reprises des flics équipés de jumelles radar. Dans les endroits à risque, j’essaie de me coller derrière un gros véhicule qui me dissimule, histoire d’éviter que police de la route, ayant mauvaise réputation en Ukraine, me repère suffisamment tôt pour être tentée de me contrôler. En Moldavie, Vladimir nous avais conseillé de ne pas nous arrêter si la police nous faisait signe, car les contrôles peuvent être source d’emmerdes, et la police n’a pas le droit de nous prendre en chasse. Ce serait d’ailleurs dur pour eux de nous rattraper vu leurs véhicules. A noter qu’il ne semble pas y avoir de flics en moto dans tous ces pays. Vladimir nous a dit qu’il y a une seule moto de police en Moldavie ! Je commence à m’habituer à la façon de conduire locale, et je me demande si finalement, je ne préfère pas celle-ci à ce que nous connaissons dans nos contrées, où les usagers de la route sont étouffés pas des lois et une répression de plus en plus liberticides. A choisir entre une certaine anarchie qui met l’individu face à ses responsabilités et un monde où tout est réglé comme du papier à musique, je pense que mon choix est fait. L’idée que l’Etat se substitue à mon libre arbitre m’a toujours beaucoup déplu.

Le GPS n’est pas un luxe en Ukraine, la quasi totalité des panneaux, quand ils existent, étant en alphabet cyrillique. Par exemple, la ville de Kherson s’orthographie Xepcoh… Pour ce voyage, j’ai prévu toutes les cartes GPS ainsi que leurs versions papier de tous les pays traversés. Malgré ça, il faut parfois avoir recours à Google Maps ou aux coordonnées géographiques (latitude/longitude) pour trouver l’endroit recherché. Il ne faut pas compter sur l’aide des gens que l’on croise, car même s’ils sont presque toujours très coopératifs, la langue est une barrière infranchissable dans certains pays. En Roumanie et en Moldavie, ma relative bonne compréhension de la langue a été un avantage non négligeable.

Avant d’arriver en Crimée, nous avons roulé une bonne centaine de kilomètres dans une région très plate balayée par un fort vent latéral. Je pense que nous ne devions pas être loin d’un force 7 sur l’échelle de Beaufort. Chaque fois que nous croisions un camion en sens inverse, l’effet d’appel d’air nous secouait un peu, mais cela n’a jamais été vraiment dangereux. Plus gênant pour moi est la poussière, omniprésente depuis la Hongrie. Elle colle aux yeux et assèche la gorge. Curieusement, T. ressent beaucoup moins que moi celle-ci. Autre désagrément de l’Ukraine, annoncé dans tous les guides, était la présence de moustiques. Finalement, il n’y en a pas tant que ça et je n’ai mis que deux fois du répulsif. Je crois que mes quatre années passées à Tahiti m’ont blindé contre ces vilaines bestioles ! Plus gênante pour moi est la difficulté de trouver sur la route de quoi manger. Je crois l’avoir déjà écrit, je suis végétarien. Du coup, à défaut de trouver sur la route des sandwichs sans viande, je me rabat sur des glaces. Je crois que j’ai gouté toutes les variantes locales de cônes et autres esquimaux !

Nous avons terminé cette étape de nuit et sommes arrivés à l’hôtel Admiral vers 20 heures. La route de nuit est nettement plus hasardeuse, vu l’état inégal de la chaussée, les phares mal réglés des véhicules que nous croisons et les dépassements sauvages. L’hôtel est encore un quatre étoiles, réservé sur booking.com, situé dans un quartier résidentiel à cinq minutes à pied du front de mer. Nos deux chambres et le personnel sont agréables. Les motos sont à l’abri dans la garage, il y a des cameras partout et un cerbère à l’entrée avec lequel il vaut mieux être en de bons termes ! L’hôtel dispose d’une magnifique petite piscine intérieure chauffée, ainsi que d’un hammam et d’un sauna. Comme toujours, les hôtesses sont charmantes, et … charmeuses. C. est bien contente d’être arrivée, le trajet ayant été un peu difficile pour elle, déjà qu’elle n’est pas une mordue de moto. Je crois qu’elle appréhende par anticipation de retour. En principe, nous allons passer deux jours à Sevastopol et un jour à Yalta, avant le retour à Odessa prévu pour vendredi, car C. reprend l’avion samedi. Je n’ai pas encore décidé si je vais retourner à Odessa ou bien continuer seul vers le nord est et retrouver T. à Kiev quelques jours plus tard.

Une fois douchés et changés, nous sommes allés diner dans un restaurant de fruits de mer, référencé dans le guide Lonely Planet comme étant le meilleur de Crimée. L’ambiance était très sympa, l’hôtesse à croquer, et le caviar oscietre très convenable. Ici, avec nos devises, rien n’est cher et nous ne nous privons pas ! Rentrés tard à l’hôtel, je me suis à nouveau endormi en rédigeant ces lignes, vers 2h30 du matin. Apres une grasse matinée fort appréciée, suivie d’un bon petit déjeuner, je termine en vitesse le billet du jour car je dois rejoindre T. et C., déjà partis en vadrouille. A ce soir !

Caviar et vodka

Mille millions de sabords ! Je viens de relire mon billet de la veille, ou plus exactement celui bâclé ce matin, avant de sombrer dans le sommeil, et j’ai vu d’honteuses fautes d’orthographe. Je ne peux même pas les corriger, le navigateur de mon iPad fonctionnant mal avec le logiciel de gestion du blog. Que les puristes me pardonnent !

Couché ce matin à huit heures, je pensais que j’allais dormir toute la journée. En fait, six heures m’ont suffit et je me suis extirpé de mon immense lit, dans lequel la compagnie de deux Ukrainiennes n’aurait posé aucun problème, à quatorze heures. Trop tard pour le petit déjeuner, mais le restaurant de l’hôtel servait encore. J’ai improvisé un brunch, avec pour menu caviar de saumon sur glace, purée d’aubergines, tartare de thon et de saumon, tiramisu et deux doubles expressos. Pendant mon petit déjeuner en terrasse, un couple est venu s’installer à une table voisine, suffisamment proche pour que je ne puisse rien perdre de leur conversation, pas très discrète au demeurant. Lui était un Américain vivant à Las Vegas, la cinquantaine, et elle, une Ukrainienne pas mal, de vingt ans sa cadette. Le type était à mourir de rire. Il s’agissait d’une rencontre très récente, manifestement déjà « consommée », et notre bonhomme sortait le grand jeu à la fille. Son discours et son attitude était caricaturaux, et la fille avait flairé là un bon pigeon à plumer. Le type manquait particulièrement de finesse et je me suis intérieurement réjoui de ce qu’il allait lui arriver.

A 16h30, j’ai retrouvé T. et C. en haut du fameux escalier Potemkine, là même où Eisenstein tourna en 1925 la scène d’anthologie du landau dévalant les 192 marches, reprise ensuite dans « Les incorruptibles ». Vu de près, l’escalier n’a rien d’exceptionnel. Avec un funiculaire qui le longe sur un coté, j’ai pensé à la butte Montmartre, le Sacré Coeur en moins. Je suis ensuite rentré à mon hôtel, faisant un détour pour voir de près le magnifique opéra d’Odessa. Je regrette de n’avoir pas le temps d’assister à une représentation. Nouveau rendez-vous avec T. et C. une heure plus tard, pour aller diner dans un restaurant en bord de plage de la mer noire. Le lieu est assez sympathique avec son bâtiment en bois au toit de chaume et son orchestre très « bal de province ». D’après T., cette table fait partie du top 5 des meilleurs restaurants d’Ukraine. Nous sommes loin d’un trois étoiles Michelin, mais les plats sont assez raffinés. Au menu pour moi vodka, caviar de saumon à nouveau, poisson plat dont je ne me souviens plus du nom et ananas au gingembre comme dessert. J’aurais bien cité ici le nom du restaurant, mais le ticket de caisse est évidemment … en cyrillique ! Après ces agapes, nous sommes retournés à mon hôtel pour descendre une (petite) demie bouteille de vodka et pour que C. emprunte l’un de mes pantalons de moto.

Demain matin, direction Crimée. Quelques 540 kilomètres de rodéo sur les routes défoncées d’Ukraine nous attendent. Nous partons à neuf heures, car le trajet sera certainement long et physique, surtout pour C. qui ne raffole des longues étapes à moto. Quant à moi. J’ai hâte de retrouver ma selle ! Dans la soirée, nous devrions être à Sevastopol, où j’ai réservé deux chambres à l’hôtel Admiral.

Nuit presque blanche à Odessa

Encore une panne d’oreiller ce matin, mais pour T. cette fois. Petit déjeuner à l’hôtel, et nouvelle délicieuse représentante de la gent féminine moldave au service. Comme je l’écrivais hier, le personnel de l’Imperial Hotel est exclusivement composé de jeunes filles, toutes ravissantes, toutes brunes, et toutes dans ce style de « soubrettes candides » qui ne laisse pas indifférent la plupart des hommes. Le « DRH » des lieux a de la constance dans le recrutement !

Départ très tardif aujourd’hui, nous avons quitté l’hôtel à midi. Vladimir, le motard russe rencontré la veille, nous avait recommandé d’emprunter un axe secondaire afin d’éviter la Transinistrie, et de passer en Ukraine par un poste frontière peu fréquenté. Nous voici sur une route très semblable à celle d’hier, quasi déserte. Le revêtement est moyen mais permet quand même une vitesse de croisière élevée. Au bout d’une soixantaine de kilomètres vite avalés, nous arrivons au premier point GPS, supposé être un village, mais en fait, nous sommes … au milieu de nulle part ! La cartographie de mon GPS de la Moldavie étant très limitée, celui-ci a dû nous guider jusqu’à l’endroit le plus proche de notre destination, mais sur la seule route qu’il avait dans sa base. En clair, nous étions sur la route principale nous conduisant en Transinistrie, celle justement que nous ne voulions pas prendre. Quelques kilomètres plus loin, nous avons trouvé une station service à laquelle nous nous sommes arrêtés. Le pompiste nous a expliqué en roumain, avec un fort accent russe, qu’il fallait revenir en arrière pour prendre une autre route. Coup de chance, un automobiliste qui faisait le plein d’essence allait justement à l’embranchement où nous étions supposer bifurquer et il nous a proposé de le suivre pendant une vingtaine de kilomètres.

Enfin sur la bonne route, nous avons continué ainsi, quasiment en ligne droite, pendant une centaine de kilomètres. Apparemment, l’Etat Moldave a lancé un programme de rénovation de son réseau routier et de nombreuses sections sont refaites à neuf, ce qui nous permet de faire des pointes à près de 200 km/h. A d’autres moments, le bitume est tellement défoncé que l’on a l’impression de participer à une course d’enduro. Quel que soit le terrain, nos GS se comportent incroyablement bien. Arrivés au poste frontière de Starokozache, les formalités se passent assez rapidement et sans encombre. La suggestion de Vladimir fut excellente. Cette fois, nous sommes bel et bien sortis de l’Europe administrative.

Les premiers tours de roue sur le sol Ukrainien sont fidèles à la description que l’on nous en avait faite. La route est constellée de trous, d’ornières et de dévers. Le pilotage n’est pas difficile mais requiert une attention permanente. Une erreur, c’est la chute ou la casse… Vient la bifurcation pour aller vers Odessa, mais manque de chance, celle-ci est fermée et gardée par un flic. Nous sommes obligés de faire un détour assez important pour passer par la seule alternative possible, la route du bord de la mer Noire. Nous arrivons enfin à Odessa peu après 18h, au terme d’une étape de 307,9 kilomètres. La ville est belle avec ses vieux bâtiments, ses rues pavées et ses tramways, mais le temps n’est pas encore au tourisme. Demain sera notre première journée sans moto et nous irons nous balader un peu.

C., la copine de T., arrive par avion cette nuit, à 2h20. Un appartement nous a été prêté par un ami russe de la famille de C., mais après réflexion, je préfère pour ma part aller à l’hôtel. Les tourtereaux ont certainement envie d’un peu d’intimité, et de plus, j’ai vraiment besoin de sommeil. Je n’ai pas envie d’être tiré du lit à 9h du matin pour aller faire la tournée des musées. Et puis j’ai aussi besoin d’un peu de solitude après une semaine de vie « communautaire » avec T. J’ai donc réservé une chambre au Continental Business Hotel, près de l’opéra d’Odessa, dont mon père a fait les décors pendant le seconde guerre mondiale. L’hôtel est un quatre étoiles un peu vieillot, mais la chambre est grande et agréable. Une fois le check-in fait, nous avons diné dans un restaurant du quartier, puis sommes allés voir l’appartement où habiterons T. et C. Ensuite, quartier libre. T. est resté à l’appartement faire un petit somme, quant à moi, je suis revenu à mon hôtel commencer à rédiger ce billet. J’étais tellement fatigué que je me suis endormi en écrivant !

A deux heures du matin, après à peine une heure de sommeil, T. est passé me chercher et m’a réveillé pour aller à l’aéroport. Nous voici trois à présent. Le rythme de la semaine à venir va changer, entre sorties et tourisme. Une fois les affaires de C. déposées à l’appartement, nous sommes allés dans une boite de nuit d’Odessa proche de mon hôtel, le « Captain Morgan » et nous avons fait la fermeture. Ambiance et musique techno sympa. Comme je m’y attendais, les Ukrainiennes « valent le détour » et j’aurai certainement l’occasion d’en reparler !

Voilà il est 7h40 du matin, l’heure pour moi d’aller dormir. Je n’ai même pas l’énergie pour relire ce billet vite redigé. Je pense que je vais passer une bonne partie de la journée au lit. Je ne sais pas encore si nous allons reprendre de route, en direction de la Crimée, lundi ou mardi matin. Demain est un autre jour !