Ca déménage…!

Ces trois dernières semaines ont été assez riches en nouveautés. Je ne sais pas si je peux vraiment parler de progrès, mais au moins de changements. J’en étais resté au 10 août, veille de la réunion annuelle du conseil d’administration de l’industrie perlière. Si le lecteur a suivi les épisodes précédents, il se souviendra que Sandra, la conseillère technique du Ministère de la Mer, devait y présenter le CD-ROM de la société d’Aldo. Le succès de ce produit pouvait me permettre d’espérer en tirer un profit intéressant et surtout d’avoir l’esprit plus libre pour prolonger mon séjour à Tahiti. En réalité, c’est plutôt l’idée de devoir rentrer quelque temps en France qui m’avait motivé dans ma collaboration avec Aldo. Comme je l’ai déjà écrit, je ne peux pas dire que ce que j’ai vu jusqu’à présent de la Polynésie m’a vraiment emballé. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’une étape de plus et si je parviens à rester ici, ce ne sera que pour quelques années tout au plus. Fidèle à mon leitmotiv : Le bonheur est dans le changement. Dans quelques semaines j’aurai quarante ans. Je me dis que je pourrai encore me permettre cette errance volontaire pendant une quinzaine ou une vingtaine d’années. Ce qui arrivera ensuite, je ne veux même pas y penser. Tant de choses peuvent se passer d’ici là…

J’ai toujours trouvé aberrante cette obsession de beaucoup de gens dans les sociétés développées de vouloir “préparer leurs vieux jours”. J’ai encore l’image très nette de ce copain d’enfance qui m’avait demandé, alors que nous étions tous les deux âgés d’environ vingt-cinq ans, si je ne m’inquiétais pas pour … ma retraite ! J’ai rarement entendu une question aussi conne, surtout à l’âge que nous avions. Autrement dit, il est communément gravé dans l’esprit de la majorité des gens qu’il faut passer sa vie d’adulte à amasser un capital en vue des quinze dernières années de sa vie. Si on rajoute à ça les autres “règles” qu’on nous inculque, à savoir dans l’ordre : Les études, la carrière, le mariage et les enfants, il me vient furieusement à l’esprit l’image d’une batterie de poulets d’élevage. Là où ça me fait bien marrer, c’est quand je croise ces “vieux” qui se plaignent du monde qu’ils ont eux-mêmes construit ou soutenu. Il y a aussi ceux qui disent qu’ils ont fait des enfants pour que ces derniers s’occupent d’eux plus tard, or il est bien connu que les relations familiales deviennent vite une source de conflits quand les uns deviennent une charge pour les autres. Quand je regarde autour de moi, la majorité des individus attendent essentiellement deux choses de leurs parents : Garder leurs gamins et figurer en bonne place sur leur testament, histoire de pouvoir terminer de payer les traites de la maison de vacances. Autant de constatations qui me donnent à penser que les notions de famille et de filiation mériteraient une sérieuse remise en question. Ici aussi la religion a une lourde part de responsabilité en prônant une morale dont les effets pervers sont bien connus.

Jeudi 11 août. Le conseil d’administration commence à neuf heures. La journée passe et je n’ai aucune nouvelle. J’essaie de joindre Sandra en fin d’après-midi à son bureau et je tombe sur son répondeur. J’appelle ensuite Aldo qui n’a rien de neuf de son côté non plus. C’est curieux, car Dias m’avait dit connaître l’un des membres du conseil et qu’il aurait très rapidement des échos de la réunion. Finalement, ce sera Aldo qui me rappellera vers 22h30 pour m’en faire un résumé après avoir réussi à parler à Sandra. D’après ce qu’il me dit, le CD-ROM a été très bien accueilli et a fait l’unanimité. En revanche, le Ministère de la Mer ne sera pas le premier client comme nous l’espérions car le projet sort de son cadre de compétences. Ce serait plutôt le groupement d’intérêt économique (GIE), chargé de la promotion de la perle de Tahiti et subventionné par le gouvernement, qui serait intéressé par conclure un partenariat avec la société d’Aldo. Ce dernier semble très satisfait du résultat, même si aucun accord commercial formel n’a encore été conclu. Aldo me propose de rencontrer dès le lendemain Sandra puis de prendre rendez-vous avec Martin, le directeur du GIE. Je profite de son enthousiasme pour lui rappeler que s’il veut que je continue à travailler sur ce projet, il va falloir qu’il s’engage contractuellement vis-à-vis de moi. Je ne ferai pas un pas de plus dans cette affaire si je ne suis pas rémunéré en contrepartie. Aldo est d’accord et me demande ce que je souhaite. Je lui réclame un salaire mensuel net de 400 000 francs CFP (3400 euros) plus une commission de 20 % sur la marge nette de toutes les ventes de produits sur lesquels je travaillerai, ou alors un salaire de 600 000 francs CFP (5000 euros) sans commission. Mes prétentions lui semblent raisonnables, et compte tenu de la somme de travail à fournir pour développer la société je ne suis pas trop gourmand. Comme il n’y a pas d’impôt sur le revenu en Polynésie (ni sur les successions, pour info), je devrais pouvoir m’en sortir assez confortablement dans ces tranches de salaires. Je propose à Aldo d’appeler Sandra le lendemain afin de convenir d’un rendez-vous.

Bien sûr, rien n’est encore joué, même si Aldo semble fermement décidé à m’engager. Vendredi, je parle au téléphone avec Dias, qui me confirme tout ce que m’a annoncé son associé. Le spectre de Paris commence enfin à s’éloigner… Sandra est injoignable, et j’apprendrai qu’elle est partie en vacances pour deux semaines. J’aurais bien voulu la rencontrer avant son départ pour avoir son sentiment sur la réunion, mais tant pis, ce n’était pas essentiel.

La situation est certes fragile, mais l’idée de repartir en France m’est tellement insupportable que je saute sur l’occasion de ces premiers frémissements pour commencer à m’installer réellement et je me mets à la recherche d’un appartement plus proche de Papeete. Celui de Bernard à Paea est pas mal, mais ce n’est qu’une solution temporaire. Je n’ai pas de véritable bail, indispensable pour toutes les formalités administratives. Il avait de toute façon été convenu avec son propriétaire que je ne pourrais le louer que jusqu’à la fin du mois d’août. De plus, si je dois aller tous les jours travailler à Papeete le trajet deviendra vite intenable. En dehors des périodes de vacances scolaires, le trafic sur l’unique route qui fait le tour de l’île de Tahiti devient très dense et je ne suis pas venu ici pour me retrouver tous les jours pendant deux heures dans les embouteillages ! Par ailleurs, j’ai commencé à me rendre compte de la mauvaise qualité de construction de la résidence “Fare Miti”, malgré son aspect propre et moderne. Les murs sont très fins et mon voisin, un ex-inspecteur des Renseignements Généraux à la retraite, s’est plaint qu’il entendait tout ce qui se passait chez moi. A trois reprises, il s’est mis à tambouriner sur le mur en pleine nuit, pour finir par hurler de sa terrasse que je devrais laisser les gens dormir à trois heures du matin ! Et pourtant je n’ai ni télévision, ni chaîne Hifi…

Au fil de mes balades, j’ai déjà repéré quelques résidences qui me semblent pas mal. Les polynésiens habitent plutôt des maisons, appelées “farés”. En bon citadin que j’ai été presque toute ma vie, je préfère les appartements, tout du moins en zone urbaine. Simplement parce qu’ils demandent beaucoup moins d’entretien et de bricolage, activité dont j’ai toujours eu horreur. Je passe à l’une des nombreuses agences immobilières de Papeete, où j’ai vu une offre de location d’un studio dans une belle résidence située sur les hauteurs de la ville, appelée “Le Grand Large”. Je veux louer un deux ou trois pièces, mais peut-être ont-ils autre chose à proposer au même endroit. Ils me disent qu’ils n’ont rien pour l’instant mais je décide quand même d’aller faire un tour sur place, pour voir à quoi ressemble de près le bâtiment. Trouver la bonne route relève du jeu de piste. J’arrive plusieurs fois dans des impasses où je vois d’autres résidences sympas, dont une petite que je remarque particulièrement : “Les Balcons de Tipaerui”. Je finis par trouver la route d’accès au “Grand Large”, qui traverse le parking d’un cimetière ! L’urbanisme et le plan de circulation sont de véritables catastrophes à Papeete. C’est pire encore que sur la Côte d’Azur, réputée à raison pour ses constructions anarchiques. De près, la résidence est beaucoup moins belle que de loin, et je ne regrette pas d’avoir perdu une heure à chercher la bonne route. J’apprendrai aussi que les loyers y sont très élevés : De l’ordre de 220 000 francs CFP (1800 euros) pour un deux pièces. Les charges doivent y être probablement importantes en raison de la piscine et de la salle de sport privative. Le marché de l’immobilier se porte très mal en ce moment en Polynésie. L’offre dépasse très largement la demande, et les annonces immobilières se comptent par dizaines dans la presse. C’est certainement le bon moment pour acheter car les prix sont au plus bas.

J’achète les journaux et rentre chez moi. En parcourant les petites annonces de “la Dépêche de Tahiti”, je tombe sur le Land Rover Defender d’Eric, ce médecin cancérologue installé depuis un an à Tahiti et que j’avais connu sur les forums du site MacBidouille. Encore un qui ne m’a jamais rappelé. Je suis surpris qu’il mette déjà en vente sa voiture, quasiment neuve avec ses neuf mille kilomètres au compteur. J’ai pensé un instant qu’il quittait déjà la région mais je le verrai quelques jours plus tard à la télévision et dans le journal, à l’occasion de l’ouverture officielle de son service d’oncologie, le seul de Polynésie. Peut-être veut-il remplacer son gros 4×4 par un modèle plus “bourgeois” ?

Je repère deux offres de location qui me semblent intéressantes. Dans les deux cas, il s’agit d’appartements de deux pièces en duplex. Le premier est situé à la Pointe des Pêcheurs, au PK 15, près du musée de Tahiti. J’abandonnerai cette option car je ne gagnerai pas grand-chose en temps de trajet par rapport à Paea. J’appelle pour le second, loué directement par le propriétaire, ce qui a bien sûr l’avantage d’éviter les frais d’agence. Un rendez-vous est pris pour le jour même, en fin d’après-midi.

Je trouve cette fois sans encombre la bonne route, et pour cause, il s’agit justement de la résidence “Les Balcons de Tipaerui”, repérée la veille en cherchant celle du “Grand Large” ! Elle est composée de dix appartements, de style “maison de ville” situés au bout d’une route assez raide et défoncée, à flanc de colline. La Clio de Bernard peine beaucoup à grimper la pente. Je me gare sur le parking privatif sur lequel j’avais fait demi-tour le jour précédent, la rue étant en impasse. La coïncidence m’amuse. Un couple de métropolitains m’attend devant la porte, près d’une voiture et d’une moto de grosse cylindrée. La résidence est neuve, livrée il y a tout juste deux ans. L’appartement qui est à louer est en fait le mieux placé, dans un angle du bâtiment. Il est composé d’un grand salon sur lequel donne une cuisine américaine bien équipée avec de l’électroménager de marque et d’innombrables rangements. Un cabinet de toilettes est situé près de la porte d’entrée. A l’autre bout du salon se trouve une grande baie vitrée donnant accès à la terrasse, dont une partie a été fermée et aménagée en buanderie avec sa machine à laver. La vue est pas mal du tout, d’autant plus que la terrasse est sur l’angle de la résidence. Certes, ce n’est pas l’océan à cinquante mètres comme à Paea, mais un panorama sur toute la ville de Papeete et son port. D’après mon GPS, l’hôtel Kon Tiki Pacific, où j’avais passé les deux premières semaines, se trouve à un peu plus de deux kilomètres à vol d’oiseau. Il est facilement reconnaissable car c’est l’immeuble le plus haut de la ville, au sommet duquel clignote une grande enseigne “Coca-Cola”. Dans l’appartement, un escalier en bois donne accès au premier étage en mezzanine, qui surplombe le salon. Il y a là une seule chambre, une petite salle de bains avec douche et un second cabinet de toilettes ainsi qu’un grand dressing. Les rangements sont très nombreux aux deux niveaux, l’état intérieur comme neuf et le mobilier en bois exotique d’un bon goût. Il y a une véritable double climatisation et des stores sur la terrasse, deux choses qui manquent à Paea. Un grand téléviseur raccordé à l’antenne satellite commune trône dans le salon. L’ancien locataire était, paraît-il, un fou de “home cinéma”. Je ne saurai pas pourquoi il n’est resté qu’un an dans les lieux. L’appartement et sa terrasse font un peu plus de soixante mètres carrés, auxquels se rajoutent le cellier et deux places de parking privées. C’est exactement ce qu’il me faut ! Je suis à cinq minutes en voiture du centre-ville tout en pouvant profiter d’une belle vue et d’un certain calme. Le loyer de 148 000 francs CFP (1240 euros) est relativement raisonnable compte tenu du standing de l’appartement.

Le couple qui m’a accueilli a l’air sympathique et sérieux. Ils s’appellent Michel et Michèle… J’apprends qu’il est architecte et que c’est lui qui a acheté le terrain et dessiné la résidence, dont il a conservé quatre appartements pour les louer. Il possède également deux autres appartements à Punaauia. Michel est arrivé à Tahiti il y a une trentaine d’années, à l’époque où il n’y avait presque rien ici. Il a monté un cabinet d’architecture avec un associé et a construit, entre autres, le hall principal de l’aéroport international. Il me dit être maintenant plus ou moins à la retraite, son associé faisant tourner la boutique. Quant à sa femme Michèle, c’est une jolie brune, ex-prof. Elle est visiblement du genre très sportif. J’apprendrai qu’elle a 55 ans alors que je lui en aurais donné dix ou quinze de moins, c’est assez incroyable. Elle fait de la randonnée, du parapente, et chose moins commune pour une femme, elle est pilote de rallye à ses heures perdues. Michel me dira une autre fois qu’elle a remporté le rallye de Nouvelle-Zélande dans sa catégorie. Lui aussi est amateur de course automobile et a participé à de nombreux rallyes internationaux. J’ai lu sur Internet que le couple était arrivé 30ème au classement du tour de Corse (WRC 1998). Ils partagent leur temps entre Tahiti et un coin perdu de Lozère où ils retapent une vieille propriété. Ils doivent partir à la fin du mois d’août en France et reviendront en janvier. Je discuterai longuement avec Michel. Il en connaît beaucoup sur la Polynésie, et est d’une modestie étonnante. De plus, nous avons un point commun rare : ni lui ni sa femme n’aiment les gamins ! Au fil de nos discussions les jours suivants, je nous découvre des traits de caractère anticonformistes assez proches, mon côté révolté et parfois arrogant en moins. Ca me fait plaisir de voir des gens comme ça. Pour en revenir à l’appartement, l’affaire est conclue sur une poignée de mains. Ici pas besoin de fiches de paye, de feuilles d’impôts ou de caution solidaire. Nous signons le bail, je règle le montant du loyer pour la seconde quinzaine d’août et nous prenons rendez-vous pour faire l’état des lieux dès le lendemain midi. En France j’habitais aux ‘”Terrasses du Cap d’Ail” et me voici maintenant 18 000 km plus loin, emménageant aux “Balcons de Tipaerui” !

Samedi, en allant retrouver Michel pour récupérer les clés de l’appartement, un pneu arrière de la Clio éclate sur la voie rapide. Il n’y a pas de roue de secours, mais j’ai de la chance, je parviens à rouler quelques kilomètres jusqu’à une station-service et arrive juste à temps pour faire remplacer le pneu. Une heure plus tard j’étais bon pour attendre jusqu’à lundi matin. La voiture de Bernard, malgré son faible kilométrage, est une véritable épave. J’espère juste qu’elle va encore tenir quelques jours, le temps de déménager. Une fois arrivé à destination, l’état des lieux est vite expédié. Je règle le mois de caution, et me voici enfin chez moi !

Tipaerui est un quartier populaire et industriel dans la partie ouest de la zone urbaine de Papeete. En fait on y trouve un peu de tout, des petits bidonvilles aux luxueuses résidences car la séparation sociale des quartiers est beaucoup moins marquée qu’en France. Bien sûr, j’ai perdu le calme absolu de Paea et je retrouve les bruits familiers de la ville, mais la proximité du centre de Papeete est vraiment pratique. La place To’ata où se trouve la salle de spectacles qui accueille tous les concerts donnés à Tahiti est à quelques centaines de mètres. C’est là que j’avais assisté à la cérémonie de clôture du Heiva. Maintenant je peux presque profiter des manifestations culturelles sans bouger de ma terrasse ! En dehors des bruits de la ville, j’entends à longueur de journée et de nuit les chiens aboyer, mais surtout les coqs chanter. C’est à croire que ces derniers se font entre eux une compétition permanente de celui qui a la voix la plus forte. Ils sont d’ailleurs partout dans les rues, à harceler les poules qui ne semblent pas toujours avoir envie de bénéficier de leur état d’excitation permanent.

Le mauvais côté de la ville est sans nul doute la pollution. Chose rarissime de nos jours, l’énergie est produite dans les centrales électriques par de gros générateurs entraînés par des moteurs diesel. Il en résulte des émanations noires et grasses qui se déposent partout. Il paraît que le taux de cancer est élevé en Polynésie. Les essais nucléaires ont peut-être aussi contribué au phénomène… Curieusement, les énergies nouvelles sont peu exploitées ici, malgré le soleil et le vent qui ne manquent pas. Cette pollution ne semble gêner ni les lézards, omniprésents, ni les insectes qui ont pris possession de l’espace aérien. Je ne vois plus autant de moustiques et de mouches pisseuses qu’à Paea, mais beaucoup d’autres bestioles volantes ou rampantes pullulent par vagues. Les cafards en ville sont du même type que ceux que j’avais vus aux îles Canaries, c’est-à-dire énormes, quatre centimètres ou plus, et ils volent. Il faut aussi faire attention aux emballages d’aliments, tout particulièrement aux canettes de boissons. Les nombreux rats ont la fâcheuse tendance à se lâcher dessus et leur urine peut transmettre la leptospirose, maladie infectieuse parfois mortelle selon certains. Pour en terminer avec les petits désagréments de la vie dans les îles, on peut citer aussi la dengue et la filariose, transmises par les moustiques. Et puis bien sûr la cigüatera, appelée communément “gratte”, pathologie endémique à toutes les mers coralliennes, et qui s’attrape en mangeant du poisson contaminé par une micro-algue. Dans un tout autre genre, et sans aucun rapport avec la pollution, j’ai appris qu’il y a environ 300 cas recensés en Polynésie de personnes séropositives soit moins de quatre sur dix mille. J’en parle car le sujet est d’actualité en ce moment avec une grande campagne de promotion du préservatif.

Les clés de mon nouvel appartement en poche, je passe voir Bernard à sa bijouterie pour lui signifier mon départ. J’avais bien fait de lui demander une location à la semaine pour le mois d’août car sinon j’aurais dû payer deux loyers pour la quinzaine restante. Nous prenons un verre ensemble et comme il connaît bien le marché de la perle, je lui dis quelques mots sur mon nouvel emploi probable. Il me conseille de me méfier car ce milieu est un panier de crabes… Bernard est toujours aussi bavard, mais je suis habitué maintenant et je ne l’écoute plus que d’une oreille. Nous prenons rendez-vous pour mardi en fin de matinée à Paea afin de faire l’état des lieux de sortie. Comme je vais devoir lui rendre aussi sa Clio, j’appelle la belle Elodie chez Avis pour réserver une voiture en location longue durée.

Les journées de dimanche et de lundi ont été intégralement consacrées au déménagement et au nettoyage de l’appartement de Bernard. Hector et Sigourney, les deux tourterelles, ont eu droit à leurs dernières collations. Leur présence quotidienne va me manquer. Avant de quitter définitivement la résidence “Fare Miti”, je suis allé faire mes adieux au seul voisin avec lequel j’ai quelque peu sympathisé. C’est un joueur de golf et je lui ai promis de l’accompagner un de ces jours sur le seul parcours de Tahiti, histoire de voir à quoi ressemble ce sport qui m’a toujours intrigué et dont le président Oscar Temaru est grand amateur. Le golf attirant les touristes fortunés, un second parcours est actuellement en construction à Moorea, et un troisième est en projet à Huahine.

Mardi matin, je récupère ma nouvelle voiture chez Avis, une Citröen C2 blanche neuve et climatisée. Je la réserve pour un mois renouvelable, au tarif “spécial résidents” de 98 500 francs CFP (825 euros). Ces voitures sont assez molles mais très bien conçues. Ma dernière Citröen personnelle avait été une CX 2400 Pallas dans le milieu des années 80 ! C’est en regardant derrière soi qu’on prend conscience du temps qui passe… Il est encore trop tôt pour acheter une voiture mais j’ai dans l’idée de prendre d’ici quelques mois un petit 4×4 d’occasion du genre Suzuki Grand Vitara ou Toyota RAV4. Cela représente une dépense de l’ordre de deux millions de francs CFP (17 000 euros) assurance comprise (très chères ici en raison des accidents fréquents). Après mon passage chez Avis, je retrouve Bernard à Paea. L’état des lieux ne pose aucun problème, mais le bonhomme est toujours aussi tatillon. Il va jusqu’à compter les couverts et les éponges ! Je lui restitue sa Clio dont je suis vraiment content de me débarrasser. Seul détail qui m’a ennuyé pendant les deux heures passées avec le propriétaire des lieux : Sigourney s’était posée sur la terrasse et manifestait bruyamment sa présence pour que je la nourrisse. Je me suis efforcé d’attirer l’attention de Bernard pour qu’il ne la remarque pas. Vue de l’extérieur, la situation devait être assez cocasse !

Dans l’après-midi et les jours suivants, je m’adonne à la course aux administrations pour les formalités diverses. Je ne peux pas dire que ça m’amuse beaucoup, mais d’un autre côté c’est la concrétisation de ma nouvelle installation et ça me motive. Mon bail en main, je commence par le contrat de l’EDT, l’EDF local, qui fournit l’électricité réputée la plus chère au monde. Ensuite je loue une boîte postale pour pouvoir enfin recevoir du courrier car même à Papeete la distribution ne se fait pas à domicile. Je passe après à la mairie et obtiens sans difficulté le fameux certificat de résidence. Puis, en plus de ma ligne SFR que je conserve depuis dix ans, je souscris un abonnement auprès du seul opérateur polynésien de téléphonie mobile. J’avais déjà une carte prépayée mais qui me revenait très cher, 83 centimes d’euro la minute en appel local ! Un détail sympa : il est possible ici de choisir son numéro d’appel dans une liste. Au tour des AGF de me délester d’une bonne poignée de francs pacifiques pour l’assurance obligatoire de l’appartement. A noter que le vol n’est que rarement couvert en Polynésie car les conditions des contrats sont draconiennes et imposent presque d’engager une milice privée pour surveiller l’habitation ! Retour à l’OPT, l’équivalent de France Telecom (qui gère également la Poste), pour la ligne de téléphone fixe. Je me décide à prendre un accès ADSL mais je me limite à un débit de 256 Kb/s (comprenant un volume de transfert entrant/sortant mensuel de 6 Mo, au-delà on paye…). Pour le débit supérieur, de 512 Kb/s maximum, c’est hors de prix. Je termine ce parcours du combattant par l’ouverture d’un compte bancaire à la Socredo, l’une des trois grandes banques polynésiennes. Celle-ci est un ancien organisme de crédit appartenant à l’état et partiellement privatisé. Bien entendu, tout le monde facture des frais de dossier ou de mise en place. Par exemple, pour ouvrir l’accès ADSL, 92 euros sont prélevés le premier mois en sus de l’abonnement (109 euros). Pour ne pas figurer dans l’annuaire téléphonique (la “liste rouge”), le service est facturé 10 euros par mois ! Du côté de la banque, ce n’est pas mieux. Il y a des frais de tenue de compte, mais aussi pour chaque autorisation de prélèvement automatique il faut payer des frais de mise en place (27 euros !), auxquels s’ajoute … une commission annuelle. C’est absolument hallucinant, tout le monde se sucre grassement et je me demande bien comment font les nombreux polynésiens aux revenus modestes. Peut-être ont-ils tous un cousin “arrangeant” dans l’administration ? Quand l’euro sera introduit en Polynésie, d’ici trois ans je crois, la situation sera certainement encore pire avec les arrondis. De plus, tous les contrats souscrits ne peuvent être dénoncés avant six ou douze mois selon les cas. Pour une résiliation avant terme l’heureux client doit tout simplement payer l’intégralité de la période minimum restante…

En parallèle avec la paperasse, je me lance dans les achats des mille choses utiles au quotidien. De quelques éléments supplémentaires de mobilier au point d’accès Wifi, en passant par la cafetière expresso, la vaisselle ou le télécopieur. Toutes ces choses dont je m’étais débarrassé il y a à peine quelques mois. Je dois courir dans toute la ville pour trouver des draps, car apparemment les gens ont l’habitude ici de les fabriquer eux-mêmes à partir d’un grand carré d’étoffe. Au centre commercial Carrefour je croise Laurent, le directeur de la société de création multimédia qui a réalisé le CD-ROM d’Aldo et de Dias. Je le trouve cette fois assez hautain et antipathique. En tout cas très différent de l’image qu’il donnait dans le cadre de son bureau. Il est accompagné par une jeune fille blonde que j’avais croisée dans ses locaux et qui était visiblement sa secrétaire. Classique… Les deux supermarchés Carrefour de Tahiti sont les points de rencontre de toute la population de l’île. On y retrouve toutes les couches de la société, des pêcheurs aux chefs d’entreprises. En changeant de lieu de vie tous les deux à cinq ans, je suis bien rôdé pour tout reprendre à zéro à chaque fois. La vie est un éternel recommencement. Tout ça m’amuse, mais je ne peux m’empêcher de penser une fois de plus que je n’étais pas venu ici pour reproduire exactement le mode que vie que j’avais il y a six mois. Je continue à ressentir la situation comme un demi-échec. A défaut d’atteindre le but que je m’étais fixé, je me console en me disant que j’ai pu au moins éviter le retour, même provisoire, en France. De plus la région offre à quelques heures d’avion de nombreuses destinations qui m’intéressent plus que l’Europe que je connais déjà assez bien : Australie, Amérique du Sud ou encore les milliers d’îles du Pacifique.

J’ai aussi commencé à me renseigner sérieusement sur le rapatriement de mes deux chats siamois qui me manquent et que j’aimerais bien retrouver dès que possible. Je suis assez inquiet par le passage obligé pendant un mois dans un centre de quarantaine. Si tout va bien, ils devraient pouvoir être à Tahiti vers le début du mois de janvier. La procédure s’annonce longue, compliquée et très coûteuse. Il n’est d’ailleurs pas exclu que je doive faire un saut de quelques jours à Paris pour mettre tout ça en place.

Mercredi, je passe voir Aldo à son bureau du ministère. Il est temps de formaliser sérieusement nos relations. Nous commençons par faire le point de la situation après la réunion de la commission et discutons des prochaines étapes à suivre. Il est toujours aussi enthousiaste sur la tournure des évènements. Nous devons rencontrer Martin, le directeur du GIE, afin de négocier l’accord de partenariat. Aldo essaie de le joindre mais ce dernier est en déplacement à Hong Kong et nous évoquons une réunion au début du mois de septembre. Ensuite Aldo appelle le Ministère de la Mer pour obtenir une copie du compte-rendu de la commission, à défaut d’avoir pu voir Sandra avant son départ en vacances. Le document n’est pas encore prêt. J’explique à Aldo qu’il y a beaucoup de travail à faire avant de pouvoir espérer sérieusement gagner de l’argent. Les différents modèles de contrats à écrire, les listes de prix, l’organisation de la logistique de production et de distribution, la couverture médiatique, l’étude des autres produits à lancer, etc… Plus je regarde ce projet de près, et plus je me dis qu’il a un réel potentiel à condition de s’y investir pleinement. Aldo me propose de travailler dans un entrepôt appartenant à sa famille où il dispose d’un bureau libre et déjà équipé. Il est situé dans la zone industrielle juste avant le port de commerce, à moins de dix minutes de chez moi en voiture. Comme je sais que j’aurai beaucoup de mal à m’adapter aux horaires très matinaux des polynésiens, je les fixe moi-même. Je ne veux pas commencer avant neuf heures du matin.

Aldo m’annonce une nouvelle surprenante : Dias va s’absenter pendant quatre mois ! Il est un élément clé du projet et je tombe des nues… Je demande quelle est la raison du son départ. Aldo me répond très vaguement que son associé doit partir “à la chasse” hors de la Polynésie ! Qu’est ce que c’est que cette histoire ? Dias serait-il mercenaire à ses moments perdus, en bon ex-légionnaire ? Il a bien le profil de l’emploi et plus rien ne me surprend ici. Voilà qui veut dire que je vais devoir m’occuper de tout dans ma nouvelle activité car Aldo m’a déjà dit à plusieurs reprises qu’il n’aura que peu de temps à y consacrer. J’ai d’ailleurs l’impression qu’il ne “travaille” que le matin ! Son absence ne me pose pas de problème majeur car son incompétence pourrait représenter une gêne pour moi. Par contre, Dias m’aurait été utile et je suis assez ennuyé de son retrait de l’équipe. C’est à ce moment-là qu’il entre dans le bureau. Je ne fais aucune allusion à la nouvelle que vient de m’annoncer Aldo mais je dis aux deux associés qu’avant d’aller plus loin ensemble, il faut impérativement clairement définir nos relations. Comme je m’y attendais, le ton monte entre eux. Au bout d’une dizaine de minutes, Dias annonce à son partenaire qu’il n’a pas besoin de lui pour mener le projet à son terme. Aldo s’énerve et lui rétorque que si c’est comme ça, il n’a qu’à se démerder tout seul et qu’il lui retire tout support. Dias se lève, furieux, et quitte le bureau en claquant la porte. Aldo s’empresse de me rassurer en me disant que son associé ne peut rien faire sans son appui car il n’a ni ses relations, ni ses moyens financiers.

Après cet échange houleux, je propose à Aldo qu’en attendant de rencontrer Martin en septembre, nous pourrions commencer par préparer l’offre de collaboration avec la Poste, l’autre source potentielle de revenus rapides. Je lui demande de rencontrer Alain, le directeur de cabinet du ministre, dont le bureau est dans le même bâtiment. Il peut nous recevoir quelques minutes plus tard et nous avons un entretien rapide où je fais quelques propositions qui semblent lui plaire. Voyant le support de ce dernier, je me dis que même sans Dias, je devrais pouvoir m’en sortir. De retour dans le bureau d’Aldo, j’aborde le sujet de la rémunération et du contrat de travail. Nous concluons un accord pour la signature d’un CDD de directeur commercial pour une période de six mois avec un salaire net de 400 000 francs CFP. Un second contrat, d’une durée de deux ans, doit définir la commission de 20 % sur la marge nette à laquelle j’aurai droit en tant qu’agent commercial exclusif. Je n’ai plus qu’à préparer les documents à faire signer par la femme d’Aldo, gérante de la société. Je quitte le ministère, satisfait de ma rencontre. Reste le cas de Dias à éclaircir. Je l’appelle sur son Vini et nous prenons rendez-vous dans un café du centre-ville où nous passerons deux bonnes heures à discuter. Il me présente le contrat de distribution qu’il veut faire signer à Aldo. En gros, il se définit comme concepteur et fournisseur exclusif du produit, qu’il assimile à une oeuvre artistique, dans un document qui lui donne beaucoup de droits et peu d’obligations. A mon avis, le contrat est inacceptable en l’état pour Aldo et j’essaie de convaincre Dias de rejoindre plutôt la société en tant que salarié, tout en conservant la propriété intellectuelle du produit. Il est entêté et ne veut rien savoir. Je lui propose de se revoir avec Aldo lundi et d’accepter de ne pas quitter le bureau tant qu’un accord raisonnable pour les deux parties n’a pas été trouvé. J’ai de plus en plus l’impression que je vais devoir choisir l’un des deux camps, et ça m’ennuie beaucoup…

Le reste de la semaine n’a pas été très riche en nouveautés. C’est la saison des combats de coqs, très populaires à Tahiti. Il y a eu un crash d’avion au Venezuela où une centaine d’Antillais ont été tués. Pendant plusieurs jours les infos et la presse écrite n’ont parlé que de ça. L’accident a été largement récupéré politiquement par Chirac qui a trouvé là une excellente occasion de faire parler de lui. Il me semble me souvenir que les Antilles, fief traditionnel de la droite, ont basculé à gauche et il était temps pour le président d’aller courir après quelques voix. On sent que les élections de 2007 se rapprochent et sa côte de popularité est très basse après les échecs encaissés ces derniers mois. Que le peuple est malléable et se laisse manipuler facilement ! J’écoutais les nombreuses interviews d’Antillais qui étaient visiblement très contents d’être surexposés médiatiquement. Passer à la télévision illustre bien le “quart d’heure de célébrité” qu’évoquait si bien Andy Warhol. C’est rageant de voir la bêtise et la naïveté humaine… Face aux médias, les Polynésiens ont un certain sens de l’autodérision. Ils ont réattribué l’acronyme de l’Agence Tahitienne de Presse (ATP) à “Aime Ton Président”, faisant référence à l’époque où l’organe officiel de presse était aux pieds du gouvernement Flosse. Il y a en ce moment une exposition d’un peintre popa’a, mélangeant dans ses toiles hyperréalistes et ironiques les représentations de la société traditionnelle polynésienne aux symboles des sociétés occidentales. Son exposition s’appelle “Liberté, égalité, bananes”… Elle a l’air de valoir le coup d’oeil et j’irai certainement la visiter.

Le G.I.P. fait à nouveau parler de lui. Trois cents employés bloqueront pendant quelques jours le Motu Uta, coupant ainsi l’approvisionnement en marchandises et surtout en carburant de Tahiti. La tension monte entre les syndicats et le gouvernement. Oscar Temaru, entouré de l’ensemble de ses ministres, intervient à la télévision et menace sérieusement les grévistes, qui finiront par suspendre leur mouvement. Il est vrai que les inspirations indépendantistes du nouveau président du territoire effraient les investisseurs étrangers et l’économie se dégrade de mois en mois, malgré quelques petits signes récents de reprise. Ce n’est donc vraiment pas le moment de compliquer les choses par des mouvements sociaux, d’autant plus qu’il est très vraisemblable qu’ils soient manipulés par le parti de Gaston Flosse (qui l’a démenti bien sûr). Ce qui est très drôle est de voir Temaru de l’autre côté des barricades, lui qui a été un opposant radical pendant une trentaine d’années ! Quant aux syndicats, ici ou ailleurs, je les tiens en bien piètre estime. Ils ont certainement ouvert la porte à de nombreuses bonnes réformes en leur temps, mais aujourd’hui ils ne font que défendre des privilèges individuels selon le même système de pouvoir corrompu que celui de leurs adversaires. La satisfaction des ambitions personnelles prime avant tout.

Je passe ma journée de dimanche à préparer les contrats pour Aldo, que je dois voir le lendemain matin au petit-déjeuner. Je lui ai demandé de convier Alain, le directeur de cabinet, à se joindre à nous. Il me semble assez impliqué dans cette affaire et je veux m’assurer de bien avoir l’accord de toutes les parties avant de m’engager définitivement. Je termine la rédaction des deux documents dans la soirée et les envoie par e-mail à Aldo. Je me suis renseigné depuis quelques jours sur la législation du travail en Polynésie. Il y a de nombreux points qui diffèrent de la métropole, à commencer par la durée du travail hebdomadaire, toujours fixée à 39 heures. La protection sociale est plus réduite avec l’absence d’allocations chômage. Il n’existe pas de conseil des prud’hommes, les litiges étant gérés par l’inspection du travail qui transmet le dossier aux tribunaux si leur médiation n’aboutit pas. En principe, la Polynésie dispose de la même législation que la France, avec quelques lois organiques en plus. Cela dit, son application n’est pas systématique car une fois qu’un nouveau texte est adopté en métropole, il doit être préalablement validé par l’assemblée territoriale avant d’être mis en vigueur ici. C’est ainsi que la loi Weil légalisant l’avortement ne fut été adoptée qu’en 2001 en Polynésie, soit 26 ans après la France. Je suppose que le puissant lobby religieux a bloqué ce progrès le plus longtemps possible, faisant ainsi exploser la surnatalité avec les problèmes qui en découlent. L’âge moyen en Polynésie était en 2004 de 27 ans contre près de 39 ans en France à la même époque.

Lundi matin, je me présente au ministère à huit heures, comme convenu. Depuis mon nouvel appartement, il me faut à peine cinq minutes de voiture pour rejoindre le quartier des administrations, situé autour de l’avenue Bruat. Aldo a une bonne vingtaine de minutes de retard, comme d’habitude. Aucune nouvelle de Dias. C’est au tour d’Alain d’arriver peu de temps après. Il a la main gauche très enflée et nous dit qu’il a une crise de goutte. Il demande à Aldo de le conduire à l’hôpital. C’est foutu pour le petit-déjeuner. Aldo me dit qu’il me rappellera en fin de matinée. Je n’ai plus qu’à rentrer chez moi et attendre. Il me téléphonera effectivement vers midi pour me donner rendez-vous dans un restaurant près de la mairie de Papeete. Je le retrouve quelques minutes plus tard, attablé en compagnie d’Alain. Nous commençons à discuter. Le directeur de cabinet est bien plus intéressant et surtout plus malin qu’Aldo. Il a été rédacteur en chef adjoint de RFO (Radio France Outremer) avant de s’investir dans la politique. Notre déjeuner dure deux bonnes heures et je n’en dirai pas plus sur les choses intéressantes que j’apprends… Concernant Dias, Aldo veut s’en débarrasser à l’usure. Je lui répète que je ne veux pas me mêler de leurs petites affaires et que c’est un problème à régler entre eux. Quand le serveur nous apporte les plats, une fois de plus je n’en reviens pas : Alain et Aldo font une courte prière avant de s’attaquer à leur assiette. Incroyable ! Je n’avais encore jamais vu une telle bigoterie dans un pays moderne. C’est effrayant… Le déjeuner se termine et nous devons nous retrouver au bureau d’Aldo pour voir ensemble les contrats que j’ai préparés. Curieusement, nous quittons le restaurant sans payer l’addition, qui ne nous a d’ailleurs pas été présentée…

Aldo part dans sa Mercedes en compagnie d’Alain et je rejoins ma voiture, garée un peu plus loin. A peine arrivé devant le ministère, mon Vini sonne. C’est Aldo qui me dit devoir déposer Alain quelque part et préfère finalement que l’on se voie le lendemain matin. Il me promet de me rappeler tôt dans la matinée. Je commence à prendre l’habitude de ces changements de dernière minute. Cette fois ça ne me pose pas de problème car il fallait de toute façon que je lui laisse le temps de lire les contrats que j’ai préparés.

Mardi 23 août, 11 heures, mon téléphone reste muet. J’en ai marre d’attendre chez moi et je prends l’initiative d’appeler Aldo sur son portable. Il répond et me dit à voix basse qu’il ne m’a pas oublié mais qu’il est à un enterrement et qu’il me rappellera dans l’après-midi. La journée, puis mercredi, jeudi, vendredi, passent et je n’ai aucune nouvelle. Je n’ai pas envie de le relancer une fois de plus car maintenant la balle est dans son camp. Je lui envoie cependant un e-mail vendredi soir pour lui communiquer mon nouveau numéro de Vini et lui rappeler que je suis toujours dans l’attente de son appel. Je profite du temps libre pour m’occuper des nombreuses choses à faire suite à mon déménagement. Je réédite également le dernier article posté sur le blog pour en couper certaines parties. Des lecteurs m’ont fait remarquer, à juste titre, que j’étais allé un peu trop loin en dévoilant quelques détails confidentiels qui pouvaient me porter préjudice.

Samedi après-midi, c’est la finale du tournoi international de golf de Tahiti. J’y vais pour voir à quoi ça ressemble. En me promenant sur le green, je vois au loin un type qui a l’air de faire partie de l’organisation et qui me fait des grands signes. Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais en plein dans le parcours de la compétition et qu’un joueur attendait sans doute que je libère le terrain pour frapper sa balle ! Je m’éloigne rapidement… Je ne peux pas dire que j’ai été vraiment emballé par ce premier contact avec le golf, mais j’y retournerai quand même un de ces jours pour faire un parcours d’initiation avec mon ancien voisin. J’ai appris après mon départ que le président Temaru était présent sur le green. J’ai peut-être perdu une occasion de le rencontrer, mais j’en aurai sûrement d’autres.

Dans la soirée, je rejoins à l’aéroport international Michel, le propriétaire de l’appartement, et sa femme. Comme prévu, ils partent dans leur propriété de Lozère jusqu’en janvier. Michel m’avait appelé quelques jours auparavant pour me proposer de me prêter sa voiture pendant son absence, une Volkswagen Polo blanche. Il m’a juste demandé de prendre en charge les frais d’assurance, soit 10 000 francs CFP (85 euros) par mois. J’ai déjà la voiture de location et je n’ai pas vraiment besoin d’un second véhicule mais l’affaire étant très intéressante financièrement, j’accepte sa proposition qui arrange tout le monde. J’ai déjà payé la location de la Citröen pour un mois, jusqu’au 15 septembre, mais je pourrai ainsi ne pas renouveler le contrat et économiser près de 90 000 francs par mois jusqu’en janvier. Ensuite il sera éventuellement temps d’acheter un 4×4.

Avant de quitter l’aéroport au volant de ma nouvelle voiture, je passe un peu de temps à discuter avec le couple. Il font aussi de la voile et nous évoquons l’idée de peut-être louer à leur retour un catamaran de croisière pour faire une balade dans l’archipel des Tuamotu. La perspective de remonter sur un voilier me tente beaucoup. Je n’ai plus navigué depuis trois ans. D’ailleurs, l’idée de racheter un bateau pour découvrir le Pacifique me trotte toujours dans la tête.

Je constate que Michel est assez critique à l’égard de la Polynésie. Il a l’air d’en avoir vraiment fait le tour et donne l’impression de n’y être plus retenu que par ses intérêts financiers. Il décrit les locaux comme étant abreuvés de mauvaise bouffe, de gros 4×4 pour lesquels ils s’endettent lourdement et de films pornos. Il est vrai que le choc du passage d’une organisation tribale à la société de consommation, largement introduite à coups de subsides de l’état français pendant la période des essais nucléaires, a été violent car très rapide. Une chose assez frappante à Tahiti est le contraste entre la morale religieuse, la sexualité semble-t-il assez débridée et les faits divers de viol, d’inceste ou de pédophilie qui sont monnaie courante. Cette semaine encore, trois polynésiens ont roué de coups et violé un métropolitain, sans raison et en plein jour. Peu de temps auparavant, c’était une gamine de huit ans qui était violée derrière une église. C’est très intéressant de voir le côté “pile” d’une société, loin du cliché des belles plages et des lagons. J’en apprends tous les jours sur les subtilités de la vie insulaire locale.

Sur une note plus légère, je suis vraiment très content de mon nouvel appartement. La climatisation est un véritable bonheur, non pas tant pour lutter contre la chaleur à laquelle on s’habitue mais surtout pour assécher l’air qui est très lourd en ce moment. J’ai découvert la beauté des lumières de la ville de Papeete la nuit que je ne me lasse pas de regarder quand je sors fumer une cigarette sur la terrasse. Le dimanche est un jour assez particulier, très musical. Il y a un temple protestant à proximité d’où filtrent parfois des chants religieux façon gospel ou des sermons aux sonorités de discours politiques. Les polynésiens sont très friands d’expression musicale. Autant le style paraît ringard dans les clips vidéo, autant il inspire la fraîcheur quand il est spontané. J’ai entendu toute la journée une demi-douzaine de personnes installées sur leur terrasse reprendre en choeur des chants en ma’ohi et en français. Ambiance exotique garantie ! Plus tard ce sera une école de danse je crois, située en contrebas de la colline, qui fera le spectacle.

Lundi, toujours pas de nouvelles d’Aldo et je commence vraiment à me poser des questions. Je vois qu’il a bien eu mon e-mail expédié vendredi dernier car j’ai reçu l’accusé de réception. J’avais également envoyé un mot à Dias que j’avais essayé de joindre sans succès à plusieurs reprises sur son Vini. Ce sera lui qui me rappellera mardi matin en me proposant de se rencontrer au Mana Rock Café.

En arrivant à la brasserie, j’aperçois Armelle installée sur la table voisine de celle de Dias. Je lui fais la bise en passant et lui propose de prendre un verre si elle est encore là après mon rendez-vous. Dias est en grande forme et arbore toujours son look de baroudeur aux lunettes noires. Il commence par me dire qu’il est désormais inutile d’essayer de le joindre sur son Vini. La ligne était payée par Aldo et il ne l’utilise plus. Il devrait avoir très prochainement un nouvel abonnement à son nom. Ca commence fort, le divorce entre les deux associés semble bel et bien consommé. Il me confirme le fait en m’annonçant qu’il a pris la décision de jouer cavalier seul. Il doit voir un avocat dans trois semaines pour monter sa propre société. Je lui explique où j’en suis de mon côté, et que je n’ai plus aucune nouvelle d’Aldo, ce qui ne l’étonne guère. Dias me raconte beaucoup de choses sur son ex-associé et me montre son autre visage. A vrai dire, je m’étais déjà fait une opinion du personnage très proche de la réalité. Il me paraît maintenant plus que probable que je ne travaillerai pas avec lui. Je dois avouer que je ne considère pas ce retournement de situation comme une grande perte. Un trait typique de mon caractère est que même dans la pire des situations, je ne regarde que les aspects positifs de celle-ci. Aldo m’aura indirectement redonné la volonté de poursuivre mon expérience polynésienne, sans compter tout ce que j’ai pu apprendre grâce à lui. Si la commission du 11 août ne s’était pas bien déroulée, je serais peut-être déjà à l’heure actuelle à Paris. Le fait de m’être véritablement installé à Tahiti est sans doute un risque que j’ai pris, surtout financier, mais c’est dans la précarité que la volonté de réussir est toujours la plus forte. Dias, avec qui j’ai toujours eu de bons rapports, ne me surprend guère quand il me propose de m’associer avec lui. Contrairement à ce qu’Aldo affirmait, il possède un petit pécule de quelques millions probablement suffisant pour démarrer modestement, mais il est évident qu’il ne peut me rémunérer à hauteur de ce que je souhaite. Il m’offre d’entrer au capital de sa société. Je lui fais part de mes doutes quant à la viabilité financière de l’opération car Aldo avait un grand avantage sur lui, celui du réseau de relations. Il est aussi probable que ce dernier va tout faire pour lui mettre des bâtons dans les roues. De plus, Dias me paraît beaucoup trop optimiste sur le volume des ventes qu’il est certain de pouvoir atteindre. Et enfin, je pense qu’il serait imprudent de ma part de me risquer à affronter sur son terrain Aldo car ma situation est encore précaire. Je réponds à Dias que je vais réfléchir à sa proposition et que je le rappellerai d’ici quelques jours. Avant de quitter le Mana Rock Café, je m’installe à la table d’Armelle pour bavarder quelques minutes. Elle me dit être en arrêt maladie pour un mois et qu’elle en a marre de bosser dans sa parfumerie. Une école de danse lui a fait une proposition d’animer un cours deux ou trois fois par semaine, et elle n’arrive pas à se décider de reprendre ou non son ancien métier de danseuse. Elle a l’air encore plus déprimée que d’habitude et je sens qu’elle a envie de rester ruminer seule. J’ai vraiment du mal à comprendre ces gens au caractère velléitaire face aux nombreuses opportunités du quotidien qui ne demandent qu’à être saisies… En rentrant chez moi j’essaie d’appeler Michel, celui qui m’a aidé à faire mes premiers pas à Tahiti. Voilà des semaines qu’il était injoignable. Cette fois, il répond au téléphone et je lui propose de prendre un verre le lendemain aux “Trois Brasseurs”. Il explique son long silence en me disant avoir été très malade pendant deux semaines.

Mercredi je retrouve comme prévu Michel, accompagné d’un ami juriste, Hervé. Ce dernier est un demi, de père polynésien et de mère française, ce qui est moins courant que l’inverse. Il est né sur l’île de Huahine où il a vécu jusqu’à l’âge de 19 ans. Puis il est parti en métropole et a fait ses études de Droit à la faculté d’Aix en Provence, avant d’exercer pendant une vingtaine d’années à Marseille dans le secteur immobilier. Il est ensuite revenu à Huahine, qui est paraît-il l’un des plus beaux coins de Polynésie. Il hésite entre rechercher un emploi de juriste à Papeete ou créer une librairie sur son île. Coïncidence amusante, c’est un vieil ami et voisin du demi-frère de Roti, celui-là même dont il avait été évoqué que je garde le motu. C’est ainsi que j’ai appris que Moana – le demi-frère – avait finalement décidé de rester sur son motu pendant au moins un an, ce qui explique partiellement pourquoi Roti ne m’avait jamais rappelé. Petit monde… Cela dit, Hervé me dit que je n’ai rien perdu car la vie sur le motu en question est loin d’être évidente, en particulier à cause des hordes de moustiques et de nonos. Il paraît que les précédents gardiens, venus de métropole, n’ont pas pu tenir plus d’un mois ! Entre le rêve et la réalité il y a souvent un large fossé… J’ai noté le numéro de Vini d’Hervé et je passerai certainement le voir un de ces jours à Huahine. Quant à Michel, il est fidèle à lui-même et j’en ai déjà bien assez parlé dans les articles précédents. Il prépare toujours depuis des semaines le tournage d’un vidéoclip musical. Dans la matinée, il est passé avec Hervé voir … Aldo. Michel aussi est en affaires avec ce dernier, qu’il m’avait d’ailleurs lui-même initialement présenté. Je lui raconte mes déboires avec le bonhomme et lui dis que je ne veux plus entendre parler de lui. J’apprends qu’Aldo a eu le culot de prétendre qu’il ne comprenait pas pourquoi je ne le rappelais plus, alors que j’attends un signe de vie de sa part depuis plus d’une semaine. Il se fout vraiment de ma gueule celui-là et ne perd rien pour attendre…

Nous sommes le lundi 5 septembre à l’heure où je termine ces quelques lignes. Il va sans dire qu’Aldo ne s’est toujours pas manifesté, depuis maintenant quatorze jours, et j’ai définitivement tiré une croix dessus. Je me suis d’ailleurs fermement décidé à l’envoyer promener s’il avait la mauvaise idée de se souvenir de mon numéro. Il va donc falloir que je me remette sérieusement à la recherche d’un boulot. J’ai perdu plus d’un mois avec le projet d’Aldo et ça m’est resté en travers de la gorge. Je ne sais pas ce qui s’est passé au juste, mais je le soupçonne surtout d’être un incapable frileux. Alain l’a peut-être mis en garde que je ne me laisserais sans doute pas faire s’il essayait de me jouer un sale tour. Je ne suis pas dupe, il y avait peu de chances qu’Aldo n’ait été tenté de se passer de mes services une fois le plus gros du travail effectué. Quant à l’offre de Dias, j’y réfléchis toujours. Peut-être pourrais-je lui donner un coup de main pour lancer sa société, sans y participer directement, et voir ce que ça donne ? Pour l’instant j’ai beaucoup de temps libre. J’ai contacté et vais sans doute adhérer à l’association LoLiTa qui fait une promotion active des logiciels libres en Polynésie. Je pourrai éventuellement me faire de nouveaux contacts grâce à eux tout en participant à un projet associatif. J’ai aussi entendu parler d’une possible création prochaine d’un magasin d’informatique dédié exclusivement aux produits Apple et j’ai fait parvenir à l’investisseur mon curriculum vitae. J’ai envoyé un autre CV aux deux directeurs de la plus grosse boîte d’informatique de Polynésie, probablement la seule susceptible d’avoir quelques besoins dans le monde Unix. Pour en terminer avec les pistes encore d’actualité, je dois toujours appeler le conseiller spécial d’Oscar Temaru sur la recommandation de Monsieur B. Je ne crois pas beaucoup à son aide, mais qui sait… Je réfléchis aussi de plus en plus à prendre une patente afin de pouvoir travailler à mon compte. Presque tout le monde me l’a suggéré, en dehors d’Aldo, car en cette période de difficultés économiques, les entreprises hésitent beaucoup à engager de nouveaux salariés, même si elles ont des besoins. Il est plus facile pour elles de faire appel à des consultants externes. Si toutes les options liées à l’informatique s’épuisent, pourquoi ne pas faire quelque chose de radicalement différent ? Maintenant que je suis là avec une quasi-certitude pour au moins quelques mois, j’ai l’esprit beaucoup plus léger.

Si le travail avec Aldo s’était concrétisé, je ne pense pas que mon quotidien aurait été très intéressant (ou possible) à raconter. J’avais dans l’intention de mettre fin à ce blog après un dernier texte de conclusion. Maintenant que je suis presque revenu à la case départ, d’autres articles sont à suivre dans les semaines à venir.

Donc à bientôt pour de nouvelles aventures !

You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.
3 Responses
  1. Alban dit :

    enfin un « vrai » blog, avec du consistant, du réel..certes je n’ai lu que la première page mais je vais m’attaquer aux autres.
    Ayant passé des vacances chez ma belle famille qui habite la-bas je partage beaucoup de vos opinions sur cette société et suis avec attention votre parcours (avec l’espoir de vaincre ma trouille est d’aller m’installer la-bas un jour)
    Bonne continuation !!

  2. Chris Honorat dit :

    Bonjour,

    Je viens de découvrir ce blog par hasard en surfant sur le net, et l’ai rapidement parcouru…

    Je vais devoir prendre un peu de temps pour en lire plus, il est assez agréable de trouver un blog ou quelqu’un réfléchi et apporte un regard différent sur la Polynésie d’aujourd’hui.

    Et qui plus est, il est surprenant de trouver quelqu’un qui connait Chloé Delaume à Tahiti !!! 🙂

    Bonne continuation.

    Chris.

  3. Georges dit :

    Salut Smop,
    Quand j’ai quelques minutes, comme ce soir, je parcours ton blog et petit à petit, je m’aperçois que nous avons pas mal de choses en commun … bien évidemment en plus de nos tailles et motos … 😉
    Georges

Leave a Reply

XHTML: You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>