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Highway To Hell

La tour Eiffel est là, à quelques centaines de mètres derrière la baie vitrée du salon de mon appartement, et me rappelle que je suis de retour à mon point de départ. Notre balade en Europe de l’Est aura duré 28 jours, dont 17 sur la route. Onze pays traversés et environ huit mille kilomètres parcourus. Avec le recul, je regrette que nous n’ayons pas été un peu plus ambitieux. Nous aurions pu pousser vers l’est de l’Ukraine, traverser un morceau de Russie et faire un passage rapide en Georgie ou au Kazakhstan. Mais ce n’est que partie remise, car s’il y a bien une chose dont je suis certain, c’est que je reviendrai dans cette partie du monde.

R. et moi avons quitté Prague jeudi vers 13h. Il était éventuellement question de retrouver T. à Stuttgart, mais il m’annoncera par SMS quelques heures plus tard qu’il a finalement décidé de faire d’une traite la route de retour. Nous serons donc seuls pour parcourir les 1100 kilomètres qui nous séparent de Paris. La campagne tchèque que traverse l’autoroute n’a rien de très intéressant, si ce n’est les champs de centaines de panneaux solaires qui la jalonnent. Nous arrivons rapidement à la frontière avec l’Allemagne, que nous traversons sans nous arrêter, comme toutes les autres frontières de l’Union Européenne. J’attendais avec une certaine impatience ce moment où le symbole m’indiquant la limitation de vitesse allait disparaitre de l’écran du GPS. Désormais, je peux rouler l’esprit tranquille à 180-200 km/h. La GS est aussi à l’aise dans ces conditions qu’elle l’était sur les routes défoncées d’Ukraine. Ma tête dépassant largement du carénage, ce sont maintenant les muscles du cou qui imposent leur limite. En Allemagne, il faut toujours conserver un oeil sur le rétroviseur gauche, car même à ces vitesses-là, je vois des « pères de famille » me dépasser tranquillement !

472,4 kilomètres plus loin, nous arrivons à notre destination, l’hôtel Keinath à Stuttgart-Zuffenhausen. C’est un modeste deux étoiles choisi pour sa proximité du musée Porsche, but de l’étape du jour. Nous sortons à pied dîner dans un restaurant local typique, à la décoration très rustique. Au moment de retourner à l’hôtel, et pour la première fois depuis le départ de France, la pluie nous accueille. Une fois sous la couette, en attendant que R. ait terminé de prendre sa douche, j’allume la télévision. Toutes les chaînes ne parlent que de la disparition de Steve Jobs, le charismatique co-fondateur d’Apple. Utilisateur des produits marqués de la pomme depuis huit ans, j’avais appris avec tristesse la nouvelle la nuit précédente. Je n’aurais jamais imaginé qu’il y aurait un tel raz-de-marée médiatique autour de cette disparition attendue. Je suis maintenant très curieux de voir si Tim Cook, le nouveau PDG d’Apple, saura relever le défi de la continuité visionnaire de son prédécesseur.

Nous voici vendredi matin. Il ne pleut plus mais le ciel reste menaçant. Le musée étant à une vingtaine de minutes à pied de l’hôtel, nous préférons prendre un taxi pour nous y rendre. L’architecture du bâtiment est incroyable et vaut à elle seule la visite. Le bâtiment me rappelle par bien des aspects le musée Guggenheim de Bilbao. Il est l’oeuvre du cabinet d’architectes autrichien Delugan Meissl et a été ouvert au public en janvier 2009. J’ai lu que sa construction avait été estimée à cent millions d’euros ! Le rez-de-chaussée est occupé par le restaurant et la boutique de souvenirs. Un long escalier mécanique mène au niveau de l’exposition, qui se déroule sous forme de spirale ascendante. Les lieux tiennent plus d’un musée d’art contemporain que d’une vulgaire exhibition d’automobiles. Tout est d’un blanc immaculé, avec des jeux de lumière très sophistiqués et des présentations multimédia astucieuses. Il nous a été fourni à l’entrée un audioguide qui nous accompagnera de bout en bout pendant cinq heures, et nous terminerons par un très copieux déjeuner sur place.

Retour à l’hôtel en taxi puis longue préparation en prévision des mauvaises conditions météo annoncées, bien que pour l’instant, le ciel soit bleu. Nous quittons Stuttgart à 17h. J’espérais pouvoir profiter encore une fois des belles autoroutes allemandes mais le trafic sera très dense jusqu’à la frontière française, que nous franchissons sur un axe secondaire. Quelques kilomètres après Strasbourg, la nuit tombe et la température baisse sur l’autoroute jusqu’à huit degrés. Mon avertisseur de radars Coyote m’ayant été confisqué à la frontière Suisse (cf. article du 10 septembre), je me contrains à ne pas rouler au-delà de 150 km/h. De temps à autre, un « éclaireur » me dépasse et me permet d’accélérer le rythme en suivant ses feux à bonne distance. Il faut que je fasse particulièrement attention, j’ai déjà été flashé le 4 septembre à 184 km/h en rentrant de Bretagne de nuit et je n’ai plus que huit points sur mon permis de conduire … pour les trois années à venir. A proximité de Metz, la pluie attendue arrive, mais nous avons de la chance, elle ne nous accompagnera qu’une trentaine de kilomètres. Nous arriverons à Paris bien secs. R. souffre un peu du froid, mais elle en a vu bien d’autres lors des milliers de kilomètres parcourus ensemble en moto. Nous nous arrêtons peu, mais ce sera lors de l’un de nos deux ravitaillements en carburant et boissons chaudes que je ferai la rencontre de la nuit. Ce sera un couple de blacks californiens en vacances en France pour une semaine. Lui est saxophoniste, au look résolument rasta avec sa veste militaire, ses dreadlocks et ses « yeah man » ponctuant notre discussion devant la station-service. Je l’aurais bien imaginé dans un vieux Combi Volkswagen. Mais non, il conduit un gros 4×4 BMW X5 immatriculé en Allemagne ! Une heure plus tard, nous passons le dernier péage et retrouvons le halo de lumière qui annonce la proximité de la capitale.

Il est peu après minuit. L’odomètre indique 635,6 km parcourus depuis Stuttgart. Nous sommes devant la place d’Italie, arrêtés au feu rouge du bout de l’avenue de Choisy. Encore six kilomètres et nous serons arrivés. Le feu passe au vert. Je débraye au bout de trois secondes au lieu d’une. Le conducteur de la voiture derrière moi klaxonne. Je murmure une insulte à l’attention de ce connard et me dis qu’il y a des coups de casque qui se perdent. Ma passagère m’entend et me glisse dans l’intercom de nos casques un « ça y est, tu redeviens râleur ». Aucun doute, nous sommes bien de retour à Paris…

Le pays de trop

T. et moi sommes rentrés d’Oswiecim lessivés. La visite des camps de concentration fut éprouvante de tout point de vue. Nous avons diné au La Fontaine, un restaurant français de Cracovie. La table voisine était occupée par trois anglophones, dont un anglais, assez libidineux. Une jeune polonaise blonde est venue se joindre à eux un peu plus tard. Son style et ses attitudes m’ont laissé penser qu’elle était très probablement une escort girl. Pas de chance pour elle ce soir, il y a des clients franchement plus avenants…

De retour à l’hôtel, j’ai commencé la rédaction de l’article sur la visite d’Auschwitz. Le sujet est difficile et sensible. A 3h30 du matin, crevé et n’ayant toujours pas trouvé un angle éditorial qui me convienne, j’ai préféré aller me coucher. T. dort depuis un bon moment déjà. Lorsque je me réveille, à 9h30, ses affaires ne sont plus dans la chambre. Il m’avait dit vouloir aller visiter la mine de sel de Wieliczka, à une dizaine de kilomètres de Cracovie. Si je me réveillais tard, il avait été convenu de s’y retrouver. Je suis allé prendre mon petit déjeuner au Scandale Royal, et j’y ai retrouvé la blonde au suçon dans le cou. Elle était accompagnée cette fois de quatre autres serveuses toutes plus jolies les unes que les autres. Décidément, les hommes sont gâtés en Europe de l’Est ! Retour à l’hôtel Ventus Rosa et préparation du départ. Je reçois un coup de fil de T. me disant qu’il a terminé sa visite de la mine de sel, et qu’il est très déçu, celle-ci étant sans grand intérêt. Nous convenons donc de nous retrouver directement après le premier péage de l’autoroute qui mène en République Tchèque.

Nous voici enfin sur la route. Je dois avouer que cela me fait vraiment du bien à chaque fois que nous entamons une nouvelle étape. Mon premier objectif durant ce voyage était de me vider la tête en « bouffant du kilomètre », pas de faire du tourisme, et je regrette un peu le rythme soutenu de la première semaine. Depuis notre premier passage à Odessa, nous roulons moins et nous nous arrêtons plus longtemps.

Le long ruban de bitume se déroule devant nous sans histoire, avec une pause de temps à autre pour fumer une cigarette ou faire le plein d’essence. En Pologne, nous voyons encore sur le bord des routes quelques tombes, mais celles-ci sont beaucoup moins fréquentes. J’en remarque une qui attire mon attention. C’est une croix sur laquelle est posé un casque de moto…

Nous passons la dixième frontière de notre voyage, mais maintenant que nous sommes au sein de la communauté européenne, presque plus rien ne nous permet de distinguer la transition d’un pays à l’autre. L’entrée en République Tchèque se fera presque sans même ralentir. Nous arrivons à notre étape du soir au bout de 269,4 km, la ville d’Olomouc. Nous avons réservé une chambre à l’hôtel V Ráji. L’établissement est vraiment curieux. On y accède par un parcours alambiqué, en traversant un restaurant. Une fois le check-in fait, la réceptionniste quitte son comptoir et celui-ci restera désespérément vide jusqu’à notre départ. Il faudra faire venir un serveur du restaurant pour faire le check-out ! J’ai du mal à saisir ce qui justifie les quatre étoiles affichées, et pourtant les prix en République Tchèque commencent à se rapprocher des standards français. Cela dit, la chambre est très correcte, bien qu’assez petite.

La nuit n’est pas encore tombée et nous sortons nous promener. La ville d’Olomouc est petite mais jolie. Un calme étonnant règne et même sur la grande place principale de la ville, il n’y a presque personne. Quel contraste avec Cracovie, très vivante ! Nous dinons à la terrasse d’un restaurant recommandé par Le Petit Futé. Là aussi, c’est assez cher et la qualité est très moyenne. De plus, et cette constatation se confirmera plus tard, les additions sont incompréhensibles ici. On nous facture le couvert ainsi que le pain et le beurre que l’on nous apporte sans même que nous le demandions ! Autant nos trois jours en Pologne m’ont laissé une excellente impression, autant les premières heures en République Tchèque ne m’emballent pas. Après le restaurant, nous rentrons à l’hôtel et T., pas en grande forme, se couche rapidement. Je reprend la rédaction de l’article sur notre visite d’Auschwitz que je termine à 5h45 du matin.

Nuit très courte pour moi car T. me réveille à 9h15, comme je lui avais demandé de le faire. Nous quittons ce curieux hôtel deux heures plus tard et prenons la route pour Prague, la capitale. Une cinquantaine de kilomètres plus loin, j’aperçois en pleine campagne des avions de chasse posés au bout d’un champ. Cela m’intrigue et en ralentissant, je distingue un panneau indiquant un musée de l’air. J’ai toujours eu de l’intérêt pour les avions et propose à T. de nous y arrêter. Une fois trouvée la route qui y mène, nous arrivons au « musée », situé à deux kilomètres de la ville de Vyskov. L’endroit est assez perdu et me rappelle l’ancienne base de lancement de missiles nucléaires visitée en Ukraine. Une trentaine d’avions sont exposés ainsi que quelques véhicules militaires, mais les grilles sont closes. J’aurais bien été tenté de me faufiler à l’intérieur, mais les deux gros bergers allemands qui gardaient les lieux ne m’inspiraient pas vraiment confiance ! Déçus, nous reprenons la route de Prague. Nous passons à proximité de la ville de Brno et son célèbre circuit de Masaryk. Ce lieu me rappelle mon adolescence, lorsque je m’intéressais aux courses de Grand Prix moto.

Aux environs de 16h, nous arrivons à Prague, au terme de 288,1 km de route. A peine entrés dans les faubourgs par une large quatre-voies, bien que fluide, le trafic ralentit soudainement. C’est très surprenant, aucun véhicule ne dépasse les 50 km/h. Mon GPS me fournit l’explication, il y a un radar de moyenne ici. Un système détecte l’entrée de chaque véhicule dans la zone puis calcule son temps de passage jusqu’au prochain détecteur. L’arme absolue contre les excès de vitesse !

La ville semble immense et il nous faudra parcourir une bonne douzaine de kilomètres supplémentaires jusqu’au centre historique, où se trouve le K+K Hotel Fenix, un quatre étoiles où nous attendent deux confortables chambres. Oui, deux chambres, car R. est arrivée dans la matinée par avion de Paris. Elle avait envie d’être ma passagère les derniers 1100 km du voyage. A l’origine, elle devait m’accompagner sur l’ensemble de ce périple, mais des problèmes de santé de l’un de nos deux chats siamois l’ont contrainte à rester à Paris.

L’hôtel est pas mal, aux standards ouest européens, et très bien placé. Prague est une ville extrêmement touristique, avec beaucoup de lieux à visiter, et à peine arrivé, T. était déjà dehors armé de son appareil photo, pendant que je « consommais » mes retrouvailles avec R. Nous nous sommes tous retrouvés quelques heures plus tard pour diner au restaurant U Modré Ruze, dans une cave de la vieille ville, puis avons terminé par une promenade nocturne jusqu’au pont Charles, construit au 14e siècle et symbole de Prague.

Après une grasse matinée agitée et un très copieux petit-déjeuner, R. et moi sommes allés en moto chez le concessionnaire BMW local pour acheter une paire de sacs supplémentaires à fixer sur les valises aluminium de ma GS. En duo, je ne peux plus utiliser ma sacoche de selle passager et dois réorganiser le rangement sur la moto. De retour à l’hôtel, j’ai commencé la rédaction de l’article du jour pendant que R. est sortie se promener en ville. Quant à T., fidèle à son habitude, il était déjà en train d’écumer systématiquement les monuments historiques de Prague alors que nous étions encore en train de paresser au lit !

Nous nous sommes retrouvés vers 18h pour diner. Le guide Hachette de T. recommandait l’un des plus vieux restaurants de la ville, le « 7 Angels », que nous parvenons à trouver dans une petite rue piétonne. Le centre de Prague est un véritable labyrinthe et il est très facile de s’y perdre. Heureusement, le GPS du téléphone de T. est là pour nous aider.

Attablés au « 7 Angels », nous dinons tranquillement. Ni la nourriture, ni le service, n’ont rien d’extraordinaire. Vient le moment de payer l’addition, relativement salée, et le serveur nous dit que les cartes bancaires ne sont pas acceptées. En détaillant l’addition, T. remarque qu’une quinzaine d’euros ont été ajoutés à la main, sans justification, au total de la note. De plus, celle-ci est en monnaie locale, mais le montant équivalent en euros est également précisé. Or, le taux de change est 25% supérieur au cours officiel vérifié sur Internet. T. va à la caisse demander des explications sur ce surcoût, et revient au bout de quelques minutes, visiblement énervé. Il est suivi par le serveur, franchement désagréable, qui barre sur notre addition le montant en euros et nous presse de payer et de déguerpir. Plus fort encore, après que nous ayons mis la somme demandée sur la table, que le serveur recompte, celui-ci devient agressif et commence à insulter gratuitement T. Je n’en crois pas mes yeux. Je n’ai jamais vu pareille scène de ma vie dans un restaurant ! Le type va jusqu’à nous menacer d’appeler les flics et nous met dehors. Cette scène surréaliste s’est passée tellement vite que j’en suis presque hébété et j’ai à peine de temps de commencer à sentir la moutarde me monter au nez que nous sommes déjà dans la rue. Je pense que si nous étions restés cinq minutes de plus, je plantais ma fourchette dans la gueule de ce connard… 

Nous sommes ensuite allés nous détendre dans un bar-restaurant où se produisait un quatuor de jazz américain, avant de rejoindre notre hôtel. Je conserverai un mauvais souvenir de Prague. Certes, la ville est magnifique, mais le tourisme et ses travers se sont développés à outrance. Les rues sont bondées de monde, les gens pas franchement sympathiques, et les arnaques réputées nombreuses. Sans compter cet incroyable incident au restaurant. Il est clair que je ne remettrai plus jamais les pieds ici.

Voilà, ce mois de voyage en Europe de l’Est se termine bientôt. Demain matin je pars avec R. pour Stuttgart en Allemagne car je voudrais visiter le musée Porsche, apparemment très réputé tant pour ses expositions que pour son architecture. Nous serons de retour à Paris vendredi nuit, probablement sous la pluie d’après les prévisions météo. En principe, nous devions faire la route avec T. mais nous ne sommes pas parvenus à nous mettre d’accord sur le planning et sur le choix de l’hôtel à Stuttgart. De plus, la visite du musée Porsche ne semble pas l’intéresser. Cela dit, la route qu’il nous reste à faire les deux jours à venir n’est plus qu’une formalité. Nous nous verrons donc peut-être demain soir ou après-demain matin à Stuttgart, ou bien directement à Paris.

Je posterai mon prochain et sans doute dernier article le week-end prochain, de Paris, et mettrai en ligne dès que possible une sélection de photos de ce voyage.

Au cimetière de l’humanité

Que peut-on écrire sur les camps de concentration nazis qui n’ait pas déjà été écrit ? Comment traduire en mots ce que l’on peut ressentir en visitant de tels lieux ? J’y ai réfléchi tout au long des quatre heures que j’ai passées à arpenter les allées et baraquements des camps d’Auschwitz I et d’Auschwitz II Birkenau et je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. Comme pour Tchernobyl, cette expérience ne peut que se vivre. Nous avons tous vu et revu mille fois ces images de la folie humaine, mais être sur place et superposer mentalement les plans de « Nuit et Brouillard » ou de « Shoah » à la réalité matérielle des lieux est une expérience indescriptible. Et encore, cette visite reste supportable car il manque une pièce au puzzle. D’une certaine façon, notre esprit nous empêche de « ressentir ». On ne peut se mettre mentalement ni à la place du bourreau, ni à celle de la victime. De fait, on se retrouve dans une autre dimension, simplement intellectuelle, de spectateur.

Je dois avouer que l’idée de faire cette visite me mettait mal à l’aise. Contrairement aux questions que je me posais avant d’aller à Tchernobyl, ici, il ne s’agit pas de voyeurisme, mais d’un refus inconscient de matérialiser l’inconcevable. Et c’est peut-être précisément pour cela que cette visite est nécessaire.

Il n’en reste pas moins que je suis incapable de trouver les mots justes pour partager cette expérience. J’ai parcouru sur plusieurs blogs les textes d’autres visiteurs d’Auschwitz, et même si certains sont très bien écrits, aucun ne parvient, à mon sens, à restituer la réalité des choses. Je n’aurai pas la prétention de mieux faire et m’en tiendrai donc à une simple description de déroulement de la visite et de quelques jalons factuels ou historiques.

La ville d’Oswiecim, le nom polonais d’Auschwitz, se situe à environ 70 km à l’ouest de Cracovie. T. et moi sommes arrivés sur place vers onze heures. Il fait gris et brumeux ce dimanche matin. Sur le parking, de nombreux véhicules ont des plaques étrangères. Près d’un million et demi de personnes visitent Auschwitz chaque année. Nous sommes apparemment les seuls à être venus en moto. Nous entrons dans le bâtiment d’accueil du musée et nous dirigeons vers l’un des guichets de vente de billets. Auschwitz I, le premier camp de concentration, ouvert en juin 1940 sur l’emplacement d’une ancienne caserne polonaise, a été transformé en musée, et le recours à un guide est obligatoire. Nous nous joignons à un groupe de français d’une vingtaine de personnes et la visite débute à midi. Notre accompagnatrice est une femme polonaise, d’une cinquantaine d’années, très digne. Sa maitrise de la langue française est quasiment parfaite. Son visage semble habité par une profonde mélancolie. Elle me regarde souvent, probablement à cause de ma grande taille, et ses yeux clairs, presque translucides, me parlent autant que ses mots. Elle restera avec nous pendant les quatre heures que dure la visite puis s’éclipsera très discrètement, sans chercher reconnaissance ni gratification. Répéter tous les jours les mêmes descriptions de l’horreur ne doit pas être une tâche facile. Un casque et un récepteur radio nous ont été fournis afin de mieux entendre ses explications.

Nous commençons par nous arrêter devant le portail du camp, surmonté de la célèbre et sinistre inscription « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre). De chaque coté de ce portail partent les deux clôtures de barbelés électrifiés, encadrées par des miradors en bois. Nous visiterons ensuite trois ou quatre baraquements, dont le plus oppressant est celui où est exposée une partie des effets personnels des victimes du camp. On y découvre des montagnes de valises, le nom de leur propriétaire peint en blanc dessus, évoquant autant de pierres tombales. Plus loin, des dizaines de milliers de paires de chaussures, de lunettes, d’articles de toilette. Plus sinistre encore sont les sacs de cheveux. Les têtes étaient rasées et les cheveux utilisés par l’industrie textile allemande… Quelques milliers de photographies anthropométriques sont exposées dans un long couloir blanc, mentionnant le nom du détenu, sa date de naissance, sa date d’arrivée dans le camp et la date de sa mort, parfois seulement quelques jours après son arrivée. Il y a là des enfants, des jeunes, des moins jeunes, des vieillards, des hommes, des femmes. Rapidement, les photos furent remplacées par un numéro tatoué sur le bras gauche, rendant plus facile l’identification de ces corps décharnés ayant perdu toute apparence humaine.

Le bloc 10, qui n’avait d’hôpital que le nom, était celui où les médecins SS se livraient, entre autres, à des castrations, des stérilisations ou encore à des expérimentations pseudo-scientifiques sur les nouveaux-nés. Le sinistre docteur Josef Mengele, surnommé « L’ange de la mort », s’intéressait particulièrement aux enfants jumeaux. Nous traversons l’allée au bout de laquelle étaient abattus chaque jour, d’une balle dans la tête, les détenus condamnés à mort par le tribunal du camp. Celui-ci siégeait dans le bloc 11, la « prison », dans le sous-sol duquel eurent lieu les premières expériences de gazage au Zyklon B, sur des centaines de prisonniers de guerre russes et de malades. Dans ce même bâtiment, des cellules étaient réservées aux condamnés à mort par inanition (privation de nourriture). Les plus résistants étaient achevés par une injection de phénol dans le coeur…

A la fin de la visite du camp-musée d’Auschwitz I, nous passons devant la potence où fut pendu en avril 1947 Rudolf Höss, le commandant du camp. Une cinquantaine de mètres plus loin, nous pénétrons en silence dans le bloc d’extermination et traversons la chambre à gaz et la salle attenante où se trouvent les trois fours crématoires. Ce bâtiment ayant été reconverti en abri anti-aérien en 1943, il a été reconstitué à l’identique après la guerre, avec les éléments originaux restés sur place. Certains visiteurs du groupe s’attardent, moi pas.

Il est 14h15 et nous en sommes à la moitié de notre visite. Auschwitz est en fait un immense complexe composé de trois camps principaux et d’une quarantaine de camps secondaires. Les trois principaux sont Auschwitz I, le camp « souche » original, Auschwitz II Birkenau, qui compta jusqu’à 90000 détenus, et Auschwitz III Monowitz, ce dernier fournissant la main d’oeuvre au groupe industriel allemand IG Farben. Celui-ci a construit une usine à proximité du camp d’Auschwitz III Monowitz et exploite 10000 détenus. La seconde partie de la visite va nous mener au camp d’extermination d’Auschwitz II Birkenau, distant de trois kilomètres. Pour nous y rendre, nous prenons un bus qui assure la navette toutes les trente minutes.

Le camp d’extermination d’Auschwitz II Birkenau s’étend à perte de vue. Il couvre une superficie de 170 hectares et a été construit dans une zone marécageuse, à l’emplacement du village de Brzezinka, détruit pour l’occasion. Contrairement à Auschwitz I, aménagé en musée, Auschwitz II a été laissé en l’état, ce qui lui donne une dimension émotionnelle encore plus forte. Le camp est séparé en deux parties, l’une pour les hommes, avec des baraquements en bois, et l’autre pour les femmes, avec des baraquements en brique. Les deux parties sont dans la même enceinte, entourée de miradors, mais isolées l’une de l’autre par des clôtures de barbelés électrifiés. Au centre, se trouve la voie de chemin de fer, prolongée jusqu’à l’intérieur du camp en 1944. C’est là qu’arrivaient les déportés dans des wagons à bestiaux, après plusieurs jours de voyage dans des conditions épouvantables. Certains mourraient en route, de faim, de maladie ou d’asphyxie. Parmi ceux qui arrivaient vivants, seuls 10% étaient internés dans le camp. Tous les autres étaient directement envoyés à la mort dans les quatre chambres à gaz, puis leurs corps étaient incinérés dans les crématoires. La sélection, totalement arbitraire, était faite à la descente du train par les médecins SS. Les femmes enceintes, les enfants et les vieillards étaient systématiquement envoyés aux chambres à gaz. Ceux qui n’étaient pas gazés mourraient rapidement d’épuisement, de froid (-30° en hiver), de malnutrition ou de maladie (typhus en particulier), lorsqu’ils n’étaient pas simplement abattus. Les détenus étaient tous soumis au travail forcé. On estime que sur le 1,3 million de personnes qui sont entrées à Auschwitz, environ 1,1 million n’en sont pas ressorties vivantes.

Dans la partie du camp réservée aux hommes, une rangée de baraquements a été reconstruite, le bois ayant été récupéré après la guerre pour en faire du combustible. Des autres baraquements, il ne reste que le contour de l’emplacement et le tunnel central de chauffage. Nous avons visité l’une des baraques dortoir ainsi que les latrines. Il m’est impossible de décrire ici les inimaginables conditions de survie des détenus. Les nombreuses photos disponibles sur le réseau Internet valent dix mille mots.

Nous nous sommes ensuite dirigés vers l’emplacement des chambres à gaz, souterraines ici, et de leurs crématoriums. Il n’en reste plus que des ruines, les nazis ayant tout dynamité à l’approche de l’Armée Rouge, fin 1944. A proximité, quatre stèles anonymes ont été érigées près d’un petit cratère au fond duquel stagne un peu d’eau. On a retrouvé là quelques cendres appartenant à quatre corps humains. Au bout du camp, près de l’emplacement des chambres à gaz, un monument a été dressé et 21 plaques commémoratives ont été posées, avec le même texte en autant de langues différentes : « Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des Juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement. Auschwitz – Birkenau 1940 – 1945 ».

Sur le chemin du retour, le long des voies de chemin de fer, nous nous sommes arrêtés à l’un des baraquements en briques qui était occupés par des femmes. Le sol creusé portait toujours les stigmates de leurs souffrances.

Là s’est achevée silencieusement notre visite du cimetière de l’humanité.

Le début de la fin

Me voici attablé au Scandale Royal, un bar-restaurant sur la place Szczepanski, à Cracovie. Nous sommes arrivés hier soir en Pologne. Il fait un temps magnifique, 24 degrés et ciel bleu. Du point de vue de la météo, nous avons eu une chance incroyable au cours de cette balade en Europe de l’Est. Trois gouttes de pluie en altitude en Autriche, un peu de fraicheur à Kiev et à Lvov, mais pour le reste, les conditions furent absolument idéales. Quand on voyage en moto, ça compte !

Cette étape a déjà un avant-goût de fin de périple. Nous sommes encore à environ 1600 kilomètres de Paris, mais l’exotisme de la Roumanie, de la Moldavie et de l’Ukraine est derrière nous. La Pologne est un pays moderne et je me sens à Cracovie comme dans n’importe quelle grande ville européenne. Il y a beaucoup de touristes étrangers et il est presque toujours possible de communiquer en anglais. Peut-être que les deux éléments qui marquent le plus la différence sont les tramways, un mode de transport commun à beaucoup de pays d’Europe de l’Est, et le physique des filles, assez typique. Au début des années 80, j’ai vécu avec Ewa, une polonaise étudiante en médecine à Paris, et je retrouve ses traits chez beaucoup de filles que je croise ici. Visages assez carrés mais souvent jolis, cheveux blonds et yeux verts très clairs. Elles sont moins grandes et moins « bombasses » que les ukrainiennes, mais il se dégage d’elles une douceur que leurs voisines pourraient leur envier. En cherchant l’inspiration, je me laisser aller à détailler la serveuse du Scandale Royal. Elle semble très jeune, maladroitement trop maquillée, un éclair est tatoué sur sa nuque et elle affectionne les piercings. Sa robe courte laisse parfois entrevoir la bande de dentelle qui décore le haut de ses bas. Je me demande si elle s’est rendue compte qu’elle a un joli suçon sur le cou…

Hier, la route fut longue. Nous n’avons roulé que 386,3 km entre Lvov et Cracovie, mais le trajet nous a pris onze heures. Partis tôt, il nous a fallu deux heures pour rejoindre la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, distante de 130 km. Nous nous sommes arrêtés pour faire le plein de carburant dans une station service aux pompes hors d’âge, puis fait une dernière halte dans un petit magasin pour acheter des cigarettes et des parfums. Je me suis demandé s’il ne s’agissait pas de contrefaçons car les flacons de 100 ml d’eau de toilette de grandes marques se vendaient une dizaine d’euros ! Le magasin était tenu par cinq ou six jeunes vendeuses à l’allure très provinciale et elles ne cessaient de pouffer de rire en nous regardant. Elles avaient visiblement plus l’habitude de servir des routiers ukrainiens ou polonais que des français en moto.

Nous arrivons au poste frontière vers 11h15. T., qui avait préparé l’itinéraire la veille, a choisi un point de passage secondaire. D’une part pour limiter les risques pour moi, car il n’est pas exclu que ma moto soit signalée comme recherchée après la course-poursuite de la semaine précédente. D’autre part pour emprunter un itinéraire composé de petites routes de montagne plutôt qu’une voie rapide monotone. Nous de découvrons avec surprise que le poste frontière n’est pas si petit que cela, avec ses six voies de passage, et bien que la route qui nous y a menés était une départementale étroite et cahoteuse. Les bâtiments sont récents et de nombreuses caméras haut perchées sur des pylônes balaient la zone. Nous sommes les seuls motards, mais il y a une longue file de voitures et de camionnettes avant de parvenir à la première barrière, gardée par des soldats ukrainiens en tenue de combat. L’attente est interminable. les voitures avancent de quelques mètres tous les quarts d’heure. Certains chauffeurs ne prennent même pas la peine de démarrer à chaque mouvement leur moteur, mais descendent pousser leur véhicule. Nous avons chaud sous nos épaisses carapaces de motards et je sens que je suis trempé en-dessous, d’autant plus que je suis toujours malade et ai probablement un peu de fièvre. Pour le reste, je ne suis pas spécialement tendu. Je dois de toute façon quitter l’Ukraine et ne peux donc pas échapper à ce contrôle. Je me dis que même si ma moto est signalée, je m’en sortirai avec quelques heures perdues et une amende. Je pense que les ukrainiens n’ont aucun intérêt à chercher des noises aux touristes occidentaux, surtout à la veille de l’Euro 2012 dont ils sont, avec la Pologne, le pays hôte.

Nous passons la première barrière, où le soldat ukrainien nous donne un billet blanc sur lequel il inscrit le numéro d’immatriculation du véhicule, après avoir jeté un oeil distrait au passeport. Nouvelle attente, encore plus longue que la précédente. Les voitures passent au compte-gouttes. Autour de nous, certains automobilistes somnolent dans leur voiture. Deux bonnes heures plus tard, notre tour arrive enfin. Nous poussons les motos devant le poste de contrôle coté ukrainien et présentons nos passeports et cartes grises au guichet. Curieusement, la carte verte d’assurance ne nous a jamais été demandée nulle part. Bien que les vitres du guichet soient fumées, on devine les contours d’un écran informatique. Les documents nous sont rendus quinze minutes plus tard, mais nous devons à nouveau les présenter à un autre guichet, toujours coté ukrainien. Là, la fonctionnaire, une jolie brune qui ne parle pas un mot d’anglais, essaie de me dire quelque chose que je ne comprends pas, en me montrant mon passeport. Elle va ensuite voir un officier et ils discutent un bon moment ensemble. Je vois le gradé passer des coups de téléphone. Un soldat vient nous voir et nous demande de ranger nos motos sur le coté afin de laisser passer les voitures. Je ne comprends pas ce qui se passe et nous attendons ainsi encore un bon moment. J’en profite pour échanger quelques SMS avec la France. Je m’attends à tout, y compris l’éventualité de me faire arrêter. Et voilà enfin qu’un soldat vient nous rendre nos papiers en nous faisant comprendre que nous pouvons passer.

Je crois que je sais ce qui s’est passé. Lors de notre entrée en Ukraine deux semaines auparavant, le fonctionnaire de la frontière avait fait une erreur en apposant le mauvais tampon sur mon passeport, puis en complétant par le bon. Du coup, mon passeport mentionnait deux entrées sur le territoire, mais pas de sortie. Le fameux grain de sable dans la machine… Ce détail à dû troubler la fille qui a contrôlé mon passeport, et j’imagine que son supérieur a contacté l’autre poste frontière pour demander des explications. Quoi qu’il en soit, ma course-poursuite ne semble pas avoir laissé de traces, ouf !

Mais ce n’est pas terminé, il nous faut maintenant passer quelques mètres plus loin le coté polonais de la frontière. T. a lu que les autorités de ce pays sont très pointilleuses, entrée dans l’espace Schengen oblige. Même système, un premier guichet où nous présentons passeports et cartes grises. Le type semble très suspicieux et je le vois examiner très soigneusement mon passeport, voir s’il n’a pas été contrefait. Ma photo étant assez ancienne, il me regarde longuement avant d’être convaincu qu’il s’agit bien de la même personne qu’il a en face de lui. Nos papiers récupérés, nous passons à la dernière étape, celle de la douane polonaise. Lorsque nous étions dans la file d’attente, nous pouvions voir que toutes les voitures étaient systématiquement fouillées. Une grande blonde à queue de cheval, plutôt pas mal d’ailleurs, sort du bâtiment et vient à ma rencontre. Je lui remet mon passeport et la carte grise de la moto. Elle me pose les questions d’usage aux frontières et me demande si je transporte de l’alcool ou des cigarettes. Je lui réponds très innocemment que oui, j’ai une petite bouteille de vodka, que T. et C. m’avaient offerte pour mon anniversaire, ainsi qu’une cartouche de Marlboro Light que je venais d’acheter avant la frontière. Je sens la douanière se raidir un peu et elle me dit qu’il est interdit de rentrer en Pologne avec plus de deux paquets de cigarettes. Voilà autre chose maintenant ! Je n’ai encore jamais vu ça, et pourtant j’ai déjà passé des dizaines de frontières aux quatre coins de la planète ! La blonde retourne dans le bâtiment, puis en ressort quelques minutes après. Elle me dit qu’elle doit fouiller mes affaires, tout en s’excusant presque de devoir faire son travail. Elle me demande d’abord d’ouvrir le top-case, puis la sacoche de selle dans laquelle je lui montre la cartouche de cigarettes. Elle me demande ensuite si j’ai d’autres choses « interdites ». J’ouvre ma sacoche de réservoir dans laquelle trainent en vrac cinq ou six autres paquets de cigarettes. Les voyant, elle prend un air faussement outré et me dit en anglais « OK, you can go, but go fast ! » puis me fait un grand sourire complice et amusé.

Je remonte sur la moto et file rejoindre T., passé avant moi, et qui m’attend juste après le poste-frontière. En tout et pour tout, il nous aura fallu trois heures pour franchir les deux cent mètres du no man’s land séparant l’Ukraine de la Pologne !

Nous sommes en retard sur notre planning et comme nous sommes revenus sur le même fuseau horaire que la France, changé depuis la Roumanie, le soleil va se coucher une heure plus tôt. Nous suivons les les instructions de mon GPS qui nous indique la direction de la route de montagne choisie par T. Les premiers kilomètres, l’état de la chaussée est assez mauvais, mais rapidement, nous retrouvons les belles routes que nous connaissons en France. Le changement de décor est très net. On sent que la Pologne est un pays riche. Les maisons sont belles, les jardins bien entretenus, les voitures modernes, les gens bien habillés. C’est le début de la fin de notre voyage et pour moi, les quelques centaines de kilomètres qu’il nous reste à parcourir jusqu’à Paris seront d’un intérêt nettement moindre. Je crois que T. voit les choses différemment, mais j’en ai déjà parlé ici, nos attentes respectives lors de ce voyage sont très différentes.

Nous nous arrêtons à Sanok pour un déjeuner tardif … au Mac Donald’s. Comme il commence à se faire tard, nous décidons finalement d’abandonner les petites routes pour rejoindre Cracovie par les axes principaux. Il nous reste 180 km à parcourir durant lesquels nous retrouvons tous les affres auxquels nous sommes habitués en France. Les radars fixes et mobiles sont très nombreux, les flics omniprésents et le trafic très chargé. J’ai d’ailleurs rarement vu de tels embouteillages sur une si longue distance. Même en moto il est parfois difficile de passer. A noter cependant que beaucoup de voitures et de camions s’écartent sur notre passage en mordant franchement sur le bas-côté.

Nous arrivons enfin à Cracovie vers 20h30. La nuit est tombée depuis près de deux heures. Curieusement, le trafic dans la ville est moins dense que celui sur la route et nous trouvons facilement notre hôtel, le Ventus Rosa, bien situé en bordure immédiate de la vieille ville historique. Il s’agit en fait d’un petit appartement au deuxième étage, équipé d’une véritable cuisine. Une fois encore, une adresse à retenir. Nous sommes rapidement sortis diner au Cyrano de Bergerac, restaurant recommandé par le guide Michelin. La dernière partie de la route ayant été vraiment fatigante, nous décidons de rentrer nous coucher.

Ce matin, après le petit-déjeuner, T. est parti visiter la vieille ville et moi je me suis un peu baladé en moto. J’en ai profité pour passer chez le concessionnaire BMW local, en quête d’un sac supplémentaire, malheureusement pas en stock. J’ai retrouvé T. par hasard dans l’après-midi sur la place Szczepanski et nous sommes allés au café Scandale Royal où j’ai commencé à écrire ces lignes. T. n’est pas en grande forme aujourd’hui et commence aussi à être malade.

Le programme pour les jours à venir est établi. Demain, ce sera la visite du camp de concentration d’Auschwitz. Ensuite, nous partirons pour la République Tchèque et ferons une première étape dans la ville d’Olomouc, puis mardi et mercredi nous serons à Prague. Il ne nous restera plus que deux jours pour rejoindre Paris, où je dois être vendredi soir.

Maîtresse Anastasia

Vendredi 30 septembre, six heures du matin. Je suis réveillé depuis un bon moment déjà et ne parviens pas à me rendormir. C’est probablement mon coup de froid qui m’en empêche. Mon état de s’améliore pas et je crois que j’ai de la fièvre. T. ronfle paisiblement dans le lit voisin. Plutôt que d’attendre dans l’obscurité la sonnerie du réveil, réglée sur sept heures, je profite de ce moment pour écrire rapidement quelques lignes. La route prévue aujourd’hui sera assez longue, et nous avons décidé de quitter Lvov à neuf heures du matin au plus tard. Nous devons arriver à Cracovie avant vingt-deux heures car la réception de l’hôtel où nous avons réservé une chambre est fermée au-delà. T. a préparé l’itinéraire hier soir, et nous allons passer « discrètement » en Pologne par un poste frontière secondaire. Je commence à ressentir un peu le blues du retour. Les huit jours de voyage qu’il me reste seront sans doute moins « exotiques » que ces trois semaines passées dans l’Europe de l’Est lointaine. Je pense déjà à mon retour dans la région, très certainement prochain.

Tout à l’heure, pour notre dernière soirée en Ukraine, T. a découvert un endroit amusant. L’écrivain Leopold von Sacher-Masoch, dont le nom « masochisme » est dérivé, est originaire de Lvov. Au numéro sept de la rue Serbska, on trouve sa statue grandeur nature, derrière laquelle est l’entrée du Masoch Cafe. Dedans, l’ambiance est très relax, musique « lounge », lumière rouge et fauteuils confortables. Sur le mur, un écran plat diffuse des extraits de films érotiques, mais le lieu n’a rien de vulgaire. Le Masoch Cafe est un bar mais aussi un restaurant. Je commande à Anastasia, notre charmante hôtesse, une vodka accompagnée de saumon cru gravlax. T., plus classique, prend une pinte de bière. Nous restons une bonne heure à discuter. Au moment de payer l’addition, Anastasia me propose de rejoindre le club du Masoch Cafe. Pour cela, il faut accepter de … se faire fouetter ! L’exercice m’amuse et la fille est sympa, alors j’accepte sa surprenante proposition. Je complète un formulaire rouge, sur lequel j’écris mes coordonnées et choisis un mot de passe. Quelques minutes plus tard, Anastasia revient avec un long fouet en cuir. Elle place un fauteuil au milieu de l’allée du bar, devant tout le monde, et me demande de me mettre debout en m’appuyant sur le dossier. Je joue le jeu et m’exécute. Et voilà qu’elle se glisse derrière moi et me donne cinq sérieux coups de fouet dans le dos. C’est qu’elle ne plaisante pas la bougre ! A chaque claquement du gros lacet de cuir, je sens une douloureuse brûlure sur ma peau. Je conserve en souvenir pour quelques jours une belle marque rouge. Dans le bar, personne ne lève les yeux, comme s’il était naturel ici de se faire fouetter. Anastasia semble amusée d’avoir trouvé un « client ». Une fois cette initiation au masochisme terminée, je reçois ma carte rouge de membre du club. Il est l’heure de partir, malgré la mimique de tristesse de ma « maitresse » d’un instant, celle-ci ayant lu sur mon formulaire d’adhésion que j’étais français. Mais non Anastasia, je ne peux pas emmener avec moi à Paris toutes les filles sympas que je rencontre en Ukraine…

Après cette amusante expérience, T. et moi sommes allés diner sur le toit d’un restaurant voisin, pittoresque mais pas très bon, puis sommes retournés à l’hôtel Dnister pour cette dernière nuit à Lvov.

L’heure est venue pour moi de filer sous la douche, prendre un copieux petit-déjeuner et préparer la moto. Dans moins de deux heures, nous serons sur la route en direction de la frontière polonaise !

Hors du temps

Je suis installé au restaurant de l’hôtel Dnister, à Lvov, attendant mon déjeuner. Enfin, mon petit-déjeuner plutôt, car il est 13h45 et je me suis réveillé il y a seulement deux heures. T. est en vadrouille dans la ville où nous sommes arrivés hier soir et de laquelle nous repartons demain matin. Je pense que je vais passer la journée au chaud, à lire et à écrire. J’ai attrapé un gros coup de froid à Kiev, aidé en cela par la climatisation glaciale de notre chambre à l’hôtel Ibis, et je me sens complètement vidé de toute énergie. J’espère que je vais réussir à m’en débarrasser rapidement, sinon les trois mille derniers kilomètres de cette balade ne seront pas être appréciés à leur juste valeur.

Nous sommes donc à Lvov, notre dernière étape en Ukraine. Demain matin, nous partons pour Cracovie, en Pologne. La frontière n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres. Je vais être un peu tendu lors de son passage, car il n’est pas exclu que lors de la course-poursuite avec les flics au retour de Crimée, ceux-ci aient réussi à relever le numéro d’immatriculation de ma moto. Si mon article suivant n’est pas en ligne au plus tard le 1er octobre, cela voudra peut-être dire que j’ai le plaisir de goûter aux geôles ukrainiennes !

Nous avons quitté Kiev hier matin, vers onze heures. Pour la première fois depuis notre départ de France, le temps a commencé à se dégrader. Il avait plu pendant la nuit. Une légère brume enveloppe Kiev et le thermomètre ne dépasse pas les quinze ou seize degrés. La première centaine de kilomètres fut ponctuée de très nombreux dépassements car toutes les routes majeures sont en travaux en raison du prochain Euro 2012, un tournoi de football je crois. Une fois cette première partie du trajet derrière nous, nous devions être parmi les tous premiers à fouler de nos pneus le bitume flambant neuf. Même si cela nous a permis de rouler vite et confortablement, le charme des infrastructures d’un autre temps n’était plus là.

Heureusement, mon GPS nous a proposé un itinéraire alternatif pour le dernier quart des 537,8 km parcourus hier. Peu après la jolie ville de Rivne, au charme très provincial, nous nous sommes engagés sur une route secondaire traversant petits villages et champs. Le calme n’était troublé que par le vrombissement de nos moteurs. Les paysages, même somme toute assez classiques, étaient magnifiques. J’ai presque eu envie que nous plantions là la tente pour la nuit, et pourtant je déteste le camping ! Plus nous avancions et plus l’état de la route se dégradait, la rendant impraticable pour une voiture de tourisme. Comme toujours, nos deux GS sont passées sans problème. J’ai réglé mes suspensions dans la position permettant le débattement maximum et me suis mis à piloter debout sur les repose-pieds. Le revêtement de la route, constellé d’énormes trous qu’il fallait soigneusement éviter, sous peine d’y laisser une jante, est devenu pavé de pierres. Je n’avais encore jamais vu ça. Je me suis un peu inquiété de la résistance de mes pneus, prévus plutôt pour de la route ou de la piste en terre battue. La GS de T. est mieux équipée que la mienne sur ce point, avec des pneus plus typés tout-terrain. Et gare à la chute, l’arrête de certaines pierres étant très proéminente.

Vingt kilomètres plus loin, nous sommes arrivés dans un village incroyable. J’ai eu l’impression que nous avions glissé dans une faille spatio-temporelle. Aucune voiture, que des charrettes tirées par des chevaux, et des habitants qui nous regardaient passer comme si nous étions des extra-terrestres. Nous attirions l’attention, mais les visages restaient fermés, sans sourires, ni signes de salut. Ce village semblait avoir traversé les siècles sans changer. Je serais prêt à parier que ses habitants ne devaient pas savoir que l’Union Soviétique n’était plus depuis près de vingt-cinq ans. Il est certain que nous étions les premiers motards français à s’aventurer dans ce lieu hors du temps. Ce fut pour nous une expérience unique. Malheureusement, voulant arriver à Lvov avant la tombée de la nuit, nous n’avions le temps de nous arrêter.

Nous avons passé les premiers faubourgs de Lvov vers 19h15 et trouvé assez facilement l’hôtel Dnister. Ici, les noms des rues sont affichés en cyrillique mais aussi en caractères latins, probablement du fait que la ville fut tantôt rattachée à la Pologne, puis à l’Autriche, et à nouveau à la Pologne, avant de devenir la principale ville de l’ouest ukrainien en 1945.

L’hôtel Dnister est un quatre étoiles qui n’a certainement pas changé depuis la chute du rideau de fer. Pas franchement sexy. Le bâtiment est massif, vieillot, vestige d’une époque heureusement révolue, du temps où le seul moyen d’accéder à cette république soviétique était de passer par l’agence d’Etat Intourist. Le personnel est très bien assorti à l’esprit du lieu, courtois mais austère. Les agents de sécurité, que l’on trouve dans tous les hôtels d’Ukraine, ressemblent ici furieusement à d’ex-agents du KGB à la retraite. Dans l’immense hall d’accueil pavé de marbre sont accrochées aux murs des photos en noir et blanc de « stars » ayant séjourné dans ces lieux. Je ne reconnais absolument personne. Les chambres sont du même style, propres et raisonnablement équipées, mais à coté desquelles un appartement HLM ferait presque figure de suite royale. Ne parlons même pas des salles de bain, où l’eau chaude coule de la douche au compte-gouttes. Nous sommes loin des standards occidentaux, mais c’est précisément ce qui fait le charme des lieux. Je suis sûr que les chambres furent jadis truffées de micros, à l’écoute des « ennemis du peuple ». L’emplacement de l’hôtel est cependant bon, proche du centre ville et en face d’un grand parc. Nous bénéficions d’une jolie vue panoramique sur Lvov depuis notre chambre située au septième étage.

Nous sommes sortis diner dans la vieille ville, où T. avait repéré un bon restaurant, l’Amadeus. Je ne comprends pas le russe, mais j’ai l’impression que l’accent ici est différent des autres régions d’Ukraine par lesquelles nous sommes passés. Le diner s’est terminé par un bon cigare cubain que n’aurait sans doute pas déplu au komrad Fidel Castro.

T. vient de rentrer de son exploration urbaine. Après notre diner ce soir, nous avons décidé de rentrer pour nous coucher tôt. Une longue route nous attend demain, pouvant nous réserver des surprises à la frontière. Il est possible aussi que le froid et la pluie nous accompagnent. Une fois en Pologne, nous avons décidé d’éviter les axes principaux et de passer par des routes de montagne, le long de la frontière slovaque, pour rejoindre Cracovie. J’espère que je serai en meilleure forme qu’aujourd’hui !

Crépitements

Ce matin, à huit heures, Igor nous attendait devant l’hôtel Ibis Kiev Shevchenko Boulevard. Il est le représentant de l’agence SoloEast Travel auprès de laquelle nous avons réservé aujourd’hui une visite de la zone contaminée de Tchernobyl.

Le no man’s land autour de la centrale nucléaire, dont le réacteur n°4 explosa le 26 avril 1986 à 1h23 du matin, couvre une surface de 2600 km². Il est impossible de pénétrer dans la zone interdite sans autorisation, le seuil de radioactivité étant encore très élevé par endroits. Depuis 1998, l’Etat Ukrainien, au travers de son agence Chernobyl Interinform, permet des visites encadrées. Des scientifiques et des journalistes ont pu ainsi avoir accès à la zone, puis la possibilité en a été donnée à tout ceux qui en acceptent les risques. Plusieurs agences privées, dont SoloEast Travel, jouent le rôle d’intermédiaires pour le compte de l’organisation gouvernementale. Les visites peuvent êtres individuelles ou en groupe, dans une gamme de prix comprise entre $160 et $500 (USD). Environ dix mille personnes visitent Tchernobyl chaque année, ce qui constitue un apport de devises non négligeable pour le gouvernement. Compte tenu de notre planning de voyage serré, nous n’étions pas sûrs de pouvoir faire cette visite, mais nous avons réussi à trouver à la dernière minute deux places dans un groupe partant ce matin.

Igor nous dépose place de l’indépendance, là même où eurent lieu les grandes manifestations de la Révolution Orange. Nous sommes un peu en avance et cela nous donne l’occasion de réfléchir ensemble à notre choix de faire cette visite. Celle-ci n’est en effet pas anodine. Ce n’est pas tant le risque encouru, très relatif, qui nous pose un problème de conscience, mais plutôt sur une certaine forme de voyeurisme qu’elle implique. L’accident nucléaire de Tchernobyl causa plusieurs milliers de morts et de très nombreuses familles de la région furent touchées. Ce fut un drame personnel majeur pour les Ukrainiens, qui voient d’un assez mauvais oeil ce « tourisme de l’extrême ». 90% des visiteurs sont des étrangers. Lorsque j’avais évoqué ce projet avec Natacha (cf. article « Balades et rencontres »), celle-ci avait été assez choquée. Pour ma part, je considère cette visite comme une mise en relation entre l’histoire que nous avons tous suivie par médias interposés, et une réalité dont on ne peut prendre réellement conscience qu’en étant sur place. La question du nucléaire, de son utilité et de sa dangerosité, nous concerne tous, en cette époque de fin annoncée des énergies fossiles. Par ailleurs, je suis a priori favorable au nucléaire civil – j’ai même travaillé quelques mois à la centrale de Belleville sur Loire à la fin des années quatre-vingt – et me suis dit que voir sa face cachée pourrait me donner d’autres éléments de réflexion.

A neuf heures, notre minibus quitte Kiev. Nous sommes quinze visiteurs, de nationalités différentes, accompagnés d’un chauffeur et d’un responsable de l’agence Chernobyl Interinform. Ce dernier sera notre guide et le responsable de notre sécurité. Tchernobyl se trouve à environ cent kilomètres au nord de Kiev et le trajet dure 2h30. Pendant celui-ci, on nous projette un documentaire en anglais. Mon propos ici ne sera pas de relater l’histoire détaillée de l’accident, mais uniquement de témoigner brièvement de notre expérience. Pour en savoir plus, beaucoup de ressources sont à disposition sur le réseau Internet, à commencer par Wikipedia.

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la zone contaminée, les véhicules que nous croisons se font de plus en plus rares. C’est le seul indice visible, la route ressemblant à toutes les autres, bordée de champs – pour la plupart en friche – et de forets. A trente kilomètres de la centrale, nous arrivons au checkpoint, gardé par des militaires. Nous devons descendre du minibus et passer un contrôle des passeports, la liste des visiteurs ayant été préalablement communiquée.

Nous roulons ensuite pendant une vingtaine de minutes jusqu’à un village calme où vivent quinze jours par mois le personnel de la zone. Là, nous nous arrêtons devant les bureaux décrépis de Chernobyl Interinform. On nous fait signer une décharge de responsabilité et on nous donne quelques informations et consignes de sécurité. Il est interdit de prendre quoi que ce soit dans la zone, de marcher sur la végétation, très radioactive, et de prendre des photos de la centrale en dehors des endroits autorisés. Nous reprenons le minibus et nous arrêtons à nouveau un peu plus loin, devant une épicerie où il est possible d’acheter de quoi grignoter et boire. Près de cette épicerie, un monument a été érigé en hommage aux six cent mille « liquidateurs ». C’est ainsi que l’on appelle ceux qui ont donné parfois leur vie pour construire le sarcophage de béton qui recouvre complètement le réacteur n°4. Au pied du monument est écrit en cyrillique « A ceux qui ont sauvé la monde ». Le sacrifice de ces « liquidateurs » a permis d’éviter de justesse une seconde explosion qui aurait été bien plus dévastatrice que la première en contaminant l’Europe entière.

Nous remontons à bord du minibus dans lequel on distingue très nettement les crépitements des deux compteurs Geiger portatifs qui nous accompagneront tout au long de la visite. Nous passons devant un champ sur lequel sont posés deux hélicoptères et arrivons au second checkpoint qui délimite la zone très contaminée. La route est bordée par des forets, hautement radioactives comme en attestent les panneaux plantés à intervalles réguliers. Sur notre gauche se trouve une zone dépourvue d’arbres. Il y avait là un village qui a été presque entièrement rasé et dont les maisons ont été enterrées à trois mètres de profondeur, couvertes de sable et de terre. Le guide nous montre les compteurs Geiger, dont le crépitement s’est accéléré jusqu’à parfois produire un son continu. La radioactivité dépasse ici plus de dix fois le niveau dangereux pour l’homme. Malgré cela, l’ambiance dans le minibus est détendue, comme si l’ennemi invisible n’était qu’une invention de l’esprit A aucun moment, nous ne nous sommes pas sentis en sécurité.

Nous arrivons au canal artificiel de refroidissement des réacteurs et apercevons les cheminées des tranches cinq et six, qui ne furent jamais terminées. Nouvel arrêt quelques centaines de mètres plus loin d’où nous pouvons enfin voir, à distance, le réacteur n°4 et son monstrueux sarcophage. Nous descendons prendre des photos et le guide approche l’un des compteurs Geiger de l’herbe à quelques centimètres de nos pieds et le crépitement s’affole. C’est impressionnant et ça ne donne vraiment pas envie d’aller se promener…

Nous repartons et traversons ce que le guide nous dit avoir été baptisé « le pont de la mort ». C’est là que des habitants de la ville voisine de Pripyat, notre prochaine destination, s’étaient postés pour regarder l’incendie qui a suivi l’explosion du réacteur. Le vent soufflant dans la direction du pont, ces quelques spectateurs sont tous morts. Je repense aux nombreuses tombes aperçues le long des routes depuis que nous visitons l’Europe de l’Est. Ici, pas de sépultures, la mort est passée partout. L’ambiance est assez irréelle car rien ne permet de deviner la tragédie qui a eu lieu ici même il y a vingt cinq ans. L’endroit est calme, aéré, bordé de verdure. Un véhicule de service passe de temps à autre sur la route. On pourrait presque croire à une mise en scène si les crépitements des compteurs Geiger ne nous rappelaient pas à l’effrayante réalité.

Nous continuons notre route et nous voilà à présent entourés par la végétation. Le guide nous annonce que nous sommes sur … l’artère principale de Pripyat ! En regardant attentivement au travers du feuillage touffu, on devine en effet des bâtiments. Pripyat était en 1986 une ville de 40000 habitants, où habitait le personnel de la centrale nucléaire et leurs familles. Elle a été entièrement évacuée en moins de quatre heures, le surlendemain de l’explosion. Des milliers de bus ont assuré la navette. Les habitants n’ont rien pu emporter avec eux. Dans l’ensemble de la zone contaminée, ce seront 250000 personnes qui seront évacuées en quelques jours.

Pripyat est devenue une ville fantôme, figée dans le temps, probablement pour toujours. Nous allons passer près de deux heures à visiter les vestiges de cette ville, plongée dans le silence total. Seuls nos pas sur les gravats résonneront sur les murs à la peinture écaillée. Nous nous arrêterons à l’hôtel, au théâtre, au parc d’attractions – dont la grande roue avait été inaugurée la veille de l’explosion – et à l’école. La végétation a presque entièrement envahi les rues de la ville, mais les bâtiments, d’architecture typiquement soviétique (la ville a été construite en 1970), sont encore en assez bon état structurel. L’intérieur a été généralement pillé, mais beaucoup d’éléments d’époque sont encore visibles, en particulier dans le théâtre et dans l’école. On trouve des journaux, des affiches, des objets divers. Le parc d’attractions est presque intact. Le plus impressionnant est sans doute l’école, où les cahiers et les livres des élèves sont restés ouverts sur les pupitres. De nombreux posters éducatifs, à la gloire de l’Union Soviétique, sont affichés sur les murs. Dans une salle, se trouve un piano sur lequel est posée une poupée démembrée. Détail sinistre, le sol est jonché de masques à gaz de petite taille… T. et moi avons pris plusieurs centaines de photos des lieux. En attendant d’en présenter quelques unes ici, un site très complet sur le sujet est http://pripyat.com/.

Nous quittons Pripyat en minibus pour aller rejoindre le bâtiment de la cantine qui sert les repas aux trois mille personnes qui travaillent encore dans la zone. Avant de déjeuner, nous passons un par un dans un appareil mesurant notre niveau de contamination. Aucun d’entre nous ne dépasse le seuil autorisé. Si cela avait été le cas, on nous avait prévenu qu’une hospitalisation de deux ou trois jours, pour observation, serait nécessaire.

Avant de quitter les lieux, nous avons fait deux derniers arrêts. Le premier sur un pont de chemin de fer enjambant le canal de refroidissement de la centrale, d’où l’on peut apercevoir des poissons-chat dont certains font la taille d’un requin. Le second arrêt sera à deux ou trois cent mètres du sarcophage du réacteur n°4. Les crépitements des compteurs Geiger se font plus rapides. Dans cette zone, le personnel ne peut travailler qu’une seule journée d’affilée. Nous ne sommes autorisés à prendre des photos que sous un certain angle.

L’heure est venue de partir, après quatre heures passées dans la zone interdite. Nous empruntons la même route qu’à l’aller. Au checkpoint principal, nous devons descendre du minibus pour tous repasser à nouveau dans un appareil de mesure de notre contamination. Le minibus sera également vérifié par un portique dédié à cet effet.

La journée se termine. De retour à l’hôtel vers 19h, nous sommes ressortis diner dehors, puis avons préparé nos sacs pour le lendemain. Nous allons partir dans la matinée pour Lvov, à 540 km à l’ouest de Kiev. Ce sera en principe notre dernière étape en Ukraine avant de passer la frontière avec la Pologne, où un autre lieu effrayant nous attend, le camp de concentration d’Auschwitz…

Je n’ai pas posté d’article hier car peu de choses à raconter. Je me suis réveillé vers 14h et ai passé la journée à l’hôtel, pendant que T. visitait Kiev. Le soir, Natacha et Vassili, le couple d’Ukrainiens avec lequel j’avais sympathisé à Yalta, sont passés nous chercher et nous avons diné dans un bon restaurant de Kiev, tenu par un Français. Nous avons passé une excellente soirée à discuter de l’Ukraine, de sa culture et … de ses filles – sujet incontournable ! C’est amusant, plus nous passons de temps ici, et plus j’ai le sentiment de retrouver la trace de mes lointaines racines slaves. C’est d’autant plus marqué par le contraste avec les points de vue de T. qui est issu, lui, d’une grande et vieille famille française. On n’échappe pas à son passé. La soirée s’est terminée par une balade nocturne dans Kiev dans le gros 4×4 de Vassili. Voilà deux jours que je n’ai pas touché le guidon de ma moto !

Déjà 4h30 du matin. Encore une nuit très courte en perspective. Je crois que je vais vraiment devoir prendre des vacances…

Dites-moi que je rêve…

Quelques minutes après le « wake up call » de la réception de l’hôtel, on frappe discrètement à la porte de ma chambre. Nous sommes dimanche, il est sept heures du mat’, et dans un demi-sommeil, je passe la sortie de bains et ouvre la porte. C’est le copieux petit déjeuner commandé au room service quelques heures auparavant qui m’est apporté par une jeune fille, très obséquieuse, osant à peine croiser mon regard. C’est qu’ils savent prendre soin de leurs clients à l’hôtel Bristol, sans aucun doute le plus beau et le plus luxueux établissement fréquenté depuis mon départ de Paris. Peut-être d’ailleurs le meilleur d’Odessa. Je signe la note, glisse un pourboire dans la main de la fille qui me remercie en russe avant de s’éclipser, et je m’installe devant la table sur roulettes remplie de victuailles. Je n’ai pas beaucoup de temps car j’ai rendez-vous avec T. à huit heures. Après une douche rapide dans la magnifique salle de bains toute de marbre garnie, je ramasse mes sacs et quitte avec regrets les lieux. Mon accoutrement de motard détonne un peu avec le style de l’hôtel, son immense hall, ses lustres de cristal, ses larges escaliers et ses couloirs à la moquette rouge épaisse. Après un dernier passage à la réception tenue par deux jolies filles blondes au tailleur impeccable et un mot de remerciement au portier en tenue rouge et noire, je franchis la porte de l’hôtel. La moto est garée juste devant, entre une luxueuse berline noire et un énorme 4×4 Mercedes. Alors que je suis en train de la préparer au départ, je reconnais le ronronnement de la BMW de T. avant d’apercevoir celui-ci apparaitre au coin de la rue. Nous voilà fin prêts à quitter Odessa pour Kiev.

La veille, je n’ai pas écrit mon habituel billet quotidien. Ce fut une journée consacrée au repos. En quelques mots, levé à quinze heures, déjeuner avec T., qui venait d’accompagner C. à l’aéroport, puis diverses tâches d’intendance de mi-parcours. J’ai fait laver par l’hôtel tout mon linge, répondu aux e-mails reçus pour mon anniversaire, planifié quelques détails pour la suite du voyage, … Anecdote amusante, au Bristol, tout comme au Continental Business Hotel où j’étais descendu la dernière fois, une boite de préservatifs est à disposition dans les chambres !

Une grande fête d’anniversaire à la russe battait son plein dans l’un des salons de l’hôtel. Les invités étaient un spectacle à eux seuls, semblant tous être d’anciens membres de la nomenklatura soviétique. Le soir, diner avec T. dans un petit restaurant sympa du quartier piétonnier. Comme souvent, un chat errant a profité de mes largesses. J’ai été très tenté de sortir une nouvelle fois dans une boite de nuit mais j’ai été raisonnable pour une fois, ayant convenu avec T. de partir tôt le lendemain. Enfin, raisonnable est très relatif, car ça ne m’a cependant pas empêché de me coucher vers quatre heures du matin. La nuit, même épuisé, je me sens bien, dans mon élément. Je m’étonne moi-même de ma résistance !

Retour au dimanche matin. Nous voici une nouvelle fois au guidon de nos imposantes GS. L’été se termine et il commence à faire froid. Treize degrés ce matin, et la température ne dépassera pas la vingtaine de degrés dans la journée. Au moins, nous n’avons pas emporté nos doublures d’hiver pour rien. Pour aller à Kiev, la route est une six voies au début, puis une quatre voies. En sortant d’Odessa, je remarque sur le bas-coté un véhicule d’intervention rapide de la police de la route. Cette fois, il s’agit d’une puissante berline BMW. Je repense à la course poursuite de l’avant-veille et me dis que j’aurais eu beaucoup plus de mal à semer les flics s’ils avaient eu ce genre de voiture. Aujourd’hui, je fais profil bas et ne dépasse que « raisonnablement » la vitesse autorisée. D’autant plus que sur cette voie rapide, il y a à intervalles réguliers des passages limités à 50 km/h, qui ressemblent à des postes frontière, où sont systématiquement présents des flics qui attendent le client. Je ne sais pas à quoi servent ces sortes de péages. Peut-être datent-ils de l’époque communiste, lorsqu’il fallait pouvoir mettre en place des barrages très rapidement ? Nous croisons quelques motos, et à chaque fois, nous avons droit à un grand signe de la main. Je suis agréablement surpris de cette solidarité motarde que je pensais limitée aux pays d’Europe de l’Ouest. Comme sur toutes les routes que nous avons empruntées depuis la Roumanie, il y a de très nombreux marchands ambulants, généralement de fruits et légumes. Parfois il s’agit d’une simple voiture avec quelques pastèques sur le capot, mais à d’autres endroits, ce sont de véritables marchés. Sur les axes secondaires, ce n’est pas très surprenant, mais sur une quasi autoroute, ça l’est beaucoup plus. On peut aussi voir des piétons ou des vélos qui attendant patiemment une pause dans le trafic pour traverser promptement les voies.

A 150 kilomètres d’Odessa, nous quittons cette route pour prendre la direction de Kirovohrad. Le revêtement est en mauvais état mais nos GS, outils de voyage par excellence, avalent tout sans broncher. Nous faisons le plein de carburant dans une station service isolée, dans laquelle le pompiste s’obstine à vouloir nous parler en russe. En voyant nos plaques d’immatriculation françaises, ses gestes nous font comprendre qu’il pense que nous sommes fous. Je le prend comme un compliment. Nous arrivons à Pervomaysk, petite ville perdue où est stationnée une garnison militaire. En fait, nous sommes ici pour visiter un lieu unique en son genre, une ancienne base de lancement de missiles stratégiques, datant de la guerre froide et transformée en musée. Le lieu est difficile à trouver et nous tournons en rond un certain temps, de petites routes en chemins de terre, suis l’oeil surpris des habitants qui n’ont manifestement guère l’habitude de voyageurs venant de si loin, a fortiori en moto. Nous manquons de peu de heurter un gros câble électrique coupé qui pend au beau milieu de la route. Nous parvenons finalement à trouver la base grâce à Google Maps sur le téléphone portable de T.

Nous avons de la chance, la base transformée en musée est ouverte à la visite le dimanche. Il aurait été dommage de faire ce détour pour trouver les grilles fermées. Elle est située en plein champs, et à l’exception de deux ou trois petits bâtiments vétustes, entièrement souterraine. Quelques missiles balistiques sont exposés à l’extérieur, dont un monstre d’une portée de quinze mille kilomètres. Il y a là aussi deux véhicules de transport de près de … 300 tonnes et 450 chevaux ! Seul un silo de lancement subsiste encore. Son couvercle, qui pèse 130 tonnes, était capable de s’ouvrir en huit secondes. Dans les bâtiments sont exposés de nombreuses reliques de la guerre froide, et une salle est consacrée à Hiroshima et Nagasaki. Les photos sont aussi impressionnantes qu’épouvantables. L’Ukraine a signé le traité de non-prolifération nucléaire et le dernier soldat a quitté cette base en 2001. Lorsque nous sommes arrivés, une visite guidée pour un petit groupe de Russes venait de débuter. L’un deux parlait assez bien l’anglais et nous a traduit les explications du guide pendant les deux heures de la visite. Le clou de celle-ci a été la descente au poste de tir, situé à 35 mètres sous terre, et accessible par un minuscule ascenseur protégé par deux portes blindées d’une trentaine de centimètres d’épaisseur chacune. Le poste de tir lui-même était occupé en permanence par deux hommes et ressemble à une cabine spatiale. C’est vraiment très impressionnant. Quelques photos sont disponibles sur le site Internet du musée (http://rvsn.com.ua/) mais sont loin de restituer l’ambiance des lieux.

L’heure est venue de reprendre la route pour Kiev où nous voulons arriver avant la tombée de la nuit. Près de la base de missiles, nous nous arrêtons dans un snack désert, digne de Bagdad Cafe, où une serveuse très sympathique nous concocte un déjeuner improvisé pour environ quatre euros par personne, café et boissons comprises ! Une cinquantaine de kilomètres plus loin, nous retrouvons la voie rapide Odessa – Kiev. Le trafic se densifie peu à peu à l’approche de la capitale, pourtant encore à plus d’une heure de route.

Nous nous arrêtons à nouveau pour faire le plein de carburant et voyons un groupe de six ou sept motards ukrainiens un peu à l’écart des pompes à essence. Une fois notre ravitaillement effectué, ils nous font signe de venir. Leurs motos, toutes de rutilantes sportives, sont très belles. A peine le groupe rejoint, ils nous offrent … un verre de vodka. Impossible de refuser ! La scène se déroule sous les yeux d’un jeune flic en poste à la station service. L’Ukraine applique la tolérance zéro en matière d’alcool au volant, mais le flic ne dit pas un mot. Il faut dire que nos motards ukrainiens sont tous des colosses. Lorsqu’ils m’ont serré la main, j’ai eu l’impression que celle-ci était prise dans un véritable étau, et pourtant, je suis très loin d’avoir une poigne de fillette ! Ils ne comprennent ni ne parlent un seul mot d’anglais, mais nous parvenons à nous comprendre à force de gestes. Le leader du groupe, un géant qui décollerait la tête de plus d’un d’une simple baffe, semble se prendre d’amitié pour moi. C’est mieux ainsi ! Nous échangeons, à son initiative, nos numéros de téléphones et adresses, ainsi qu’un paquet de cigarette, mon nouvel ami étant intrigué par mes Philip Morris françaises. Nous avons droit à la photo de famille, et … c’est le flic qui est réquisitionné pour appuyer sur le déclencheur de l’appareil ! Avant de nous quitter, je demande à Valera, le leader, s’il y a radars et des flics d’ici Kiev. Une fois ma question comprise, sa réponse fut franche et sans équivoque : ne t’arrête pas et met les gaz ! J’aurais aimé pouvoir lui raconter ma partie de cache-cache de vendredi dernier. Pour terminer, nous avons droit à une chaleureuse accolade à la russe, main broyée et grande claque dans le dos. J’espère qu’ils sont plus doux avec les filles, ou alors, ils ne fréquentent que des catcheuses !

Après cette rencontre vraiment sympa, et quelque peu embrumés par la vodka, nous avalons rapidement les 130 kilomètres qui nous restent avant Kiev. C’est la grande ville et les embouteillages de retour de week-end, mais des années de conduite parisienne nous ont aguerri et nous arrivons sans encombre à l’hôtel Ibis Kiev Shevchenko Boulevard. Nous avons parcouru aujourd’hui 555,2 kilomètres. Officiellement, l’hôtel n’a pas de parking, mais on nous autorise à garer nos motos derrière le bâtiment. Nous ne risquons pas grand-chose ici, l’immeuble voisin abritant l’ambassade de Georgie, il est gardé jour et nuit par un flic et un militaire en treillis camouflage. La chambre, au 13e étage, est petite mais très propre et fonctionnelle. Nous devons en principe rester à Kiev trois jours. Après avoir monté nos affaires et enfilé nos tenues de ville, nous sommes sortis diner dans une excellent petit restaurant italien déniché par T. dans le guide Lonely Planet. Nous pensions ensuite aller prendre un verre dans un bar à proximité, tenu par des hôtesses déguisées en infirmières, et remplissant les verres de vodka avec de grosses seringues. Tout un programme… Malheureusement, bien qu’ayant exploré pendant un bon moment le quartier où est supposé se trouver ce bar, il nous a été impossible de le localiser. Retour à l’hôtel peu après minuit. T. est allé se coucher et moi je suis descendu au bar, ouvert 24/24, pour écrire ces lignes, aidé d’un bon whisky et d’un double expresso.

Au milieu de la nuit, la porte de l’un des ascenseurs s’est ouverte. Un homme d’une cinquantaine d’années en est sorti. Une grande fille blonde aux cheveux longs noués en queue de cheval l’accompagnait. Elle avait moins de vingt cinq ans, des proportions parfaites, un minois d’ange, et était vêtue d’une robe légère très courte. Nos regards se sont croisés l’espace d’un instant, avant qu’elle se mettre à embrasser dans le cou son quinquagénaire. Ils sont ensuite repartis, sous l’oeil impavide et blasé du barman, avec une bouteille de vin blanc et deux verres. Non, ce n’est pas possible, dites-moi que je rêve…

Une journée … mouvementée

Réveil à 9h30. Encore une nuit trop courte de plus. Dernier petit déjeuner à l’hôtel Admiral et chargement de la moto. Au moment de partir, tout le personnel de service est sorti me dire au revoir, et Tatiana, ma « muse d’une nuit » (cf. article homonyme), a éclaté en pleurs d’émotion. Je n’ai pas très bien compris pourquoi, et ça m’a fait de la peine de la voir ainsi. Je dois préciser quand même qu’elle s’est mariée le trois septembre et qu’elle est rentrée la semaine dernière de son voyage de noces en Egypte !

Je quitte l’hôtel vers midi, m’arrête à un distributeur de billets, puis à une station d’essence pour faire le plein, et me voilà sur la route. T. et C. sont partis deux heures plus tôt pour adopter un rythme plus lent que le mien et nous avons convenu de nous envoyer un SMS à chaque arrêt pour indiquer nos positions respectives. Ils ont déjà 200 km d’avance sur moi et je ne pense pas pouvoir les rattraper avant Odessa, distante de 540 km environ. Ce n’est pas grave, nous nous retrouverons à l’arrivée.

Le comportement des automobilistes est toujours aussi bizarre en Ukraine. A peine parti, je suis tombé nez à nez avec une voiture roulant tranquillement en sens inverse de la circulation sur une bretelle d’accès à une route nationale. Les règles de priorité sont aussi étonnantes. Je ne sais toujours pas si on doit céder le passage à la voiture venant de droite. J’ai l’impression que c’est le premier engagé dans le croisement qui est prioritaire, donc il faut … oser ! La chaleur est revenue depuis hier et il fait 28 degrés. La valve de mon camel bag BMW ne fonctionne plus depuis la Hongrie et à chaque fois que je veux boire, je dois m’arrêter pour sortir une bouteille d’eau du top case, ce qui n’est guère pratique.

Je traverse les embouteillages de Simferopol dans lesquels je peux à peine me faufiler et où la fumée des vieux bus est particulièrement étouffante. Une fois dégagé de la ville, je prends mon rythme de croisière, un peu plus élevé qu’à l’aller. Je roule ainsi pendant 300 kilomètres sans m’arrêter, autour de 140-160 km/h avec de temps à autre une pointe à 180. La vitesse est théoriquement limitée à 90 km/h, mais personne ne respecte cette règle. La plupart des gens roulent à 120 km/h environ.

A une cinquantaine de kilomètres de Kherson, j’aperçois garée sur le bas-coté une voiture de police. Et voilà que le flic se retourne vers moi en levant son bâton de signalisation pour me faire signe de m’arrêter. La police de la route a très mauvaise réputation en Ukraine. Les guides et les forums de voyageurs sont unanimes sur ce sujet. Il parait que les flics de cette unité spéciale sont corrompus et n’hésitent pas à racketter les étrangers. Cette police avait été supprimée par Viktor Iouchtchenko, le président de la « révolution orange », mais rétablie par son successeur Viktor Ianoukovytch. Je ne sais pas pourquoi le flic veut que je m’arrête. Est-ce juste un contrôle, une tentative de racket, ou bien alors ma vitesse au-delà du seuil autorisé a-t’elle été signalée par le poste de commandement qui surveille les cameras, nombreuses sur certains tronçons routiers ? Méfiant, je décide d’ignorer l’injonction du flic et de continuer ma route, comme si je ne l’avais pas vu.

Une trentaine de kilomètres plus loin, alors que j’étais presque arrivé à Kherson, je jette un oeil à mes rétroviseurs et je m’aperçois qu’une autre voiture de police est derrière moi, à une vingtaine de mètres. Le gyrophare est allumé et il me parait clair que c’est à moi qu’il en veulent. Peut-être que le flic croisé auparavant a signalé mon refus d’obtempérer. Le meilleur choix me semble alors de larguer la voiture de police et j’accélère franchement. J’ai l’avantage de la puissance et de la rapidité de dépassement. Nous voici lancés dans une véritable course-poursuite qui commence à m’ennuyer car je suis obligé de prendre des risques pour distancer la voiture. Arrive enfin une section de route rapide à deux voies sur laquelle je fais plusieurs pointes à plus de 200 km/h, ce qui ne laisse aucune chance à mes poursuivants. C’est alors que j’aperçois au loin un flic s’avancer sur la chaussée pour m’arrêter. Je ne me vois guère forcer un barrage de police et encore moins prendre le risque de me faire tirer dessus pour un banal excès de vitesse, et encore, s’il s’agit bien de ça !

Arrivé à moins de cent mètres du flic qui me barre la route, je pense que les jeux sont faits, et c’est alors que je vois une ouverture de quelques mètres dans le rail de sécurité central. Je pile, m’engage dans l’ouverture et fais demi-tour pour reprendre la voie rapide dans l’autre sens. Je croise la voiture de police qui me donne la chasse et la vois faire également demi-tour. Je commence à m’inquiéter de la tournure que prend cette affaire… Je sors de la voie express au premier carrefour pour m’engager sur un autre axe et mes poursuivants sont trop loin pour me voir. Un peu plus loin. Il y a une station service dans laquelle je rentre et dissimule la moto derrière le bâtiment. J’achète de quoi grignoter et attends là une bonne vingtaine de minutes. Puis, je reprends l’axe dans lequel je m’étais engagé en espérant rattraper une autre route pour Odessa. Une dizaine de kilomètres plus loin, quelques voitures venant d’en face font des appels de phare pour signaler un contrôle de police. Je parie que c’est moi que l’on recherche. Je fais donc à nouveau demi-tour et prends cette fois une piste transverse, de terre d’abord, puis de sable, à proximité de marécages. Je traverse quelques groupes de maisons et me retrouve en plein milieu de nulle part. Je m’arrête à nouveau, assez longuement, dans l’espoir que les flics abandonnent leur chasse à la moto. Pendant ce temps, je préviens T. par SMS de la situation, enregistre dans mon téléphone portable le numéro d’urgence de l’ambassade française, sépare l’argent en espèces que j’ai sur moi en plusieurs endroits de mes bagages et range dans un sac le couteau de chasse que j’ai dans ma poche.

Le problème est que je suis encore du coté est du fleuve Dniepr et qu’Odessa est de l’autre coté. Les ponts sur ce large fleuve ne sont pas légion d’après la carte, et faciles à contrôler par la police. Je n’ai donc pas d’autre choix que de reprendre la voie rapide principale. Je me surprends à envisager que je vais fêter mon anniversaire, le 24 septembre, chez les flics. Voilà une perspective bien déplaisante…

Une quinzaine de kilomètres de piste plus tard, je m’engage à nouveau sur la voie rapide, juste avant le pont sur le Dniepr. Je me colle à deux mètres derrière un camion de façon à ne pouvoir être repéré qu’au tout dernier moment. Au moment de prendre le pont, toujours collé au poids lourd, je passe à basse vitesse devant trois flics à pied sur le coté gauche qui me regardent attentivement. De l’autre coté de la route, il y a trois voitures de police similaires à celle qui m’avait prise en chasse. Personne ne bouge, mais je me dis qu’on va me bloquer sur l’autre rive. Je n’ai aucune chance de passer au travers et n’ai pas l’intention de prendre des risques inconsidérés. Je traverse le pont, surveillant mes rétroviseurs, et rien ne se passe. Juste après le pont, il y a une voie de dégagement qui mène sur les berges du Dniepr. Je la prends le plus naturellement du monde et rentre dans la ville de Kherson. Je suis passé ! Si on me cherche toujours, maintenant, il va être beaucoup plus difficile de me suivre. Je me balade longuement dans la ville, une métropole importante d’Ukraine, et prends des précautions infinies pour repérer un éventuel véhicule banalisé qui me suivrait. Toujours rien de suspect autour de moi. Après avoir traversé en zigzags la ville – et heureusement que j’ai un GPS pour me guider – je reprends la route principale pour Odessa. La nuit tombe et m’accompagne sur les 150 km qu’il me reste à parcourir jusqu’à ma destination. Je croise plusieurs voitures de police mais personne n’essaie de m’intercepter.

J’arrive enfin à l’hôtel Bristol d’Odessa, mon étape pour les deux jours à venir. C’est un magnifique cinq étoiles qui ressemble beaucoup au Lutetia à Paris et bien plus sympathique pour fêter mon 46ème anniversaire qu’un poste de police de Kherson… Avec tous les détours que j’ai dû faire, j’ai roulé 620,4 km aujourd’hui. Je suis content que cette histoire se soit terminée car j’ai quand même eu très chaud. Reste à savoir si mes poursuivants ont relevé mon numéro d’immatriculation, car je dois encore passer la frontière entre l’Ukraine et la Pologne dans quelques jours…

Le reste de la soirée présente moins d’intérêt à raconter que les péripéties de la journée. T. et C. m’ont rejoint à l’hôtel et nous sommes sortis diner avant d’aller prendre quelques verres dans une boite de nuit. Mes deux amis sont ensuite partis pour une autre discothèque à la mode, l’Itaca, sur la célèbre plage d’Arcadia. J’étais trop fatigué pour les suivre et j’avais cet article à écrire. Demain, C. reprend l’avion pour la France, et dimanche matin, T. et moi allons commencer notre remontée vers Kiev. J’ai hâte que nous reprenions notre périple !

Balades et rencontres

De retour au clavier, avec un peu de retard. Hier soir, mercredi, j’étais vraiment fatigué et j’ai préféré sombrer dans les bras de Morphée et reporter à aujourd’hui la rédaction du billet du jour. D’autant plus qu’il ne s’est rien passé de vraiment notable pendant la journée. J’ai enfin pu dormir une « vraie » nuit, la première je crois depuis le départ de France. Couché vers 4h du matin, je me suis réveillé à midi ! T. et C. étaient déjà sortis, une demi-heure plus tôt, pour aller visiter Yalta.

J’ai hâte d’être dimanche matin, où T. et moi allons reprendre notre rythme de la première semaine, cap au nord, en direction de Kiev. Nous repartons pour Odessa demain matin car C. reprend l’avion pour Paris samedi en fin d’après-midi. Avaler des kilomètres commence à me vraiment me manquer ! Je ne trépigne pas encore d’impatience, mais presque.

J’ai donc décidé de repasser par Odessa, l’autre option ayant été de partir seul vers le nord est, via Dnipropetrovsk, et retrouver T. à Kiev quatre jours plus tard. Mais apparemment, l’est ne présentait pas d’intérêt majeur, et de plus, T. préfère que nous ne nous séparions pas.

Aujourd’hui, j’ai consacré mon après-midi à rattraper l’essentiel du retard que j’avais accumulé en matière de « paperasse virtuelle ». Réponse à quelques e-mails, réservation de deux nuits d’hôtel supplémentaires à Odessa, survol des dizaines d’e-mails professionnels reçus depuis mon départ, gestion de quelques problèmes techniques sur mon serveur Internet, formalités de réinscription à la fac de droit, etc. Me voici presque à jour de tout ce que j’avais à faire. Je suis très content d’avoir emporté un iPad avec moi, bien moins fragile, plus petit et plus léger qu’un ordinateur portable, et quasiment aussi polyvalent. C’est vraiment l’outil idéal du voyageur « connecté ».

Hier après-midi, parti une heure après eux, j’ai retrouvé T. et C. à Yalta. Nous voulions visiter le fameux palais de Livadia, ancienne résidence d’été du tsar Nicolas II, où eut lieu en 1946 la réunion secrète entre Staline, Roosevelt et Churchill. Rencontre qui façonna l’Europe, et même le monde, pour les décennies suivantes. Le palais est situé dans les hauteurs, face à la mer Noire, dans un grand parc qui abrite également ses dépendances. Nous n’avons pas pu entrer dans le palais et voir la célèbre salle blanche dans laquelle la partage de l’Europe eut lieu car celui-ci était exceptionnellement fermé au public. Il y avait beaucoup de touristes sur place, essentiellement russes et ukrainiens. Il est à noter que les structures touristiques locales sont très peu adaptées aux étrangers. Le mot d’ordre semble être « c’est (parfois) ouvert, démerdez-vous » !

La route côtière entre Sevastopol et Yalta, distants de 80 kilomètres, ressemble beaucoup à la haute corniche, entre Nice et Menton. D’un coté la mer, de l’autre la montagne, et une large et belle route qui serpente entre les deux. Le climat est également similaire. La seule chose qui manque au tableau est l’odeur des pins, si caractéristique de la région Provence Côte d’Azur. Ayant habité quelques années à Villefranche sur Mer puis au Cap d’Ail, je n’ai vraiment pas été dépaysé. Il y a de nombreux châteaux et palais dans le coin, et il parait que le plus beau est celui de Vorontsovsky, mais je n’aurai pas le temps de le visiter. Dans un tout autre genre, il existe de nombreuses installations militaires par ici, la Crimée étant toujours un port majeur de la flotte russe. Ce qui explique aussi pourquoi les habitants de Crimée sont russophones. L’ukrainien, pourtant langue officielle du pays, est très peu parlé dans la région.

Après la visite du palais de Livadia, ou tout du moins de ses jardins, nous sommes allés déjeuner du coté du Nid d’hirondelle, le point de vue le plus connu de Crimée, où se trouve perché un minuscule château. T. et C. m’ont quitté pour aller se balader, me laissant à l’une de mes activités favorites lorsque je voyage, celle de nourrir et de câliner les chats errants ! Il faut dire que mes amis félins sont très nombreux par ici, et plutôt bien traités. Je n’ai jamais vu qui que ce soit chasser un chat, bien au contraire. D’ailleurs, ils s’approchent généralement volontiers des humains et se laissent prendre dans les bras en ronronnant. Voici encore un autre détail qui rend les Ukrainiens sympathiques à mes yeux. J’écris « encore » car je dois avouer que je suis sous le charme de ce pays, et même des pays d’Europe de l’Est en général. Non, pas seulement à cause des « bombasses » ultra sexy aux jambes interminables que je croise à longueur de journée, auxquelles on finit par s’habituer et prêter moins attention. Il existe ici une joie de vivre que nous avons perdue en Europe occidentale, où tout est soigneusement organisé, policé, rangé. Je me sens bien dans cette relative anarchie qui règne à l’est, même si je ne suis pas dupe et sais que les apparences peuvent être trompeuses. Quoi qu’il en soit, l’Ukraine a gagné son ticket dans ma liste de pays candidats potentiels où j’irais bien passer quelques années, comme ce fut le cas pour d’autres auparavant. De l’utilité de ne pas avoir de racines, d’attaches familiales, d’enfants, et d’avoir une activité professionnelle qui peut s’exporter. Sans oublier une complice ouverte d’esprit et qui partage mes aspirations d’ « ailleurs ».

Peu après le départ de T. et C., un couple d’une cinquantaine d’années qui déjeunait à une table à l’autre bout de la terrasse du restaurant se sont levés pour se diriger vers moi. La femme s’est mise à me parler dans un français plutôt correct. Elle s’appelle Natacha et lui Vassili. Ce sont des Ukrainiens de Kiev en vacances en Crimée. Ils avaient remarqué nos motos stationnées en face du restaurant. Ils pensaient que nous étions allemands, mais en nous voyant tous les trois fumer, ils ont deviné que nous étions français. Je ne savais pas que les Allemands ne fumaient pas… Je les ai invités à s’asseoir à ma table et nous avons passé près de deux heures à discuter à bâtons rompus de la vie en Ukraine et de politique. Ils connaissaient la France pour avoir séjourné à six reprises à Paris. Nous avons échangé nos coordonnées et je leur ai proposé que nous nous retrouvions à Kiev, où nous devrions être lundi ou mardi prochain, pour déjeuner ensemble.

Après cette rencontre inattendue et très sympathique, j’ai repris la route pour Sevastopol où je suis arrivé à la tombée de la nuit, suivi de peu par T. et C. rentrant de leur balade. Nous sommes ensuite allés diner dans un restaurant assez chic du bord de mer. Puis, alors que nous étions en train de nous diriger vers l’hôtel, nous sommes passés devant une sorte de boite de nuit dont la piste de danse était bordée par une avancée sur laquelle quatre go-go girls amateur, en tenue très légère et qui ne devaient guère avoir plus de 18 ou 19 ans, se relayaient pour se trémousser de manière plutôt lascive au son de la techno. Encore un moment fort agréable…

Comme je l’écrivais au début de ce billet, j’ai passé cette journée de jeudi à l’hôtel, pendant que T. et C. étaient retournés à Yalta visiter la ville et le palais Vorontsovsky. L’hôtel Admiral étant presque vide en ce moment, j’ai pu aussi profiter seul des 41 degrés du hammam et de la piscine intérieure où j’ai passé une bonne heure à trainasser dans le plus simple appareil. La soirée s’est terminée au même restaurant que le soir de notre arrivée à Sevastopol. Caviar oscietre et brochettes d’esturgeon au menu.

Il sera bientôt trois heures du matin et je vais me dépêcher de préparer mes affaires pour tout à l’heure, car 540 kilomètres de route nous attendent. Comme je roule plus vite, T. et C. vont partir avant moi et je les rattraperai dans la soirée à Odessa.