Arrivé avant d’être parti !

Ma dernière nuit à Auckland. J’ai publié mon article sur le blog et dois rejoindre André dans un pub. Grosse ambiance car le pub en question est un centre de paris et ce soir-là il y a justement un match de rugby apparemment important. Il arrive sans Fred et Delphine qui devaient se joindre à nous pour dîner. Delphine doit mettre bas deux ou trois jours plus tard et a préféré ne pas sortir. Une pinte de Guinness plus tard, je propose que nous allions dans le restaurant tournant en haut de la “Sky Tower” où je suis passé plus tôt dans l’après-midi. Le dîner est pas mal, accompagné d’un excellent vin Australien. Le restaurant fait une révolution complète chaque heure. Très sympa de voir les lumières de la ville défiler sous les yeux. Je dois encore batailler avec André pour l’inviter mais cette fois il est plus rapide que moi et il emporte l’addition ! Ce sera à charge de revanche… Comme je l’ai déjà écrit, j’avais oublié en quittant la maison de prendre le câble pour connecter l’appareil photo numérique à mon PowerBook et publier ainsi quelques photos pour accompagner le blog. André insiste pour faire une fois de plus le taxi. Passage à Saint Heliers et retour au café Internet dans la City. Les quelques photos sont maintenant en ligne. Nous rentrons vers 1h15, je commence à préparer mes affaires pour le départ et dodo.

Réveil à 9h30, toilette, préparation des sacs et en route pour l’aéroport. André a tenu à m’accompagner et a pris sa demi-journée. La secte (c.f. article précédent) n’aura pas réussi à m’embrigader, ouf ! La route pour l’aéroport est très mal indiquée et nous nous perdons un peu dans les banlieues résidentielles d’Auckland, pour finalement arriver à destination vers midi et quart. Enregistrement des bagages et mon sac a encore engraissé alors que je n’ai rien rajouté dedans, mais l’hôtesse est sympa et ferme les yeux. Le tarage des balances d’aéroports serait-il d’une précision douteuse ? Par contre, toutes les places devant les sorties de secours sont prises et je me prépare à souffrir quelques heures, coincé comme une sardine. Nous déjeunons dans un snack Japonais dans l’aéroport. Curieusement, les sushis sont très bon marché en Nouvelle-Zélande, et ça tombe bien car j’adore ça. Le moment des adieux est arrivé et après une dernière clope André s’en va.

André aura vraiment été adorable ces quelques jours et je n’aurai pas pu être mieux reçu. Il m’a dit que depuis cinq ans qu’il est en Nouvelle-Zélande, en dehors de ses parents, pas une seule personne n’est venue lui rendre visite. C’est marrant, mais dès qu’on dépasse une certaine distance géographique, les amitiés semblent se diluer comme par magie. Je m’étais fait la même réflexion à plusieurs reprises. En vingt mois d’Australie, un seul de mes amis (salut Lionel !) est venu me voir. En huit mois d’Afrique du Sud, personne ! Et quand j’ai fait mon tour de l’Atlantique à la voile en 2000-2001, une fois passées les îles Canaries, un seul à fait le déplacement au Brésil (salut fX !). Si je dois racheter un voilier, je ferai la prochaine fois l’économie des cabines supplémentaires ! Ah si, j’oubliais, un couple d’amis est passé une ou deux heures … à La Rochelle, quand j’étais en train de désarmer mon voilier pour le vendre ! Pourtant, à chaque départ j’ai eu de nombreuses propositions de visite. J’ai l’impression que beaucoup de mes pairs apprécient de vivre les voyages lointains par procuration, mais comme pour un fantasme, la part de rêve prend le pas sur la concrétisation du projet. Cette remarque est d’ailleurs également valable en d’autres domaines. Ce n’est pas que je me plaigne, mais je trouve que c’est dommage car il y a tellement de choses à découvrir sur cette planète avant de crever… Certes, il y a les contingences matérielles, mais comme le dit très bien l’expression anglo-saxonne “where is a will, there is a way”. Bon, maintenant que je me suis mis à dos les neuf dixièmes des gens que je connais, revenons au sujet du jour.

Passage de la douane et de l’immigration après avoir payé la taxe d’aéroport de 25 dollars. En Nouvelle-Zélande il n’y a pas de tampon d’entrée et de sortie sur le passeport, juste celui du visa standard de trois mois. J’achète un paquet de clopes, mais pas de chance, cet aéroport est totalement non-fumeur. Le vol TN302 de la compagnie Air Tahiti Nui dans lequel je dois embarquer doit décoller ce 16 juin à 14h05 à destination de Papeete puis de Los Angeles. L’avion, un Airbus A340-300, est flambant neuf car il n’a que trois ans. Peu de monde à bord, et comme prévu je me retrouve coincé dans un siège manifestement conçu pour un individu de taille très moyenne. Coup de chance, une place avec plus d’espace pour les jambes reste libre et juste après le décollage je m’y installe avec bonheur. Mon repas végétarien est un peu moins dégueulasse que d’habitude. La bonne réputation de cette jeune compagnie Tahitienne se confirme. Je retrouve autour de moi des gens qui parlent français, après quatre semaines de pratique de la langue de Shakespeare. Les longs courriers modernes ont maintenant un écran LCD pour chaque passager. Très pratique ce truc car il est possible de choisir entre plusieurs films, canaux musicaux, informations diverses et même jeux. Le système qui gère tout ça est sous Microsoft Windows. En me promenant dans les menus j’ai eu à plusieurs reprises une fenêtre avec le message “cannot load file” et j’ai pu apercevoir sur le moniteur du PC de contrôle placé à côté de la cuisine une très classique boîte de dialogue “OK” et “Retry”. J’espère qu’il n’y a pas d’autres choses dans l’avion utilisant le système d’exploitation de Microsoft…! Chaque siège dispose également d’un combiné téléphonique permettant de communiquer avec un autre passager ou via satellite avec le réseau téléphonique – moyennant carte de crédit et compte en banque bien garni -. Je regarde le film “Cellular”, un petit polar peu crédible mais qui passe le temps. Kim Basinger a pris un sacré coup de vieux depuis le célèbre “Neuf semaines et demie”. Ensuite je revois l’excellent “36, quai des Orfèvres” que je recommande à tout amateur de polars noirs. L’avion passe dans la zone de la planète où le soleil est déjà couché, et par le hublot je vois la nuit tomber en quelques minutes. Environ quatre heures trente après le décollage, le commandant de bord indique que la descente vers Papeete (prononcer “Papè-été”) va commencer. Une fois l’avion immobilisé devant l’aérogare de l’aéroport international de Tahiti Faa’a, la porte s’ouvre et je retrouve une température décente, malgré l’hiver. Il doit faire dans les 25 degrés, et le contraste est agréable après la fraîcheur de la Nouvelle-Zélande puis celle de la climatisation de l’avion. L’humidité est très présente, mais moins étouffante qu’en Thaïlande. L’aéroport semble assez petit et les passagers rejoignent le terminal à pied. En signe de bienvenue (”maeva”) un trio joue de la musique Tahitienne dans l’aérogare et une fille distribue des fleurs de tiaré à mettre sur l’oreille. En attendant mes bagages, je mets ma montre à l’heure locale, 21h15, soit deux heures de plus qu’à Auckland. Deux heures, oui, mais … la veille ! Nous avons passé la ligne internationale de date, je suis parti le 16 juin et arrivé le 15, soit en fait 17 heures avant mon départ de Nouvelle-Zélande ! J’ai l’impression d’avoir voyagé dans le temps… Mon GPS me confirme que je suis également passé en longitude ouest, 17°32 Sud et 149°34 Ouest pour être précis.

Mes sacs à la main, je fais la queue pour passer la douane. Les deux fonctionnaires ont l’air de filtrer assez sérieusement. Le “gouvernement” local prospère grâce aux taxes en tout genre et la douane ne plaisante pas. Dans chaque groupe d’une dizaine de personnes, ils choisissent une malheureuse victime pour passer ses sacs aux rayons X ou carrément les faire ouvrir. J’ai de la chance, je passe sans encombre. Pas d’autres formalités, je suis en territoire français. J’ai dû remplir une fiche dans l’avion mais celle-ci est anonyme et n’est utilisée que pour faire des statistiques sur le tourisme. Dans le hall de l’aérogare, je vais au comptoir du “tour operator” Tahiti Nui qui doit se charger de mon transfert à l’hôtel Kon Tiki Pacific dans lequel j’ai réservé une chambre pour deux nuits. Mon nom ne figure pas au tableau des passagers attendus car j’ai organisé mon hébergement à la toute dernière minute. Je patiente un peu et constate rapidement ce que j’avais lu et entendu : les Polynésiens prennent le temps de vivre et n’ont qu’une notion très approximative de l’organisation ! Finalement, j’ai droit à un joli collier de tiaré qu’on me passe autour du cou en me souhaitant la bienvenue. Ces fleurs sentent bon et l’odeur persiste plusieurs jours. Je pensais que c’était un truc de touriste mais je verrai plus tard pas mal de locaux porter un collier ou une fleur sur l’oreille. Les nouveaux venus sont répartis dans plusieurs minibus qui desservent les très nombreux hôtels de l’île et me voici en route pour le centre-ville, à seulement quatre kilomètres de l’aéroport. Je retrouve la conduite à droite, les voitures de flics bleu-blanc-rouge et les panneaux français. Les Polynésiens parlent le Ma’ohi entre eux, et le français en roulant les “r” de manière très exotique. Le minibus dépose quelques personnes au Mandarin, hôtel de catégorie moyenne et bien noté dans les guides mais qui était malheureusement complet, puis c’est à mon tour d’être déposé au Kon Tiki Pacific. L’hôtel se trouve sur le port de Papeete, juste en face du quai des ferries pour Moorea, l’île voisine, destination touristique bien connue, avec entre autres l’un des camps de concentration du Club Med (fermé depuis deux ou trois ans, mais il reste celui de Bora Bora). La base navale se trouve à quelques dizaines de mètres plus loin et un patrouilleur militaire se balance au bout de ses amarres. Le très peu que j’ai vu de la ville sur la route ne paye pas vraiment de mine, et ressemble à n’importe quelle petite ville portuaire de province. La plupart des immeubles sont vieillots et de petite taille. Celui dans lequel se trouve mon hôtel est l’un des plus hauts de la ville avec ses sept ou huit étages. L’entrée est assez miteuse, avec un petit salon où une télé crache son venin et une jeune fille somnole derrière son comptoir. Cet hôtel n’était pas recommandé dans le guide “Lonely Planet” (que je conseille vivement d’ailleurs, bien meilleur que le “Routard” ou le “Petit Futé” à mon avis) mais je n’ai rien trouvé d’autre à un tarif abordable. Quelqu’un me dira plus tard que c’est un ancien hôtel … de passe ! Cela dit, la fille à l’accueil est très aimable, et une fois les formalités bouclées, elle me remet la clé de la chambre 602 au sixième étage. En me dirigeant vers l’ascenseur, je vois une lance à incendie dont le placard vitré est bloqué par des objets au rebut. La conformité aux normes de sécurité a une autre signification ici !

Je débarque dans la chambre, très grande, avec deux lits doubles, une salle de bains correcte, un balcon avec vue sympa sur le port, quelques meubles d’un style très douteux, une télévision dont la télécommande a disparu, une horloge au mur qui fait un “tic-tac” façon maison de grand mère et une paire de tableaux kitch. L’endroit est plutôt propre, mais le lendemain je trouverai quand même un cafard de la taille de mon auriculaire se promenant sur le mur… Je mets en route la climatisation, antique et très bruyante. Mais bon, la chaleur est très acceptable en cette période de l’année et la clim n’est pas indispensable. Elle est surtout pratique pour assécher l’air. En été c’est une autre histoire car il fait 40 degrés à Papeete parait-il. Je déballe quelques affaires, et redescends à l’accueil pour demander où est ce que je peux trouver un distributeur de billets et un endroit pour manger quelque chose. La fille me regarde avec de grands yeux et me donne les infos que je cherche, tout en me précisant qu’il aurait été préférable de changer des devises à l’aéroport car il est dangereux de se balader dans ce quartier la nuit. Humm, qu’est ce que c’est que cette histoire ? Nous sommes que je sache à Tahiti, fief du tourisme de grand luxe, et non pas dans un bidonville ! Ayant bien noté son avertissement, je sors et trouve cent mètres plus loin le distributeur de billets qu’elle m’a indiqué. Je retire 15000 Francs Pacifique (CFP ou XPF), c’est-à-dire environ 125 euros, le cours était de 120 francs pour un euro. Je suis passé devant trois ou quatre bars bruyants sur la route, avec quelques Polynésiens assis par terre, mais très loin de l’ambiance de coupe-gorge que la fille semblait décrire. Une fois de plus, cette débile obsession de l’insécurité a frappé. Encore sans doute les ravages des médias manipulés par le pouvoir politique qui aime asseoir son contrôle par la peur. Je me suis baladé dans Central Park à New York la nuit, dans des cités sensibles de la région parisienne, dans un township Sud-Africain, dans des pays du Tiers-Monde, et je n’ai JAMAIS eu le moindre problème de ma vie… J’apprendrai par la suite que la zone supposée dangereuse se trouve un bloc de rues derrière. C’est le quartier dit “chaud” de la ville. Bref, après ce parcours ultra-dangereux sur le port de Papeete à 23h, j’arrive sur le terre-plein (la place Vaiete) où se trouvent les très célèbres “roulottes”, véritables “institutions” ici. Il s’agit ni plus ni moins de restaurants ambulants, avec de la bouffe de qualité convenable, et d’un prix relativement abordable. Il y en a cinq ou six, aménagées en pizzerias, crêperies ou snacks chinois. Il y a pas mal de monde en train de dîner et un orchestre joue des airs connus dans un grand kiosque un peu plus loin. C’est très folklorique comme ambiance. Je m’installe à la table d’une roulotte et me régale avec deux crêpes. Même ici l’addition est assez salée, l’équivalent d’une dizaine d’euros pour une crêpe… salée. Cela dit, pas de surprise, j’ai lu absolument partout que la Polynésie Française est l’un des endroits les plus chers de la planète.

La monnaie Polynésienne est amusante. Elle est composée de pièces de 1-2-5-10-20-50-100 francs, de tailles, de poids et de couleurs différentes. Les billets sont en coupures de 500-1000-5000 et 10000 francs. Ils sont en papier, et ressemblent à ceux des anciens francs Français qui avaient cours à la fin des années 70, grands et assez colorés. Ils font maintenant un peu “monnaie de singe” comparés aux billets modernes multipliants les dispositifs anti-contrefaçon ou ceux en plastique.

Sur la route de retour de l’hôtel, distant de deux cents mètres de la place aux roulottes, je m’arrête pour prendre un café expresso dans un bar bien rempli d’où filtre une forte musique. Là aussi, ce n’est pas donné. Il faut compter environ deux euros pour un café, c’est-à-dire le prix parisien. Au moment de partir, mon voisin de comptoir engage la discussion en me demandant depuis combien de temps je suis en Polynésie. C’est un Français de métropole, autour de la cinquantaine, peut-être un peu bourré, et je n’aime pas répondre à ce genre de questions car il n’est jamais bon de montrer qu’on est nouveau dans le coin. Le type est plus ou moins en compagnie d’une assez jolie Polynésienne, qui doit avoir près de trente ans de moins que lui, et qu’il tripote vaguement. D’autres filles traînent autour, et je me demande si je ne suis pas tombé dans un bar à putes. Mon bonhomme insiste et il ne paraît pas être un mauvais bougre. Je relâche un peu ma méfiance et commence à discuter avec lui. Il s’appelle Michel et me dit qu’il était correspondant pour FR3, arrivé à Tahiti en 1985 et qu’il n’a jamais pu repartir. Il se présente comme auteur-compositeur avec plus de mille titres à son actif. Il n’a de cesse de me vanter le coin comme étant le paradis sur terre, et que les Polynésiens sont des gens d’une gentillesse extrême en prenant à témoin la fille. Cette dernière n’arrête pas de faire de grands sourires, de se tortiller comme une gamine timide et naïve tout en lui glissant des trucs à l’oreille que je n’arrive pas à saisir. Je dois reconnaître qu’elle inspire la sympathie, et une fois “présentés” elle me fait la bise en me passant un collier de fleurs de tiaré autour du cou, le second de la soirée. Je passe sur le bla-bla plus ou moins intéressant du bonhomme, qui me refroidit carrément quand il me dit qu’il ne veut plus remettre les pieds en France car “il y a trop d’Arabes”. Sans lancer de débat sur le fond de cette affirmation, j’ai beaucoup de mal à apprécier les gens ostensiblement xénophobes. Les gens intolérants sont soit bêtes, soit méchants. J’espère juste que celui-là n’est que bête. Ayant expliqué que je veux aller à Rapa Iti, le type me dit connaître une fille de là-bas et qu’il veut absolument me la présenter. Il me laisse son numéro de téléphone en me demandant de l’appeler le lendemain matin. La Polynésienne qui est avec lui insiste gentiment pour m’offrir un verre, mais je refuse, prétextant que je suis fatigué, et finis par quitter le bar pour rentrer à l’hôtel. Douche rapide et je me plonge dans le sommeil vers 2h30.

Jeudi 16 juin, réveillé par le bruit de la rue à 7h du matin, je me lève pour tirer les rideaux et me rendors. Papeete semble s’animer très tôt et la ville est bruyante, en particulier autour du port. Nouveau réveil à 11h30, direction le Mana Rock Café, un établissement récent du genre “branché”. Salade niçoise au thon frais, double expresso et jus d’ananas, le tout pour une vingtaine d’euros. Plus loin un tabac où je retrouve enfin mes Philip Morris “bleues” favorites. J’achète également une carte téléphonique, “La Dépêche de Tahiti”, l’un des journaux locaux et “Libération” dont la une est consacrée au récit de la détention de Florence Aubenas. On trouve ici une bonne partie de la presse de métropole et des journaux étrangers, en particulier asiatiques. La circulation est assez dense avec de nombreux pickups japonais, de gros 4×4 et beaucoup de Twingo et Panda. Les deux roues en tous genres sont aussi très populaires. A Papeete on s’arrête toujours pour laisser traverser les piétons. Comparativement à d’autres pays visités, je vois peu de touristes, conséquence du niveau de vie très élevé, ou alors ils sont tous concentrés dans les complexes hôteliers. On pourrait qualifier ça de “nivellement par le haut”. Au moins un bon côté à ça : je ne suis pas sollicité dans la rue par des rabatteurs ! Il y a énormément de chinois, tout comme en Australie et en Nouvelle-Zélande d’ailleurs. Après tout ils représentent près de 20% de la population mondiale ! Passage à la banque de Polynésie pour changer quelques centaines d’euros. La commission est importante, de l’ordre de 500 CFP par opération. J’en profite pour me renseigner sur la procédure pour ouvrir un compte local. L’employée me répond en me regardant avec suspicion, je n’ai pas compris pourquoi ! Saut rapide à l’hôtel pour déposer les journaux et il est temps de se mettre à la recherche d’un moyen de transport pour atteindre la destination finale de ce voyage, l’île de Rapa Iti.

Pour rappel, Rapa iti est une île du bout du monde, petite soeur de l’île de Pâques (”Rapa Nui”, appartenant au Chili), située dans l’archipel des Australes, elle est la plus reculée et la plus isolée de la Polynésie. En raison de sa position très sud, il peut y faire relativement froid (jusqu’à 5 degrés pendant l’hiver austral en juillet-août) et on n’y trouve ni cocotiers, ni barrière de corail. On est très loin de l’image d’Epinal de l’île Polynésienne avec son lagon bleu ! L’île habitée la plus proche (”Raivavae”) se trouve à 500 kms, et Tahiti est à plus de 1400 kms au nord. Rapa Iti est un ancien volcan, de quelques dizaines de kilomètres carrés, et 500 à 600 personnes y vivent encore. Le seul moyen d’y accéder est le cargo Tuhaa Pae II qui jette l’ancre six fois par an dans la baie de Haurei, l’un des deux villages de l’île. A Rapa Iti, il n’y a rien… Pas de touristes, pas d’hôtels, pas de magasins, pas de médecins, pas de restaurants. Juste une station météo et une coopérative d’après le peu d’informations que j’ai pu avoir. Le téléphone automatique y a été installé depuis 10-15 ans je crois, suivi par la télévision. Ne me demandez pas ce qui peut bien m’attirer dans un endroit qui vit un demi-siècle dans le passé si vous ne voulez pas que je vous demande en retour pourquoi allez vous bosser dans un bureau pendant 35 ans de votre vie… Vous trouverez peut-être la réponse à la première question si vous en trouvez une à la seconde.

La fille à la réception de l’hôtel m’indique que je dois aller me renseigner auprès de la compagnie maritime qui affrète le cargo Tuhaa Pae II, située dans le port de commerce de Papeete et m’explique comment y aller. Ce cargo est le seul à desservir l’archipel des Australes. En route pour une bonne heure de marche dans la zone portuaire. J’ai toujours adoré l’ambiance des ports et la balade est très sympa malgré la chaleur humide qui règne en ce milieu d’après-midi. Dans la zone industrielle je passe devant la société Cégélec dont le personnel est en grève et fait un sit-in à l’ombre de quelques véhicules sur le parking, à côté d’un panneau “trois directeurs pour une société, du jamais vu en Polynésie !”. Plus loin il y a une extension de la base navale qui abrite quelques vieux navires militaires, une barge de débarquement à la limite du naufrage et un navire-hôpital digne d’un film d’horreur. Je traverse le pont qui mène au “motu” où se trouve la zone commerciale. Je demande mon chemin à quelques Polynésiens. J’en vois d’autres qui jouent … à la pétanque ! A noter que le tutoiement est généralement de rigueur car le vouvoiement n’existe pas en Ma’ohi. Seuls les gens habitués à avoir des contacts avec les touristes utilisent le vouvoiement, histoire de ne pas choquer le bourgeois avec tant de familiarité. Au début tutoyer presque tout le monde est assez déroutant mais on s’y fait très vite. Je passe devant une huilerie de coprah d’où provient une très forte odeur de noix de coco. Je me perds dans les dédales de hangars et finis enfin par trouver celui que je cherche, avec un grand panneau “SNA TUHAA PAE” peint au-dessus de la porte. A l’intérieur règne un bordel indescriptible, avec des outils, des caisses, une barque et des tonnes d’autres bricoles. Un type m’indique où se trouve le bureau, tout au fond du hangar, où j’aperçois à travers un guichet minuscule une femme accrochée à son téléphone et entourée de piles de papiers. Elle raccroche et me demande ce qu’elle peut faire pour moi. Je lui explique que je voudrais avoir des renseignements pour aller à Rapa. Elle ne semble pas surprise, comportement typique des Polynésiens qui, souvent, font preuve d’une nonchalance étonnante. La femme me dit que le Tuhaa Pae II est parti pour les Australes il y a quinze jours et que la prochaine rotation avec escale à Rapa est prévue au départ de Papeete dans une dizaine de jours, le 28 juin, s’il n’y a pas de retards (fréquents apparemment). Mais elle complète en me disant qu’elle n’a plus aucune place pour passagers disponible pour Rapa avant la rotation du … 6 septembre !!! Elle ne peut embarquer que douze passagers par voyage. C’est le choc pour moi et je me vois mal attendre près de trois mois coincé à Papeete. Elle me dit qu’elle peut me proposer d’aller jusqu’aux îles de Tubuaï ou de Rurutu, toujours dans les Australes, au départ de Papeete le 22 juin. Il lui reste cinq places disponibles sur ce parcours, qui est sur la route de Rapa. Le billet coûte 5633 CFP en couchette “pont” ou 7788 CFP en couchette “cabine” par personne. Les bagages sont limités à 20 kgs et au delà il faut ajouter 12600 CFP par mètre cube ! Elle m’indique également que je peux tenter d’aller voir le Groupement d’Intervention de la Polynésie (le G.I.P. créé par Gaston Flosse suite au cyclone Oséa qui a ravagé fin 1997 l’île de Maupiti) car les vacances scolaires sont très proches et le navire Tahiti Nui appartenant au G.I.P. a été affrété pour déposer les écoliers dans leurs familles insulaires. Ce bateau doit passer à Rapa. Le bâtiment du G.I.P. se trouve également dans la zone portuaire et je me remets en route. Je finis par le trouver et aperçois le Tahiti Nui à quai mais une personne sur place m’indique qu’il faut que j’aille voir le bureau de l’éducation, se trouvant de l’autre côté du port, près de mon hôtel. Eux seuls peuvent accorder l’autorisation d’embarquer un passager supplémentaire dans ce cargo qui devrait appareiller d’ici une semaine. Il est déjà la fin de l’après-midi et ce genre d’administrations ferment en général autour de 15h, donc c’est foutu pour aujourd’hui… Il va falloir que j’apprenne la patience ici !

En route pour l’hôtel, près d’une heure de marche. Les commerces que je croise ferment tous relativement tôt et la nuit tombe peu après 18h en cette période de l’année. Je passe rapidement dans un bar qui offre un poste d’accès à Internet pour lire mes e-mails. Plus de deux euros le quart d’heure de connexion avec un débit assez moyen, et je retrouverai le même tarif partout ailleurs. La Polynésie est le royaume du monopole : un seul opérateur Internet, un seul opérateur téléphonique, un seul opérateur GSM… Pas de concurrence grâce à Gaston Flosse, appelé au début de son règne “Monsieur 10%” et à la fin “Monsieur 30%”, en référence aux commissions qu’il prélevait sur un peu tout d’après ce que plusieurs sources m’ont rapporté. Mais il semble quand même être plutôt apprécié car il aurait fait beaucoup de choses pour le développement de la Polynésie. Il paraîtrait que depuis l’élection à rebondissements d’Oscar Temaru, l’économie locale s’est notablement ralentie. De plus, j’ai lu que l’énorme contribution du gouvernement Français suite au démantèlement du centre d’expérimentation nucléaire du Pacifique va s’arrêter en 2006 et ça risque d’avoir un impact important sur l’économie de la Polynésie. Mais bon, je regarde tout ça de loin et il m’est pour l’instant difficile de comprendre toutes les subtilités de la politique locale.

Une fois de retour dans ma chambre et après avoir prolongé d’une journée ma réservation (à un tarif plus élevé en raison du week-end !), je réfléchis à la situation, devenue soudainement beaucoup plus compliquée. Quelles sont les options possibles ? Rester à Papeete, petite ville sans grand intérêt, où chaque semaine me revient au minimum à 1200 euros sans faire d’excès ? Essayer de travailler à Papeete ? Partir dans une autre île, comme par exemple Huahine ou Maupiti et revenir en septembre pour attraper le cargo pour Rapa ? Descendre le 22 dans les Australes, à Rurutu ou Tubuaï et attendre ce même cargo ? Ou encore retourner en Thaïlande, pays que j’ai beaucoup aimé, et où il semble possible de renouveler facilement son visa ? De plus, le peu de communications maritimes avec Rapa est encore plus problématique du fait du nombre de places très limitées à bord du Tuhaa Pae II… Avec de la malchance, je peux me retrouver coincé là-bas non pas pour deux mois, mais pour quatre mois ou plus. Je dois ramener mes deux chats ici sans compter les diverses choses à expédier sur l’île pour pouvoir m’y installer si je m’y plais… Et si l’endroit ne correspond pas à ce que je recherche ? Et si les locaux acceptent mal la présence d’un étranger ? En mettant tout bout à bout, je commence à me faire une idée des délais et budgets à prévoir pour tout ça… J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne trouve pas de solution parfaite. Quoi qu’il en soit, la première étape est de voir si je peux embarquer à bord du Tahiti Nui la semaine prochaine pour essayer de rejoindre Rapa le plus vite possible. Il faut donc que j’aille demain au bureau de l’éducation. La nuit me portera peut-être conseil. Je ressors de l’hôtel et vais dîner sur la place aux roulottes, cette fois de poisson cru à la Tahitienne accompagné de riz. Retour par le Mana Rock Café pour avaler un double expresso et je me colle devant la télé où l’émission “Envoyé Spécial” propose un reportage émouvant sur une ethnie persécutée au Laos. Puis je sors mon PowerBook et m’attaque à la rédaction de cet article sur mes premières impressions Tahitiennes. Cinq heures du matin, je commence à fatiguer sérieusement et je file au lit avec le réveil réglé sur dix heures car il faut que j’aille au bureau de l’éducation demain. Ensuite ce sera le week-end.

Réveil pénible. Je suis crevé. J’en ai un peu marre d’être presque tout le temps crevé. Parti depuis 29 jours, j’ai passé huit jours à voyager, avec les décalages horaires à rattraper presque à chaque fois. Je passe six bonnes heures d’affilée une à deux fois par semaine, généralement la nuit, pour écrire les articles pour ce blog. Je ne trouve pas le temps de ne rien faire ou même de lire. Et pourtant je suis dans la partie la plus facile de ce voyage. Une fois à Rapa, si j’y arrive, mon quotidien risque d’être vraiment pénible les premiers mois, le temps que je m’acclimate à cette vie aux antipodes de ce à quoi je suis habitué depuis quarante ans. Je suis bien conscient de tout ça et c’est dans cette optique que j’ai choisi cette voie. Mais pour l’instant, je bute sur des détails pratiques que j’avais sans doute sous-estimés et ça m’agace. Je retrouve ce sentiment que j’ai souvent connu dans ma vie, où je suis face à un obstacle ou une situation sans solution évidente mais où j’ai la conviction de réussir sans pour autant savoir comment. C’est cette confiance en ma “bonne étoile” qui me pousse inconsciemment aux extrêmes avec la certitude d’en sortir toujours vainqueur. Pour moi qui suis extrêmement rationnel et méthodique, c’est curieux de tant compter sur ce que je n’arrive pas à qualifier ou quantifier.

Demain est un autre jour…

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