Au cimetière de l’humanité

Que peut-on écrire sur les camps de concentration nazis qui n’ait pas déjà été écrit ? Comment traduire en mots ce que l’on peut ressentir en visitant de tels lieux ? J’y ai réfléchi tout au long des quatre heures que j’ai passées à arpenter les allées et baraquements des camps d’Auschwitz I et d’Auschwitz II Birkenau et je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. Comme pour Tchernobyl, cette expérience ne peut que se vivre. Nous avons tous vu et revu mille fois ces images de la folie humaine, mais être sur place et superposer mentalement les plans de « Nuit et Brouillard » ou de « Shoah » à la réalité matérielle des lieux est une expérience indescriptible. Et encore, cette visite reste supportable car il manque une pièce au puzzle. D’une certaine façon, notre esprit nous empêche de « ressentir ». On ne peut se mettre mentalement ni à la place du bourreau, ni à celle de la victime. De fait, on se retrouve dans une autre dimension, simplement intellectuelle, de spectateur.

Je dois avouer que l’idée de faire cette visite me mettait mal à l’aise. Contrairement aux questions que je me posais avant d’aller à Tchernobyl, ici, il ne s’agit pas de voyeurisme, mais d’un refus inconscient de matérialiser l’inconcevable. Et c’est peut-être précisément pour cela que cette visite est nécessaire.

Il n’en reste pas moins que je suis incapable de trouver les mots justes pour partager cette expérience. J’ai parcouru sur plusieurs blogs les textes d’autres visiteurs d’Auschwitz, et même si certains sont très bien écrits, aucun ne parvient, à mon sens, à restituer la réalité des choses. Je n’aurai pas la prétention de mieux faire et m’en tiendrai donc à une simple description de déroulement de la visite et de quelques jalons factuels ou historiques.

La ville d’Oswiecim, le nom polonais d’Auschwitz, se situe à environ 70 km à l’ouest de Cracovie. T. et moi sommes arrivés sur place vers onze heures. Il fait gris et brumeux ce dimanche matin. Sur le parking, de nombreux véhicules ont des plaques étrangères. Près d’un million et demi de personnes visitent Auschwitz chaque année. Nous sommes apparemment les seuls à être venus en moto. Nous entrons dans le bâtiment d’accueil du musée et nous dirigeons vers l’un des guichets de vente de billets. Auschwitz I, le premier camp de concentration, ouvert en juin 1940 sur l’emplacement d’une ancienne caserne polonaise, a été transformé en musée, et le recours à un guide est obligatoire. Nous nous joignons à un groupe de français d’une vingtaine de personnes et la visite débute à midi. Notre accompagnatrice est une femme polonaise, d’une cinquantaine d’années, très digne. Sa maitrise de la langue française est quasiment parfaite. Son visage semble habité par une profonde mélancolie. Elle me regarde souvent, probablement à cause de ma grande taille, et ses yeux clairs, presque translucides, me parlent autant que ses mots. Elle restera avec nous pendant les quatre heures que dure la visite puis s’éclipsera très discrètement, sans chercher reconnaissance ni gratification. Répéter tous les jours les mêmes descriptions de l’horreur ne doit pas être une tâche facile. Un casque et un récepteur radio nous ont été fournis afin de mieux entendre ses explications.

Nous commençons par nous arrêter devant le portail du camp, surmonté de la célèbre et sinistre inscription « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre). De chaque coté de ce portail partent les deux clôtures de barbelés électrifiés, encadrées par des miradors en bois. Nous visiterons ensuite trois ou quatre baraquements, dont le plus oppressant est celui où est exposée une partie des effets personnels des victimes du camp. On y découvre des montagnes de valises, le nom de leur propriétaire peint en blanc dessus, évoquant autant de pierres tombales. Plus loin, des dizaines de milliers de paires de chaussures, de lunettes, d’articles de toilette. Plus sinistre encore sont les sacs de cheveux. Les têtes étaient rasées et les cheveux utilisés par l’industrie textile allemande… Quelques milliers de photographies anthropométriques sont exposées dans un long couloir blanc, mentionnant le nom du détenu, sa date de naissance, sa date d’arrivée dans le camp et la date de sa mort, parfois seulement quelques jours après son arrivée. Il y a là des enfants, des jeunes, des moins jeunes, des vieillards, des hommes, des femmes. Rapidement, les photos furent remplacées par un numéro tatoué sur le bras gauche, rendant plus facile l’identification de ces corps décharnés ayant perdu toute apparence humaine.

Le bloc 10, qui n’avait d’hôpital que le nom, était celui où les médecins SS se livraient, entre autres, à des castrations, des stérilisations ou encore à des expérimentations pseudo-scientifiques sur les nouveaux-nés. Le sinistre docteur Josef Mengele, surnommé « L’ange de la mort », s’intéressait particulièrement aux enfants jumeaux. Nous traversons l’allée au bout de laquelle étaient abattus chaque jour, d’une balle dans la tête, les détenus condamnés à mort par le tribunal du camp. Celui-ci siégeait dans le bloc 11, la « prison », dans le sous-sol duquel eurent lieu les premières expériences de gazage au Zyklon B, sur des centaines de prisonniers de guerre russes et de malades. Dans ce même bâtiment, des cellules étaient réservées aux condamnés à mort par inanition (privation de nourriture). Les plus résistants étaient achevés par une injection de phénol dans le coeur…

A la fin de la visite du camp-musée d’Auschwitz I, nous passons devant la potence où fut pendu en avril 1947 Rudolf Höss, le commandant du camp. Une cinquantaine de mètres plus loin, nous pénétrons en silence dans le bloc d’extermination et traversons la chambre à gaz et la salle attenante où se trouvent les trois fours crématoires. Ce bâtiment ayant été reconverti en abri anti-aérien en 1943, il a été reconstitué à l’identique après la guerre, avec les éléments originaux restés sur place. Certains visiteurs du groupe s’attardent, moi pas.

Il est 14h15 et nous en sommes à la moitié de notre visite. Auschwitz est en fait un immense complexe composé de trois camps principaux et d’une quarantaine de camps secondaires. Les trois principaux sont Auschwitz I, le camp « souche » original, Auschwitz II Birkenau, qui compta jusqu’à 90000 détenus, et Auschwitz III Monowitz, ce dernier fournissant la main d’oeuvre au groupe industriel allemand IG Farben. Celui-ci a construit une usine à proximité du camp d’Auschwitz III Monowitz et exploite 10000 détenus. La seconde partie de la visite va nous mener au camp d’extermination d’Auschwitz II Birkenau, distant de trois kilomètres. Pour nous y rendre, nous prenons un bus qui assure la navette toutes les trente minutes.

Le camp d’extermination d’Auschwitz II Birkenau s’étend à perte de vue. Il couvre une superficie de 170 hectares et a été construit dans une zone marécageuse, à l’emplacement du village de Brzezinka, détruit pour l’occasion. Contrairement à Auschwitz I, aménagé en musée, Auschwitz II a été laissé en l’état, ce qui lui donne une dimension émotionnelle encore plus forte. Le camp est séparé en deux parties, l’une pour les hommes, avec des baraquements en bois, et l’autre pour les femmes, avec des baraquements en brique. Les deux parties sont dans la même enceinte, entourée de miradors, mais isolées l’une de l’autre par des clôtures de barbelés électrifiés. Au centre, se trouve la voie de chemin de fer, prolongée jusqu’à l’intérieur du camp en 1944. C’est là qu’arrivaient les déportés dans des wagons à bestiaux, après plusieurs jours de voyage dans des conditions épouvantables. Certains mourraient en route, de faim, de maladie ou d’asphyxie. Parmi ceux qui arrivaient vivants, seuls 10% étaient internés dans le camp. Tous les autres étaient directement envoyés à la mort dans les quatre chambres à gaz, puis leurs corps étaient incinérés dans les crématoires. La sélection, totalement arbitraire, était faite à la descente du train par les médecins SS. Les femmes enceintes, les enfants et les vieillards étaient systématiquement envoyés aux chambres à gaz. Ceux qui n’étaient pas gazés mourraient rapidement d’épuisement, de froid (-30° en hiver), de malnutrition ou de maladie (typhus en particulier), lorsqu’ils n’étaient pas simplement abattus. Les détenus étaient tous soumis au travail forcé. On estime que sur le 1,3 million de personnes qui sont entrées à Auschwitz, environ 1,1 million n’en sont pas ressorties vivantes.

Dans la partie du camp réservée aux hommes, une rangée de baraquements a été reconstruite, le bois ayant été récupéré après la guerre pour en faire du combustible. Des autres baraquements, il ne reste que le contour de l’emplacement et le tunnel central de chauffage. Nous avons visité l’une des baraques dortoir ainsi que les latrines. Il m’est impossible de décrire ici les inimaginables conditions de survie des détenus. Les nombreuses photos disponibles sur le réseau Internet valent dix mille mots.

Nous nous sommes ensuite dirigés vers l’emplacement des chambres à gaz, souterraines ici, et de leurs crématoriums. Il n’en reste plus que des ruines, les nazis ayant tout dynamité à l’approche de l’Armée Rouge, fin 1944. A proximité, quatre stèles anonymes ont été érigées près d’un petit cratère au fond duquel stagne un peu d’eau. On a retrouvé là quelques cendres appartenant à quatre corps humains. Au bout du camp, près de l’emplacement des chambres à gaz, un monument a été dressé et 21 plaques commémoratives ont été posées, avec le même texte en autant de langues différentes : « Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des Juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement. Auschwitz – Birkenau 1940 – 1945 ».

Sur le chemin du retour, le long des voies de chemin de fer, nous nous sommes arrêtés à l’un des baraquements en briques qui était occupés par des femmes. Le sol creusé portait toujours les stigmates de leurs souffrances.

Là s’est achevée silencieusement notre visite du cimetière de l’humanité.

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7 Responses
  1. pawa dit :

    En te lisant je me faisais la réflexion: tu ne rentres pas dans les lieux de culte, mais tu visites les cimetières de l’humanité : Tchernobyl, Auschwitz – Birkenau …
    Est-ce ton côté slave qui ressort: la prégnance et le poids des malheurs passés, la nostalgie des bonheurs éteints, avec l’espoir ténu des jours meilleurs ?

  2. Georges dit :

    Salut Smop,
    Effectivement, Dachau, Auschwitz, etc sont des épisodes très tragiques de notre histoire ; ce qui me gêne, c’est le sort de nombreux autres peuples, africains, asiatiques, proche orient pour ne citer que ceux-ci, qui passe malheureusement sous silence (qui n’ont pas la même « publicité ») et c’est contemporain.
    Autant, j’ai adoré ton récit sur ta visite à Tchernobyl, celle d’Auschwitz ne m’a pas passionnée.
    J’ai habité à 30mn de Dachau pendant 12 ans, et je n’ai pas mis les pieds une seule fois au camp, ni j’étais à Auschwitz et pourtant j’étais souvent en Pologne.
    Bon retour …
    Georges

    • vtv dit :

      je ne vous connais pas mais votre post m’a embarrassée. Ce n’est pas parce que d’autres génocides ont eu lieu dans le monde (Rwanda,Cambodge etc…) que le caractère spécifique de celui commis par les Allemands doit être nié. Les horreurs ne manquent pas dans le monde mais le côté « parfait » de l’organisation de la solution finale, son aspect industriel (la fameuse qualité allemande à l’oeuvre?) n’ont pas d’équivalent dans l’histoire du monde (même les frais de transport étaient budgétés, payés!). Je vous conseille de lire « Les Bienveillantes » de nombreux documents administratifs y sont cités intégralement et sont très éclairants sur le côté pensé, non pulsionnel de ces crimes.
      En outre votre mise en accusation feutrée du pouvoir médiatique permettant la publicité est vrailment génante car rappelant des propos plus que limites. Je suis certaine que votre propos a dépassé votre pensée mais il faut faire attention.
      dernière remarque les Polonais aussi en leur temps habitaient à côté des camps sans se poser de questions.

  3. Georges dit :

    Salut vtv,
    Votre réponse me gêne énormément … C’est l’amalgame Allemand et nazi qui me choque. Est-ce l’effet de la « publicité » ?
    Vous citez à 2 reprises les Allemands et pourtant ils étaient nombreux contre les nazis et ont également payé le prix fort (des nombreux documents administratifs l’attestent aussi).

    Maintenir une place dans nos coeurs et notre mémoire de ces atrocités est un devoir.

    Et je vous retourne votre conclusion, vous habitez à côtés des Bosniaques, Palestiniens, Somaliens, etc. (contemporains) et que faites vous ? Peut-être à attendre qu’on construise des musées une fois que c’est terminé pour s’y rendre et pleurer en se disant qu’on aurait dû faire quelque chose.

    Moi, j’ai fait mon choix.
    Merci

    • vtv dit :

      Cher Georges,
      inutile de polémiquer ensemble, je ne fais aucun amalgable et me sens d’autant plus tranquille dans cet échange que j’ai fait le voyage de Ramallah et ai eu l’honneur de rencontrer Yasser Arafat dans la moukata dévastée.
      Simplement il ne faut pas se tromper de combat et les injustices d’hier ne sont pas excusables pas plus que celles d’aujourd’hui contre lesquelles il faut lutter et témoigner.

  4. Georges dit :

    Cher ?
    Nous voilà sur la même longueur d’onde …
    Yasser dans son genre n’était pas un ange non plus, et crois-moi je sais de quoi et de qui je parle !
    Autre point à éviter : les clichés … (i.e. la fameuse qualité allemande à l’oeuvre) …
    Mais bon c’est un autre sujet !
    Merci à Smop (que je n’ai jamais rencontré, pas encore …) qui nous a permis cet échange et ce blog très riche.
    Bien à toi …
    Georges

  5. jef 64 dit :

    bonjour
    je n’étais pas encore passé lire ces lignes…
    Mais comme « le ventre est encore chaud, d’où est sorti la bête… »
    je reste profondemment pessimiste en imaginant les « progrès actuels » au service d’un « Nazisme moderne ». quel qu’il soit.

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