Crépitements

Ce matin, à huit heures, Igor nous attendait devant l’hôtel Ibis Kiev Shevchenko Boulevard. Il est le représentant de l’agence SoloEast Travel auprès de laquelle nous avons réservé aujourd’hui une visite de la zone contaminée de Tchernobyl.

Le no man’s land autour de la centrale nucléaire, dont le réacteur n°4 explosa le 26 avril 1986 à 1h23 du matin, couvre une surface de 2600 km². Il est impossible de pénétrer dans la zone interdite sans autorisation, le seuil de radioactivité étant encore très élevé par endroits. Depuis 1998, l’Etat Ukrainien, au travers de son agence Chernobyl Interinform, permet des visites encadrées. Des scientifiques et des journalistes ont pu ainsi avoir accès à la zone, puis la possibilité en a été donnée à tout ceux qui en acceptent les risques. Plusieurs agences privées, dont SoloEast Travel, jouent le rôle d’intermédiaires pour le compte de l’organisation gouvernementale. Les visites peuvent êtres individuelles ou en groupe, dans une gamme de prix comprise entre $160 et $500 (USD). Environ dix mille personnes visitent Tchernobyl chaque année, ce qui constitue un apport de devises non négligeable pour le gouvernement. Compte tenu de notre planning de voyage serré, nous n’étions pas sûrs de pouvoir faire cette visite, mais nous avons réussi à trouver à la dernière minute deux places dans un groupe partant ce matin.

Igor nous dépose place de l’indépendance, là même où eurent lieu les grandes manifestations de la Révolution Orange. Nous sommes un peu en avance et cela nous donne l’occasion de réfléchir ensemble à notre choix de faire cette visite. Celle-ci n’est en effet pas anodine. Ce n’est pas tant le risque encouru, très relatif, qui nous pose un problème de conscience, mais plutôt sur une certaine forme de voyeurisme qu’elle implique. L’accident nucléaire de Tchernobyl causa plusieurs milliers de morts et de très nombreuses familles de la région furent touchées. Ce fut un drame personnel majeur pour les Ukrainiens, qui voient d’un assez mauvais oeil ce « tourisme de l’extrême ». 90% des visiteurs sont des étrangers. Lorsque j’avais évoqué ce projet avec Natacha (cf. article « Balades et rencontres »), celle-ci avait été assez choquée. Pour ma part, je considère cette visite comme une mise en relation entre l’histoire que nous avons tous suivie par médias interposés, et une réalité dont on ne peut prendre réellement conscience qu’en étant sur place. La question du nucléaire, de son utilité et de sa dangerosité, nous concerne tous, en cette époque de fin annoncée des énergies fossiles. Par ailleurs, je suis a priori favorable au nucléaire civil – j’ai même travaillé quelques mois à la centrale de Belleville sur Loire à la fin des années quatre-vingt – et me suis dit que voir sa face cachée pourrait me donner d’autres éléments de réflexion.

A neuf heures, notre minibus quitte Kiev. Nous sommes quinze visiteurs, de nationalités différentes, accompagnés d’un chauffeur et d’un responsable de l’agence Chernobyl Interinform. Ce dernier sera notre guide et le responsable de notre sécurité. Tchernobyl se trouve à environ cent kilomètres au nord de Kiev et le trajet dure 2h30. Pendant celui-ci, on nous projette un documentaire en anglais. Mon propos ici ne sera pas de relater l’histoire détaillée de l’accident, mais uniquement de témoigner brièvement de notre expérience. Pour en savoir plus, beaucoup de ressources sont à disposition sur le réseau Internet, à commencer par Wikipedia.

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la zone contaminée, les véhicules que nous croisons se font de plus en plus rares. C’est le seul indice visible, la route ressemblant à toutes les autres, bordée de champs – pour la plupart en friche – et de forets. A trente kilomètres de la centrale, nous arrivons au checkpoint, gardé par des militaires. Nous devons descendre du minibus et passer un contrôle des passeports, la liste des visiteurs ayant été préalablement communiquée.

Nous roulons ensuite pendant une vingtaine de minutes jusqu’à un village calme où vivent quinze jours par mois le personnel de la zone. Là, nous nous arrêtons devant les bureaux décrépis de Chernobyl Interinform. On nous fait signer une décharge de responsabilité et on nous donne quelques informations et consignes de sécurité. Il est interdit de prendre quoi que ce soit dans la zone, de marcher sur la végétation, très radioactive, et de prendre des photos de la centrale en dehors des endroits autorisés. Nous reprenons le minibus et nous arrêtons à nouveau un peu plus loin, devant une épicerie où il est possible d’acheter de quoi grignoter et boire. Près de cette épicerie, un monument a été érigé en hommage aux six cent mille « liquidateurs ». C’est ainsi que l’on appelle ceux qui ont donné parfois leur vie pour construire le sarcophage de béton qui recouvre complètement le réacteur n°4. Au pied du monument est écrit en cyrillique « A ceux qui ont sauvé la monde ». Le sacrifice de ces « liquidateurs » a permis d’éviter de justesse une seconde explosion qui aurait été bien plus dévastatrice que la première en contaminant l’Europe entière.

Nous remontons à bord du minibus dans lequel on distingue très nettement les crépitements des deux compteurs Geiger portatifs qui nous accompagneront tout au long de la visite. Nous passons devant un champ sur lequel sont posés deux hélicoptères et arrivons au second checkpoint qui délimite la zone très contaminée. La route est bordée par des forets, hautement radioactives comme en attestent les panneaux plantés à intervalles réguliers. Sur notre gauche se trouve une zone dépourvue d’arbres. Il y avait là un village qui a été presque entièrement rasé et dont les maisons ont été enterrées à trois mètres de profondeur, couvertes de sable et de terre. Le guide nous montre les compteurs Geiger, dont le crépitement s’est accéléré jusqu’à parfois produire un son continu. La radioactivité dépasse ici plus de dix fois le niveau dangereux pour l’homme. Malgré cela, l’ambiance dans le minibus est détendue, comme si l’ennemi invisible n’était qu’une invention de l’esprit A aucun moment, nous ne nous sommes pas sentis en sécurité.

Nous arrivons au canal artificiel de refroidissement des réacteurs et apercevons les cheminées des tranches cinq et six, qui ne furent jamais terminées. Nouvel arrêt quelques centaines de mètres plus loin d’où nous pouvons enfin voir, à distance, le réacteur n°4 et son monstrueux sarcophage. Nous descendons prendre des photos et le guide approche l’un des compteurs Geiger de l’herbe à quelques centimètres de nos pieds et le crépitement s’affole. C’est impressionnant et ça ne donne vraiment pas envie d’aller se promener…

Nous repartons et traversons ce que le guide nous dit avoir été baptisé « le pont de la mort ». C’est là que des habitants de la ville voisine de Pripyat, notre prochaine destination, s’étaient postés pour regarder l’incendie qui a suivi l’explosion du réacteur. Le vent soufflant dans la direction du pont, ces quelques spectateurs sont tous morts. Je repense aux nombreuses tombes aperçues le long des routes depuis que nous visitons l’Europe de l’Est. Ici, pas de sépultures, la mort est passée partout. L’ambiance est assez irréelle car rien ne permet de deviner la tragédie qui a eu lieu ici même il y a vingt cinq ans. L’endroit est calme, aéré, bordé de verdure. Un véhicule de service passe de temps à autre sur la route. On pourrait presque croire à une mise en scène si les crépitements des compteurs Geiger ne nous rappelaient pas à l’effrayante réalité.

Nous continuons notre route et nous voilà à présent entourés par la végétation. Le guide nous annonce que nous sommes sur … l’artère principale de Pripyat ! En regardant attentivement au travers du feuillage touffu, on devine en effet des bâtiments. Pripyat était en 1986 une ville de 40000 habitants, où habitait le personnel de la centrale nucléaire et leurs familles. Elle a été entièrement évacuée en moins de quatre heures, le surlendemain de l’explosion. Des milliers de bus ont assuré la navette. Les habitants n’ont rien pu emporter avec eux. Dans l’ensemble de la zone contaminée, ce seront 250000 personnes qui seront évacuées en quelques jours.

Pripyat est devenue une ville fantôme, figée dans le temps, probablement pour toujours. Nous allons passer près de deux heures à visiter les vestiges de cette ville, plongée dans le silence total. Seuls nos pas sur les gravats résonneront sur les murs à la peinture écaillée. Nous nous arrêterons à l’hôtel, au théâtre, au parc d’attractions – dont la grande roue avait été inaugurée la veille de l’explosion – et à l’école. La végétation a presque entièrement envahi les rues de la ville, mais les bâtiments, d’architecture typiquement soviétique (la ville a été construite en 1970), sont encore en assez bon état structurel. L’intérieur a été généralement pillé, mais beaucoup d’éléments d’époque sont encore visibles, en particulier dans le théâtre et dans l’école. On trouve des journaux, des affiches, des objets divers. Le parc d’attractions est presque intact. Le plus impressionnant est sans doute l’école, où les cahiers et les livres des élèves sont restés ouverts sur les pupitres. De nombreux posters éducatifs, à la gloire de l’Union Soviétique, sont affichés sur les murs. Dans une salle, se trouve un piano sur lequel est posée une poupée démembrée. Détail sinistre, le sol est jonché de masques à gaz de petite taille… T. et moi avons pris plusieurs centaines de photos des lieux. En attendant d’en présenter quelques unes ici, un site très complet sur le sujet est http://pripyat.com/.

Nous quittons Pripyat en minibus pour aller rejoindre le bâtiment de la cantine qui sert les repas aux trois mille personnes qui travaillent encore dans la zone. Avant de déjeuner, nous passons un par un dans un appareil mesurant notre niveau de contamination. Aucun d’entre nous ne dépasse le seuil autorisé. Si cela avait été le cas, on nous avait prévenu qu’une hospitalisation de deux ou trois jours, pour observation, serait nécessaire.

Avant de quitter les lieux, nous avons fait deux derniers arrêts. Le premier sur un pont de chemin de fer enjambant le canal de refroidissement de la centrale, d’où l’on peut apercevoir des poissons-chat dont certains font la taille d’un requin. Le second arrêt sera à deux ou trois cent mètres du sarcophage du réacteur n°4. Les crépitements des compteurs Geiger se font plus rapides. Dans cette zone, le personnel ne peut travailler qu’une seule journée d’affilée. Nous ne sommes autorisés à prendre des photos que sous un certain angle.

L’heure est venue de partir, après quatre heures passées dans la zone interdite. Nous empruntons la même route qu’à l’aller. Au checkpoint principal, nous devons descendre du minibus pour tous repasser à nouveau dans un appareil de mesure de notre contamination. Le minibus sera également vérifié par un portique dédié à cet effet.

La journée se termine. De retour à l’hôtel vers 19h, nous sommes ressortis diner dehors, puis avons préparé nos sacs pour le lendemain. Nous allons partir dans la matinée pour Lvov, à 540 km à l’ouest de Kiev. Ce sera en principe notre dernière étape en Ukraine avant de passer la frontière avec la Pologne, où un autre lieu effrayant nous attend, le camp de concentration d’Auschwitz…

Je n’ai pas posté d’article hier car peu de choses à raconter. Je me suis réveillé vers 14h et ai passé la journée à l’hôtel, pendant que T. visitait Kiev. Le soir, Natacha et Vassili, le couple d’Ukrainiens avec lequel j’avais sympathisé à Yalta, sont passés nous chercher et nous avons diné dans un bon restaurant de Kiev, tenu par un Français. Nous avons passé une excellente soirée à discuter de l’Ukraine, de sa culture et … de ses filles – sujet incontournable ! C’est amusant, plus nous passons de temps ici, et plus j’ai le sentiment de retrouver la trace de mes lointaines racines slaves. C’est d’autant plus marqué par le contraste avec les points de vue de T. qui est issu, lui, d’une grande et vieille famille française. On n’échappe pas à son passé. La soirée s’est terminée par une balade nocturne dans Kiev dans le gros 4×4 de Vassili. Voilà deux jours que je n’ai pas touché le guidon de ma moto !

Déjà 4h30 du matin. Encore une nuit très courte en perspective. Je crois que je vais vraiment devoir prendre des vacances…

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One Response
  1. vtv dit :

    Très impressionnant cette visite. Rien à voir avec un quelconque tourisme voyeur.
    Ton récit nous rappelle l’ampleur du désastre, ses conséquences pour la population . En ces temps de réflexion autour du nucléaire énergie « propre » cela donne à réfléchir.
    A ceux que ce sujet intéresse je conseille l’exposition du reportage de Guillaume Herbaut lauréat du Prix Niépce 2011  » La Zone » (Galerie Esther Woerdehoff 36 rue Falguière 75015 du 4 au 18 octobre).

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