Une journée … mouvementée

Réveil à 9h30. Encore une nuit trop courte de plus. Dernier petit déjeuner à l’hôtel Admiral et chargement de la moto. Au moment de partir, tout le personnel de service est sorti me dire au revoir, et Tatiana, ma « muse d’une nuit » (cf. article homonyme), a éclaté en pleurs d’émotion. Je n’ai pas très bien compris pourquoi, et ça m’a fait de la peine de la voir ainsi. Je dois préciser quand même qu’elle s’est mariée le trois septembre et qu’elle est rentrée la semaine dernière de son voyage de noces en Egypte !

Je quitte l’hôtel vers midi, m’arrête à un distributeur de billets, puis à une station d’essence pour faire le plein, et me voilà sur la route. T. et C. sont partis deux heures plus tôt pour adopter un rythme plus lent que le mien et nous avons convenu de nous envoyer un SMS à chaque arrêt pour indiquer nos positions respectives. Ils ont déjà 200 km d’avance sur moi et je ne pense pas pouvoir les rattraper avant Odessa, distante de 540 km environ. Ce n’est pas grave, nous nous retrouverons à l’arrivée.

Le comportement des automobilistes est toujours aussi bizarre en Ukraine. A peine parti, je suis tombé nez à nez avec une voiture roulant tranquillement en sens inverse de la circulation sur une bretelle d’accès à une route nationale. Les règles de priorité sont aussi étonnantes. Je ne sais toujours pas si on doit céder le passage à la voiture venant de droite. J’ai l’impression que c’est le premier engagé dans le croisement qui est prioritaire, donc il faut … oser ! La chaleur est revenue depuis hier et il fait 28 degrés. La valve de mon camel bag BMW ne fonctionne plus depuis la Hongrie et à chaque fois que je veux boire, je dois m’arrêter pour sortir une bouteille d’eau du top case, ce qui n’est guère pratique.

Je traverse les embouteillages de Simferopol dans lesquels je peux à peine me faufiler et où la fumée des vieux bus est particulièrement étouffante. Une fois dégagé de la ville, je prends mon rythme de croisière, un peu plus élevé qu’à l’aller. Je roule ainsi pendant 300 kilomètres sans m’arrêter, autour de 140-160 km/h avec de temps à autre une pointe à 180. La vitesse est théoriquement limitée à 90 km/h, mais personne ne respecte cette règle. La plupart des gens roulent à 120 km/h environ.

A une cinquantaine de kilomètres de Kherson, j’aperçois garée sur le bas-coté une voiture de police. Et voilà que le flic se retourne vers moi en levant son bâton de signalisation pour me faire signe de m’arrêter. La police de la route a très mauvaise réputation en Ukraine. Les guides et les forums de voyageurs sont unanimes sur ce sujet. Il parait que les flics de cette unité spéciale sont corrompus et n’hésitent pas à racketter les étrangers. Cette police avait été supprimée par Viktor Iouchtchenko, le président de la « révolution orange », mais rétablie par son successeur Viktor Ianoukovytch. Je ne sais pas pourquoi le flic veut que je m’arrête. Est-ce juste un contrôle, une tentative de racket, ou bien alors ma vitesse au-delà du seuil autorisé a-t’elle été signalée par le poste de commandement qui surveille les cameras, nombreuses sur certains tronçons routiers ? Méfiant, je décide d’ignorer l’injonction du flic et de continuer ma route, comme si je ne l’avais pas vu.

Une trentaine de kilomètres plus loin, alors que j’étais presque arrivé à Kherson, je jette un oeil à mes rétroviseurs et je m’aperçois qu’une autre voiture de police est derrière moi, à une vingtaine de mètres. Le gyrophare est allumé et il me parait clair que c’est à moi qu’il en veulent. Peut-être que le flic croisé auparavant a signalé mon refus d’obtempérer. Le meilleur choix me semble alors de larguer la voiture de police et j’accélère franchement. J’ai l’avantage de la puissance et de la rapidité de dépassement. Nous voici lancés dans une véritable course-poursuite qui commence à m’ennuyer car je suis obligé de prendre des risques pour distancer la voiture. Arrive enfin une section de route rapide à deux voies sur laquelle je fais plusieurs pointes à plus de 200 km/h, ce qui ne laisse aucune chance à mes poursuivants. C’est alors que j’aperçois au loin un flic s’avancer sur la chaussée pour m’arrêter. Je ne me vois guère forcer un barrage de police et encore moins prendre le risque de me faire tirer dessus pour un banal excès de vitesse, et encore, s’il s’agit bien de ça !

Arrivé à moins de cent mètres du flic qui me barre la route, je pense que les jeux sont faits, et c’est alors que je vois une ouverture de quelques mètres dans le rail de sécurité central. Je pile, m’engage dans l’ouverture et fais demi-tour pour reprendre la voie rapide dans l’autre sens. Je croise la voiture de police qui me donne la chasse et la vois faire également demi-tour. Je commence à m’inquiéter de la tournure que prend cette affaire… Je sors de la voie express au premier carrefour pour m’engager sur un autre axe et mes poursuivants sont trop loin pour me voir. Un peu plus loin. Il y a une station service dans laquelle je rentre et dissimule la moto derrière le bâtiment. J’achète de quoi grignoter et attends là une bonne vingtaine de minutes. Puis, je reprends l’axe dans lequel je m’étais engagé en espérant rattraper une autre route pour Odessa. Une dizaine de kilomètres plus loin, quelques voitures venant d’en face font des appels de phare pour signaler un contrôle de police. Je parie que c’est moi que l’on recherche. Je fais donc à nouveau demi-tour et prends cette fois une piste transverse, de terre d’abord, puis de sable, à proximité de marécages. Je traverse quelques groupes de maisons et me retrouve en plein milieu de nulle part. Je m’arrête à nouveau, assez longuement, dans l’espoir que les flics abandonnent leur chasse à la moto. Pendant ce temps, je préviens T. par SMS de la situation, enregistre dans mon téléphone portable le numéro d’urgence de l’ambassade française, sépare l’argent en espèces que j’ai sur moi en plusieurs endroits de mes bagages et range dans un sac le couteau de chasse que j’ai dans ma poche.

Le problème est que je suis encore du coté est du fleuve Dniepr et qu’Odessa est de l’autre coté. Les ponts sur ce large fleuve ne sont pas légion d’après la carte, et faciles à contrôler par la police. Je n’ai donc pas d’autre choix que de reprendre la voie rapide principale. Je me surprends à envisager que je vais fêter mon anniversaire, le 24 septembre, chez les flics. Voilà une perspective bien déplaisante…

Une quinzaine de kilomètres de piste plus tard, je m’engage à nouveau sur la voie rapide, juste avant le pont sur le Dniepr. Je me colle à deux mètres derrière un camion de façon à ne pouvoir être repéré qu’au tout dernier moment. Au moment de prendre le pont, toujours collé au poids lourd, je passe à basse vitesse devant trois flics à pied sur le coté gauche qui me regardent attentivement. De l’autre coté de la route, il y a trois voitures de police similaires à celle qui m’avait prise en chasse. Personne ne bouge, mais je me dis qu’on va me bloquer sur l’autre rive. Je n’ai aucune chance de passer au travers et n’ai pas l’intention de prendre des risques inconsidérés. Je traverse le pont, surveillant mes rétroviseurs, et rien ne se passe. Juste après le pont, il y a une voie de dégagement qui mène sur les berges du Dniepr. Je la prends le plus naturellement du monde et rentre dans la ville de Kherson. Je suis passé ! Si on me cherche toujours, maintenant, il va être beaucoup plus difficile de me suivre. Je me balade longuement dans la ville, une métropole importante d’Ukraine, et prends des précautions infinies pour repérer un éventuel véhicule banalisé qui me suivrait. Toujours rien de suspect autour de moi. Après avoir traversé en zigzags la ville – et heureusement que j’ai un GPS pour me guider – je reprends la route principale pour Odessa. La nuit tombe et m’accompagne sur les 150 km qu’il me reste à parcourir jusqu’à ma destination. Je croise plusieurs voitures de police mais personne n’essaie de m’intercepter.

J’arrive enfin à l’hôtel Bristol d’Odessa, mon étape pour les deux jours à venir. C’est un magnifique cinq étoiles qui ressemble beaucoup au Lutetia à Paris et bien plus sympathique pour fêter mon 46ème anniversaire qu’un poste de police de Kherson… Avec tous les détours que j’ai dû faire, j’ai roulé 620,4 km aujourd’hui. Je suis content que cette histoire se soit terminée car j’ai quand même eu très chaud. Reste à savoir si mes poursuivants ont relevé mon numéro d’immatriculation, car je dois encore passer la frontière entre l’Ukraine et la Pologne dans quelques jours…

Le reste de la soirée présente moins d’intérêt à raconter que les péripéties de la journée. T. et C. m’ont rejoint à l’hôtel et nous sommes sortis diner avant d’aller prendre quelques verres dans une boite de nuit. Mes deux amis sont ensuite partis pour une autre discothèque à la mode, l’Itaca, sur la célèbre plage d’Arcadia. J’étais trop fatigué pour les suivre et j’avais cet article à écrire. Demain, C. reprend l’avion pour la France, et dimanche matin, T. et moi allons commencer notre remontée vers Kiev. J’ai hâte que nous reprenions notre périple !

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3 Responses
  1. Pawa dit :

    Tu as le don pour nous tenir en haleine avec tes péripéties à la « Die Hard »!
    S’offrir le luxe de défier la police locale, avec course poursuite et évasion à travers champs, tu vas bientot nous jouer le nouvel aventurier « Ukrainia Smop », le motard rebelle qui brise les cœurs des pov’ réceptionnistes à peine mariées …!!;-)
    Essaye d’éviter les geôles ukrainiennes, suis pas sûr que le wifi passe dans ces culs de basse fosse.
    Vivement le prochain épisode !

  2. Agus et Nico dit :

    Salut Smop!!!!
    J’ai enfin lu tes péripéties et c’est vraiment très sympa, court et intense… comme j’aime…
    Alalala quand tu parles des filles ca fait rêver… 🙂
    Le coup des flics pas mal non plus…t’es un barjo en même temps ils ont aucunes chances contre ta moto… J’espère qu’il n’y aura pas de problème à la douane…:)
    Trop hate aux récits des prochaines aventures… Amuse toi bien et bonne route…
    Biz de nous deux

  3. tiger dit :

    hé bien!!
    entre les charmantes personnes et les méchants ripoux… le palpitant doit etre en forme…

    Bon decidement, il me tarde de partir …merci Smop pour le recit de tes experiences.

    tiger

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