Le début de la fin

Me voici attablé au Scandale Royal, un bar-restaurant sur la place Szczepanski, à Cracovie. Nous sommes arrivés hier soir en Pologne. Il fait un temps magnifique, 24 degrés et ciel bleu. Du point de vue de la météo, nous avons eu une chance incroyable au cours de cette balade en Europe de l’Est. Trois gouttes de pluie en altitude en Autriche, un peu de fraicheur à Kiev et à Lvov, mais pour le reste, les conditions furent absolument idéales. Quand on voyage en moto, ça compte !

Cette étape a déjà un avant-goût de fin de périple. Nous sommes encore à environ 1600 kilomètres de Paris, mais l’exotisme de la Roumanie, de la Moldavie et de l’Ukraine est derrière nous. La Pologne est un pays moderne et je me sens à Cracovie comme dans n’importe quelle grande ville européenne. Il y a beaucoup de touristes étrangers et il est presque toujours possible de communiquer en anglais. Peut-être que les deux éléments qui marquent le plus la différence sont les tramways, un mode de transport commun à beaucoup de pays d’Europe de l’Est, et le physique des filles, assez typique. Au début des années 80, j’ai vécu avec Ewa, une polonaise étudiante en médecine à Paris, et je retrouve ses traits chez beaucoup de filles que je croise ici. Visages assez carrés mais souvent jolis, cheveux blonds et yeux verts très clairs. Elles sont moins grandes et moins « bombasses » que les ukrainiennes, mais il se dégage d’elles une douceur que leurs voisines pourraient leur envier. En cherchant l’inspiration, je me laisser aller à détailler la serveuse du Scandale Royal. Elle semble très jeune, maladroitement trop maquillée, un éclair est tatoué sur sa nuque et elle affectionne les piercings. Sa robe courte laisse parfois entrevoir la bande de dentelle qui décore le haut de ses bas. Je me demande si elle s’est rendue compte qu’elle a un joli suçon sur le cou…

Hier, la route fut longue. Nous n’avons roulé que 386,3 km entre Lvov et Cracovie, mais le trajet nous a pris onze heures. Partis tôt, il nous a fallu deux heures pour rejoindre la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, distante de 130 km. Nous nous sommes arrêtés pour faire le plein de carburant dans une station service aux pompes hors d’âge, puis fait une dernière halte dans un petit magasin pour acheter des cigarettes et des parfums. Je me suis demandé s’il ne s’agissait pas de contrefaçons car les flacons de 100 ml d’eau de toilette de grandes marques se vendaient une dizaine d’euros ! Le magasin était tenu par cinq ou six jeunes vendeuses à l’allure très provinciale et elles ne cessaient de pouffer de rire en nous regardant. Elles avaient visiblement plus l’habitude de servir des routiers ukrainiens ou polonais que des français en moto.

Nous arrivons au poste frontière vers 11h15. T., qui avait préparé l’itinéraire la veille, a choisi un point de passage secondaire. D’une part pour limiter les risques pour moi, car il n’est pas exclu que ma moto soit signalée comme recherchée après la course-poursuite de la semaine précédente. D’autre part pour emprunter un itinéraire composé de petites routes de montagne plutôt qu’une voie rapide monotone. Nous de découvrons avec surprise que le poste frontière n’est pas si petit que cela, avec ses six voies de passage, et bien que la route qui nous y a menés était une départementale étroite et cahoteuse. Les bâtiments sont récents et de nombreuses caméras haut perchées sur des pylônes balaient la zone. Nous sommes les seuls motards, mais il y a une longue file de voitures et de camionnettes avant de parvenir à la première barrière, gardée par des soldats ukrainiens en tenue de combat. L’attente est interminable. les voitures avancent de quelques mètres tous les quarts d’heure. Certains chauffeurs ne prennent même pas la peine de démarrer à chaque mouvement leur moteur, mais descendent pousser leur véhicule. Nous avons chaud sous nos épaisses carapaces de motards et je sens que je suis trempé en-dessous, d’autant plus que je suis toujours malade et ai probablement un peu de fièvre. Pour le reste, je ne suis pas spécialement tendu. Je dois de toute façon quitter l’Ukraine et ne peux donc pas échapper à ce contrôle. Je me dis que même si ma moto est signalée, je m’en sortirai avec quelques heures perdues et une amende. Je pense que les ukrainiens n’ont aucun intérêt à chercher des noises aux touristes occidentaux, surtout à la veille de l’Euro 2012 dont ils sont, avec la Pologne, le pays hôte.

Nous passons la première barrière, où le soldat ukrainien nous donne un billet blanc sur lequel il inscrit le numéro d’immatriculation du véhicule, après avoir jeté un oeil distrait au passeport. Nouvelle attente, encore plus longue que la précédente. Les voitures passent au compte-gouttes. Autour de nous, certains automobilistes somnolent dans leur voiture. Deux bonnes heures plus tard, notre tour arrive enfin. Nous poussons les motos devant le poste de contrôle coté ukrainien et présentons nos passeports et cartes grises au guichet. Curieusement, la carte verte d’assurance ne nous a jamais été demandée nulle part. Bien que les vitres du guichet soient fumées, on devine les contours d’un écran informatique. Les documents nous sont rendus quinze minutes plus tard, mais nous devons à nouveau les présenter à un autre guichet, toujours coté ukrainien. Là, la fonctionnaire, une jolie brune qui ne parle pas un mot d’anglais, essaie de me dire quelque chose que je ne comprends pas, en me montrant mon passeport. Elle va ensuite voir un officier et ils discutent un bon moment ensemble. Je vois le gradé passer des coups de téléphone. Un soldat vient nous voir et nous demande de ranger nos motos sur le coté afin de laisser passer les voitures. Je ne comprends pas ce qui se passe et nous attendons ainsi encore un bon moment. J’en profite pour échanger quelques SMS avec la France. Je m’attends à tout, y compris l’éventualité de me faire arrêter. Et voilà enfin qu’un soldat vient nous rendre nos papiers en nous faisant comprendre que nous pouvons passer.

Je crois que je sais ce qui s’est passé. Lors de notre entrée en Ukraine deux semaines auparavant, le fonctionnaire de la frontière avait fait une erreur en apposant le mauvais tampon sur mon passeport, puis en complétant par le bon. Du coup, mon passeport mentionnait deux entrées sur le territoire, mais pas de sortie. Le fameux grain de sable dans la machine… Ce détail à dû troubler la fille qui a contrôlé mon passeport, et j’imagine que son supérieur a contacté l’autre poste frontière pour demander des explications. Quoi qu’il en soit, ma course-poursuite ne semble pas avoir laissé de traces, ouf !

Mais ce n’est pas terminé, il nous faut maintenant passer quelques mètres plus loin le coté polonais de la frontière. T. a lu que les autorités de ce pays sont très pointilleuses, entrée dans l’espace Schengen oblige. Même système, un premier guichet où nous présentons passeports et cartes grises. Le type semble très suspicieux et je le vois examiner très soigneusement mon passeport, voir s’il n’a pas été contrefait. Ma photo étant assez ancienne, il me regarde longuement avant d’être convaincu qu’il s’agit bien de la même personne qu’il a en face de lui. Nos papiers récupérés, nous passons à la dernière étape, celle de la douane polonaise. Lorsque nous étions dans la file d’attente, nous pouvions voir que toutes les voitures étaient systématiquement fouillées. Une grande blonde à queue de cheval, plutôt pas mal d’ailleurs, sort du bâtiment et vient à ma rencontre. Je lui remet mon passeport et la carte grise de la moto. Elle me pose les questions d’usage aux frontières et me demande si je transporte de l’alcool ou des cigarettes. Je lui réponds très innocemment que oui, j’ai une petite bouteille de vodka, que T. et C. m’avaient offerte pour mon anniversaire, ainsi qu’une cartouche de Marlboro Light que je venais d’acheter avant la frontière. Je sens la douanière se raidir un peu et elle me dit qu’il est interdit de rentrer en Pologne avec plus de deux paquets de cigarettes. Voilà autre chose maintenant ! Je n’ai encore jamais vu ça, et pourtant j’ai déjà passé des dizaines de frontières aux quatre coins de la planète ! La blonde retourne dans le bâtiment, puis en ressort quelques minutes après. Elle me dit qu’elle doit fouiller mes affaires, tout en s’excusant presque de devoir faire son travail. Elle me demande d’abord d’ouvrir le top-case, puis la sacoche de selle dans laquelle je lui montre la cartouche de cigarettes. Elle me demande ensuite si j’ai d’autres choses « interdites ». J’ouvre ma sacoche de réservoir dans laquelle trainent en vrac cinq ou six autres paquets de cigarettes. Les voyant, elle prend un air faussement outré et me dit en anglais « OK, you can go, but go fast ! » puis me fait un grand sourire complice et amusé.

Je remonte sur la moto et file rejoindre T., passé avant moi, et qui m’attend juste après le poste-frontière. En tout et pour tout, il nous aura fallu trois heures pour franchir les deux cent mètres du no man’s land séparant l’Ukraine de la Pologne !

Nous sommes en retard sur notre planning et comme nous sommes revenus sur le même fuseau horaire que la France, changé depuis la Roumanie, le soleil va se coucher une heure plus tôt. Nous suivons les les instructions de mon GPS qui nous indique la direction de la route de montagne choisie par T. Les premiers kilomètres, l’état de la chaussée est assez mauvais, mais rapidement, nous retrouvons les belles routes que nous connaissons en France. Le changement de décor est très net. On sent que la Pologne est un pays riche. Les maisons sont belles, les jardins bien entretenus, les voitures modernes, les gens bien habillés. C’est le début de la fin de notre voyage et pour moi, les quelques centaines de kilomètres qu’il nous reste à parcourir jusqu’à Paris seront d’un intérêt nettement moindre. Je crois que T. voit les choses différemment, mais j’en ai déjà parlé ici, nos attentes respectives lors de ce voyage sont très différentes.

Nous nous arrêtons à Sanok pour un déjeuner tardif … au Mac Donald’s. Comme il commence à se faire tard, nous décidons finalement d’abandonner les petites routes pour rejoindre Cracovie par les axes principaux. Il nous reste 180 km à parcourir durant lesquels nous retrouvons tous les affres auxquels nous sommes habitués en France. Les radars fixes et mobiles sont très nombreux, les flics omniprésents et le trafic très chargé. J’ai d’ailleurs rarement vu de tels embouteillages sur une si longue distance. Même en moto il est parfois difficile de passer. A noter cependant que beaucoup de voitures et de camions s’écartent sur notre passage en mordant franchement sur le bas-côté.

Nous arrivons enfin à Cracovie vers 20h30. La nuit est tombée depuis près de deux heures. Curieusement, le trafic dans la ville est moins dense que celui sur la route et nous trouvons facilement notre hôtel, le Ventus Rosa, bien situé en bordure immédiate de la vieille ville historique. Il s’agit en fait d’un petit appartement au deuxième étage, équipé d’une véritable cuisine. Une fois encore, une adresse à retenir. Nous sommes rapidement sortis diner au Cyrano de Bergerac, restaurant recommandé par le guide Michelin. La dernière partie de la route ayant été vraiment fatigante, nous décidons de rentrer nous coucher.

Ce matin, après le petit-déjeuner, T. est parti visiter la vieille ville et moi je me suis un peu baladé en moto. J’en ai profité pour passer chez le concessionnaire BMW local, en quête d’un sac supplémentaire, malheureusement pas en stock. J’ai retrouvé T. par hasard dans l’après-midi sur la place Szczepanski et nous sommes allés au café Scandale Royal où j’ai commencé à écrire ces lignes. T. n’est pas en grande forme aujourd’hui et commence aussi à être malade.

Le programme pour les jours à venir est établi. Demain, ce sera la visite du camp de concentration d’Auschwitz. Ensuite, nous partirons pour la République Tchèque et ferons une première étape dans la ville d’Olomouc, puis mardi et mercredi nous serons à Prague. Il ne nous restera plus que deux jours pour rejoindre Paris, où je dois être vendredi soir.

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