Dites-moi que je rêve…

Quelques minutes après le « wake up call » de la réception de l’hôtel, on frappe discrètement à la porte de ma chambre. Nous sommes dimanche, il est sept heures du mat’, et dans un demi-sommeil, je passe la sortie de bains et ouvre la porte. C’est le copieux petit déjeuner commandé au room service quelques heures auparavant qui m’est apporté par une jeune fille, très obséquieuse, osant à peine croiser mon regard. C’est qu’ils savent prendre soin de leurs clients à l’hôtel Bristol, sans aucun doute le plus beau et le plus luxueux établissement fréquenté depuis mon départ de Paris. Peut-être d’ailleurs le meilleur d’Odessa. Je signe la note, glisse un pourboire dans la main de la fille qui me remercie en russe avant de s’éclipser, et je m’installe devant la table sur roulettes remplie de victuailles. Je n’ai pas beaucoup de temps car j’ai rendez-vous avec T. à huit heures. Après une douche rapide dans la magnifique salle de bains toute de marbre garnie, je ramasse mes sacs et quitte avec regrets les lieux. Mon accoutrement de motard détonne un peu avec le style de l’hôtel, son immense hall, ses lustres de cristal, ses larges escaliers et ses couloirs à la moquette rouge épaisse. Après un dernier passage à la réception tenue par deux jolies filles blondes au tailleur impeccable et un mot de remerciement au portier en tenue rouge et noire, je franchis la porte de l’hôtel. La moto est garée juste devant, entre une luxueuse berline noire et un énorme 4×4 Mercedes. Alors que je suis en train de la préparer au départ, je reconnais le ronronnement de la BMW de T. avant d’apercevoir celui-ci apparaitre au coin de la rue. Nous voilà fin prêts à quitter Odessa pour Kiev.

La veille, je n’ai pas écrit mon habituel billet quotidien. Ce fut une journée consacrée au repos. En quelques mots, levé à quinze heures, déjeuner avec T., qui venait d’accompagner C. à l’aéroport, puis diverses tâches d’intendance de mi-parcours. J’ai fait laver par l’hôtel tout mon linge, répondu aux e-mails reçus pour mon anniversaire, planifié quelques détails pour la suite du voyage, … Anecdote amusante, au Bristol, tout comme au Continental Business Hotel où j’étais descendu la dernière fois, une boite de préservatifs est à disposition dans les chambres !

Une grande fête d’anniversaire à la russe battait son plein dans l’un des salons de l’hôtel. Les invités étaient un spectacle à eux seuls, semblant tous être d’anciens membres de la nomenklatura soviétique. Le soir, diner avec T. dans un petit restaurant sympa du quartier piétonnier. Comme souvent, un chat errant a profité de mes largesses. J’ai été très tenté de sortir une nouvelle fois dans une boite de nuit mais j’ai été raisonnable pour une fois, ayant convenu avec T. de partir tôt le lendemain. Enfin, raisonnable est très relatif, car ça ne m’a cependant pas empêché de me coucher vers quatre heures du matin. La nuit, même épuisé, je me sens bien, dans mon élément. Je m’étonne moi-même de ma résistance !

Retour au dimanche matin. Nous voici une nouvelle fois au guidon de nos imposantes GS. L’été se termine et il commence à faire froid. Treize degrés ce matin, et la température ne dépassera pas la vingtaine de degrés dans la journée. Au moins, nous n’avons pas emporté nos doublures d’hiver pour rien. Pour aller à Kiev, la route est une six voies au début, puis une quatre voies. En sortant d’Odessa, je remarque sur le bas-coté un véhicule d’intervention rapide de la police de la route. Cette fois, il s’agit d’une puissante berline BMW. Je repense à la course poursuite de l’avant-veille et me dis que j’aurais eu beaucoup plus de mal à semer les flics s’ils avaient eu ce genre de voiture. Aujourd’hui, je fais profil bas et ne dépasse que « raisonnablement » la vitesse autorisée. D’autant plus que sur cette voie rapide, il y a à intervalles réguliers des passages limités à 50 km/h, qui ressemblent à des postes frontière, où sont systématiquement présents des flics qui attendent le client. Je ne sais pas à quoi servent ces sortes de péages. Peut-être datent-ils de l’époque communiste, lorsqu’il fallait pouvoir mettre en place des barrages très rapidement ? Nous croisons quelques motos, et à chaque fois, nous avons droit à un grand signe de la main. Je suis agréablement surpris de cette solidarité motarde que je pensais limitée aux pays d’Europe de l’Ouest. Comme sur toutes les routes que nous avons empruntées depuis la Roumanie, il y a de très nombreux marchands ambulants, généralement de fruits et légumes. Parfois il s’agit d’une simple voiture avec quelques pastèques sur le capot, mais à d’autres endroits, ce sont de véritables marchés. Sur les axes secondaires, ce n’est pas très surprenant, mais sur une quasi autoroute, ça l’est beaucoup plus. On peut aussi voir des piétons ou des vélos qui attendant patiemment une pause dans le trafic pour traverser promptement les voies.

A 150 kilomètres d’Odessa, nous quittons cette route pour prendre la direction de Kirovohrad. Le revêtement est en mauvais état mais nos GS, outils de voyage par excellence, avalent tout sans broncher. Nous faisons le plein de carburant dans une station service isolée, dans laquelle le pompiste s’obstine à vouloir nous parler en russe. En voyant nos plaques d’immatriculation françaises, ses gestes nous font comprendre qu’il pense que nous sommes fous. Je le prend comme un compliment. Nous arrivons à Pervomaysk, petite ville perdue où est stationnée une garnison militaire. En fait, nous sommes ici pour visiter un lieu unique en son genre, une ancienne base de lancement de missiles stratégiques, datant de la guerre froide et transformée en musée. Le lieu est difficile à trouver et nous tournons en rond un certain temps, de petites routes en chemins de terre, suis l’oeil surpris des habitants qui n’ont manifestement guère l’habitude de voyageurs venant de si loin, a fortiori en moto. Nous manquons de peu de heurter un gros câble électrique coupé qui pend au beau milieu de la route. Nous parvenons finalement à trouver la base grâce à Google Maps sur le téléphone portable de T.

Nous avons de la chance, la base transformée en musée est ouverte à la visite le dimanche. Il aurait été dommage de faire ce détour pour trouver les grilles fermées. Elle est située en plein champs, et à l’exception de deux ou trois petits bâtiments vétustes, entièrement souterraine. Quelques missiles balistiques sont exposés à l’extérieur, dont un monstre d’une portée de quinze mille kilomètres. Il y a là aussi deux véhicules de transport de près de … 300 tonnes et 450 chevaux ! Seul un silo de lancement subsiste encore. Son couvercle, qui pèse 130 tonnes, était capable de s’ouvrir en huit secondes. Dans les bâtiments sont exposés de nombreuses reliques de la guerre froide, et une salle est consacrée à Hiroshima et Nagasaki. Les photos sont aussi impressionnantes qu’épouvantables. L’Ukraine a signé le traité de non-prolifération nucléaire et le dernier soldat a quitté cette base en 2001. Lorsque nous sommes arrivés, une visite guidée pour un petit groupe de Russes venait de débuter. L’un deux parlait assez bien l’anglais et nous a traduit les explications du guide pendant les deux heures de la visite. Le clou de celle-ci a été la descente au poste de tir, situé à 35 mètres sous terre, et accessible par un minuscule ascenseur protégé par deux portes blindées d’une trentaine de centimètres d’épaisseur chacune. Le poste de tir lui-même était occupé en permanence par deux hommes et ressemble à une cabine spatiale. C’est vraiment très impressionnant. Quelques photos sont disponibles sur le site Internet du musée (http://rvsn.com.ua/) mais sont loin de restituer l’ambiance des lieux.

L’heure est venue de reprendre la route pour Kiev où nous voulons arriver avant la tombée de la nuit. Près de la base de missiles, nous nous arrêtons dans un snack désert, digne de Bagdad Cafe, où une serveuse très sympathique nous concocte un déjeuner improvisé pour environ quatre euros par personne, café et boissons comprises ! Une cinquantaine de kilomètres plus loin, nous retrouvons la voie rapide Odessa – Kiev. Le trafic se densifie peu à peu à l’approche de la capitale, pourtant encore à plus d’une heure de route.

Nous nous arrêtons à nouveau pour faire le plein de carburant et voyons un groupe de six ou sept motards ukrainiens un peu à l’écart des pompes à essence. Une fois notre ravitaillement effectué, ils nous font signe de venir. Leurs motos, toutes de rutilantes sportives, sont très belles. A peine le groupe rejoint, ils nous offrent … un verre de vodka. Impossible de refuser ! La scène se déroule sous les yeux d’un jeune flic en poste à la station service. L’Ukraine applique la tolérance zéro en matière d’alcool au volant, mais le flic ne dit pas un mot. Il faut dire que nos motards ukrainiens sont tous des colosses. Lorsqu’ils m’ont serré la main, j’ai eu l’impression que celle-ci était prise dans un véritable étau, et pourtant, je suis très loin d’avoir une poigne de fillette ! Ils ne comprennent ni ne parlent un seul mot d’anglais, mais nous parvenons à nous comprendre à force de gestes. Le leader du groupe, un géant qui décollerait la tête de plus d’un d’une simple baffe, semble se prendre d’amitié pour moi. C’est mieux ainsi ! Nous échangeons, à son initiative, nos numéros de téléphones et adresses, ainsi qu’un paquet de cigarette, mon nouvel ami étant intrigué par mes Philip Morris françaises. Nous avons droit à la photo de famille, et … c’est le flic qui est réquisitionné pour appuyer sur le déclencheur de l’appareil ! Avant de nous quitter, je demande à Valera, le leader, s’il y a radars et des flics d’ici Kiev. Une fois ma question comprise, sa réponse fut franche et sans équivoque : ne t’arrête pas et met les gaz ! J’aurais aimé pouvoir lui raconter ma partie de cache-cache de vendredi dernier. Pour terminer, nous avons droit à une chaleureuse accolade à la russe, main broyée et grande claque dans le dos. J’espère qu’ils sont plus doux avec les filles, ou alors, ils ne fréquentent que des catcheuses !

Après cette rencontre vraiment sympa, et quelque peu embrumés par la vodka, nous avalons rapidement les 130 kilomètres qui nous restent avant Kiev. C’est la grande ville et les embouteillages de retour de week-end, mais des années de conduite parisienne nous ont aguerri et nous arrivons sans encombre à l’hôtel Ibis Kiev Shevchenko Boulevard. Nous avons parcouru aujourd’hui 555,2 kilomètres. Officiellement, l’hôtel n’a pas de parking, mais on nous autorise à garer nos motos derrière le bâtiment. Nous ne risquons pas grand-chose ici, l’immeuble voisin abritant l’ambassade de Georgie, il est gardé jour et nuit par un flic et un militaire en treillis camouflage. La chambre, au 13e étage, est petite mais très propre et fonctionnelle. Nous devons en principe rester à Kiev trois jours. Après avoir monté nos affaires et enfilé nos tenues de ville, nous sommes sortis diner dans une excellent petit restaurant italien déniché par T. dans le guide Lonely Planet. Nous pensions ensuite aller prendre un verre dans un bar à proximité, tenu par des hôtesses déguisées en infirmières, et remplissant les verres de vodka avec de grosses seringues. Tout un programme… Malheureusement, bien qu’ayant exploré pendant un bon moment le quartier où est supposé se trouver ce bar, il nous a été impossible de le localiser. Retour à l’hôtel peu après minuit. T. est allé se coucher et moi je suis descendu au bar, ouvert 24/24, pour écrire ces lignes, aidé d’un bon whisky et d’un double expresso.

Au milieu de la nuit, la porte de l’un des ascenseurs s’est ouverte. Un homme d’une cinquantaine d’années en est sorti. Une grande fille blonde aux cheveux longs noués en queue de cheval l’accompagnait. Elle avait moins de vingt cinq ans, des proportions parfaites, un minois d’ange, et était vêtue d’une robe légère très courte. Nos regards se sont croisés l’espace d’un instant, avant qu’elle se mettre à embrasser dans le cou son quinquagénaire. Ils sont ensuite repartis, sous l’oeil impavide et blasé du barman, avec une bouteille de vin blanc et deux verres. Non, ce n’est pas possible, dites-moi que je rêve…

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