Hors du temps

Je suis installé au restaurant de l’hôtel Dnister, à Lvov, attendant mon déjeuner. Enfin, mon petit-déjeuner plutôt, car il est 13h45 et je me suis réveillé il y a seulement deux heures. T. est en vadrouille dans la ville où nous sommes arrivés hier soir et de laquelle nous repartons demain matin. Je pense que je vais passer la journée au chaud, à lire et à écrire. J’ai attrapé un gros coup de froid à Kiev, aidé en cela par la climatisation glaciale de notre chambre à l’hôtel Ibis, et je me sens complètement vidé de toute énergie. J’espère que je vais réussir à m’en débarrasser rapidement, sinon les trois mille derniers kilomètres de cette balade ne seront pas être appréciés à leur juste valeur.

Nous sommes donc à Lvov, notre dernière étape en Ukraine. Demain matin, nous partons pour Cracovie, en Pologne. La frontière n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres. Je vais être un peu tendu lors de son passage, car il n’est pas exclu que lors de la course-poursuite avec les flics au retour de Crimée, ceux-ci aient réussi à relever le numéro d’immatriculation de ma moto. Si mon article suivant n’est pas en ligne au plus tard le 1er octobre, cela voudra peut-être dire que j’ai le plaisir de goûter aux geôles ukrainiennes !

Nous avons quitté Kiev hier matin, vers onze heures. Pour la première fois depuis notre départ de France, le temps a commencé à se dégrader. Il avait plu pendant la nuit. Une légère brume enveloppe Kiev et le thermomètre ne dépasse pas les quinze ou seize degrés. La première centaine de kilomètres fut ponctuée de très nombreux dépassements car toutes les routes majeures sont en travaux en raison du prochain Euro 2012, un tournoi de football je crois. Une fois cette première partie du trajet derrière nous, nous devions être parmi les tous premiers à fouler de nos pneus le bitume flambant neuf. Même si cela nous a permis de rouler vite et confortablement, le charme des infrastructures d’un autre temps n’était plus là.

Heureusement, mon GPS nous a proposé un itinéraire alternatif pour le dernier quart des 537,8 km parcourus hier. Peu après la jolie ville de Rivne, au charme très provincial, nous nous sommes engagés sur une route secondaire traversant petits villages et champs. Le calme n’était troublé que par le vrombissement de nos moteurs. Les paysages, même somme toute assez classiques, étaient magnifiques. J’ai presque eu envie que nous plantions là la tente pour la nuit, et pourtant je déteste le camping ! Plus nous avancions et plus l’état de la route se dégradait, la rendant impraticable pour une voiture de tourisme. Comme toujours, nos deux GS sont passées sans problème. J’ai réglé mes suspensions dans la position permettant le débattement maximum et me suis mis à piloter debout sur les repose-pieds. Le revêtement de la route, constellé d’énormes trous qu’il fallait soigneusement éviter, sous peine d’y laisser une jante, est devenu pavé de pierres. Je n’avais encore jamais vu ça. Je me suis un peu inquiété de la résistance de mes pneus, prévus plutôt pour de la route ou de la piste en terre battue. La GS de T. est mieux équipée que la mienne sur ce point, avec des pneus plus typés tout-terrain. Et gare à la chute, l’arrête de certaines pierres étant très proéminente.

Vingt kilomètres plus loin, nous sommes arrivés dans un village incroyable. J’ai eu l’impression que nous avions glissé dans une faille spatio-temporelle. Aucune voiture, que des charrettes tirées par des chevaux, et des habitants qui nous regardaient passer comme si nous étions des extra-terrestres. Nous attirions l’attention, mais les visages restaient fermés, sans sourires, ni signes de salut. Ce village semblait avoir traversé les siècles sans changer. Je serais prêt à parier que ses habitants ne devaient pas savoir que l’Union Soviétique n’était plus depuis près de vingt-cinq ans. Il est certain que nous étions les premiers motards français à s’aventurer dans ce lieu hors du temps. Ce fut pour nous une expérience unique. Malheureusement, voulant arriver à Lvov avant la tombée de la nuit, nous n’avions le temps de nous arrêter.

Nous avons passé les premiers faubourgs de Lvov vers 19h15 et trouvé assez facilement l’hôtel Dnister. Ici, les noms des rues sont affichés en cyrillique mais aussi en caractères latins, probablement du fait que la ville fut tantôt rattachée à la Pologne, puis à l’Autriche, et à nouveau à la Pologne, avant de devenir la principale ville de l’ouest ukrainien en 1945.

L’hôtel Dnister est un quatre étoiles qui n’a certainement pas changé depuis la chute du rideau de fer. Pas franchement sexy. Le bâtiment est massif, vieillot, vestige d’une époque heureusement révolue, du temps où le seul moyen d’accéder à cette république soviétique était de passer par l’agence d’Etat Intourist. Le personnel est très bien assorti à l’esprit du lieu, courtois mais austère. Les agents de sécurité, que l’on trouve dans tous les hôtels d’Ukraine, ressemblent ici furieusement à d’ex-agents du KGB à la retraite. Dans l’immense hall d’accueil pavé de marbre sont accrochées aux murs des photos en noir et blanc de « stars » ayant séjourné dans ces lieux. Je ne reconnais absolument personne. Les chambres sont du même style, propres et raisonnablement équipées, mais à coté desquelles un appartement HLM ferait presque figure de suite royale. Ne parlons même pas des salles de bain, où l’eau chaude coule de la douche au compte-gouttes. Nous sommes loin des standards occidentaux, mais c’est précisément ce qui fait le charme des lieux. Je suis sûr que les chambres furent jadis truffées de micros, à l’écoute des « ennemis du peuple ». L’emplacement de l’hôtel est cependant bon, proche du centre ville et en face d’un grand parc. Nous bénéficions d’une jolie vue panoramique sur Lvov depuis notre chambre située au septième étage.

Nous sommes sortis diner dans la vieille ville, où T. avait repéré un bon restaurant, l’Amadeus. Je ne comprends pas le russe, mais j’ai l’impression que l’accent ici est différent des autres régions d’Ukraine par lesquelles nous sommes passés. Le diner s’est terminé par un bon cigare cubain que n’aurait sans doute pas déplu au komrad Fidel Castro.

T. vient de rentrer de son exploration urbaine. Après notre diner ce soir, nous avons décidé de rentrer pour nous coucher tôt. Une longue route nous attend demain, pouvant nous réserver des surprises à la frontière. Il est possible aussi que le froid et la pluie nous accompagnent. Une fois en Pologne, nous avons décidé d’éviter les axes principaux et de passer par des routes de montagne, le long de la frontière slovaque, pour rejoindre Cracovie. J’espère que je serai en meilleure forme qu’aujourd’hui !

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One Response
  1. pawa dit :

    On croise les doigts pour le passage frontière, rassures nous rapidement !

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