Hauts et bas : la dernière ligne droite…

Lundi 1er août, c’est le déluge. J’ai une réunion de travail au ministère avec Aldo et Dias (j’ai appris qu’en portugais ce prénom s’écrit avec un “s”). Le ciel est très couvert et l’expression “tomber des cordes” prend toute sa valeur. Je ne suis pas superstitieux, mais j’ai l’impression que le temps est un mauvais présage pour la suite des événements. Cette météo persistera d’ailleurs presque toute la semaine, avec quelques rares éclaircies. Sur la voie “rapide”, je ne vois quasiment rien et dois rouler à 30 km/h. Le caoutchouc des balais d’essuie-glaces de la Clio de Bernard est réduit à un tel point que le pare-brise va bientôt être attaqué par le métal. La route est par endroits noyée de boue. De véritables torrents se déversent des conduites écoulant l’eau de la montagne. Je lirai le lendemain dans la presse que des maisons de la commune de Fa’aa, où se trouve l’aéroport international, ont été inondées par cinquante centimètres d’eau. Il parait que c’est comme ça chaque année. Je me demande bien où sont passés les dizaines de millions d’euros de subventions du gouvernement français. Gaston Flosse saurait peut-être répondre à cette question…

La ville de Papeete est quasiment déserte et je me gare facilement à proximité du ministère. Malgré une petite accalmie, j’arrive trempé dans le bureau d’Aldo. Je me félicite d’avoir acheté des vêtements tropicaux qui sèchent très vite. Dias arrive quelques minutes plus tard et nous commençons notre réunion. Afin de pouvoir mieux comprendre l’industrie perlière, je questionne longuement mes deux interlocuteurs sur les données économiques et les enjeux de ce secteur. Nous abordons point par point toutes les étapes de la production à la commercialisation. Dias connaît manifestement très bien son sujet. Ce type-là m’est sympathique. A quelques exceptions près, j’ai toujours trouvé que parmi les peuples européens, les portugais étaient des gens agréables. Ils sont souvent humbles, gentils et travailleurs. En juillet 2001, à la fin de mon tour de l’Atlantique à la voile, j’avais beaucoup hésité à m’installer dans l’archipel volcanique des Açores, mais j’en avais abandonné provisoirement l’idée, étant parmi d’autres raisons dérangé par le côté très catho de ces îles portugaises.

Au bout d’une bonne heure et demie de réunion, je commence à évoquer mon rôle exact dans ce projet. La commercialisation du CD-ROM ne représente qu’une petite partie des objectifs à atteindre et je n’ai toujours pas eu de proposition ferme de collaboration de la part d’Aldo. J’ai besoin de savoir où je mets les pieds car je joue mon avenir à court terme. Comme je l’écrivais la dernière fois, j’ai décidé que si je ne trouvais pas une manière de m’intégrer en Polynésie d’ici la fin du mois d’août, je quitterais la région. Je ne sens pas une grande implication d’Aldo. J’ai l’impression qu’il veut faire un “coup” financier mais qu’en réalité ce sont surtout ses ambitions politiques qu’il cherche à satisfaire. Sans rentrer ici dans le détail de notre discussion, je comprends qu’il ne lui déplairait pas de devenir ministre… Le personnage de bande dessinée “Iznogood” traverse furtivement mon esprit, celui qui voulait “devenir calife à la place du calife”. Ca ne me pose pas de problème, mais s’il veut que je l’aide dans ses projets, il va falloir qu’il m’en donne les moyens et la motivation. Je n’ai pas non plus l’intention de travailler pour lui à l’oeil. Je lui dis assez clairement que s’il souhaite ma collaboration à plein-temps, j’évalue celle-ci à 500 ou 600 000 francs CFP mensuels (environ 5 000 euros) pour commencer. C’est à peu près ce que me coûte la vie ici aujourd’hui, sans rien faire de folichon. Nous avions parlé la dernière fois d’une rémunération sous la forme d’un contrat de travail pour quelques mois au ministère et je n’ai toujours rien vu de ces belles promesses. Je me pose des questions sur son influence réelle. Aldo est sur la défensive, et me dit que les choses ne sont pas si simples que ça. Par ailleurs, il ne souhaite plus investir le moindre franc de ses deniers personnels. Je lui réponds qu’il ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ! Je lui propose de lui donner un coup de main jusqu’à la réunion de la commission de l’industrie perlière le 11 août et d’attendre quelques jours le résultat de cette dernière. Je lui fais comprendre qu’ensuite, s’il ne me montre pas un “signe fort” de sa bonne volonté, je laisse tomber. Après tout, il me paraît acceptable qu’il ne veuille pas mettre la main à la poche tant qu’il n’a pas vu de retour sur l’investissement qu’il a déjà fait. Ce projet est dans les cartons depuis déjà une dizaine d’années… La commission sera un moment clé où tout peut se jouer, pour lui comme pour moi.

Aldo téléphone à Sandra, la conseillère technique du service de la perliculture au sein du ministère de la mer. Rendez-vous est pris pour nous deux lundi prochain à 8h. C’est elle qui présentera le produit devant la commission, afin d’en obtenir son soutien, mais surtout une première commande. Il est donc essentiel de la convaincre et de la motiver. Il n’y a pas de haut-parleur sur le téléphone d’Aldo, mais j’ai le sentiment que ce dernier doit insister pour obtenir ce rendez-vous. La suite de la conversation avec Sandra est encore plus inquiétante car je comprends clairement qu’Aldo a envisagé de vendre carrément la totalité des droits du CD-ROM. Dans ce cas de figure, je n’ai plus aucune place ni intérêt dans le projet… Je sors fumer une cigarette avec Dias, qui a aussi l’air d’être contrarié. Aldo nous rejoint quelques minutes plus tard et nous retournons à son bureau. J’aborde le sujet franchement et le ton commence à monter sensiblement. Aldo et Dias ne sont manifestement pas d’accord sur l’option de céder les droits et ils se rejettent mutuellement la faute d’en avoir fait la proposition à Sandra – ce que je ne savais pas ! Aldo s’énerve, ordonne à Dias de se taire et le somme de ne pas déballer leur linge sale en ma présence. Je calme le jeu et mets les choses au point : je vais préparer la présentation à la commission et aller au rendez-vous avec Sandra. Nous réévaluerons tous ensemble la situation à la mi-août et déciderons si nous continuons ou pas à collaborer. Aldo et Dias m’assurent tous les deux que si nous parvenons à décrocher un contrat lors de cette commission, ils réinvestiront la totalité de leurs gains dans la poursuite du projet. Je prends bien note de leur engagement et quitte le bureau en convenant de les revoir d’ici la fin de la semaine avec une maquette de document.

Je sors du ministère avec pour seule alternative en tête le spectre d’un retour à Paris. Je n’ai plus aucune nouvelle des autres actions entreprises. Ni François Nars, ni le Club Med ne m’ont rappelé. Ne parlons même pas de mes contacts précédents… C’est le désert total. Il pleut toujours et je me dis que les jeux sont quasiment faits. Il va falloir que je trouve un autre endroit où aller traîner mes guêtres. Je repense à la Thaïlande, ou un autre pays d’Asie du sud-est. Pourquoi pas le Moyen-Orient ? Le Liban et la Palestine m’ont toujours attiré. Mais quoi qu’il en soit, une nouvelle destination demande de la préparation, et je sais qu’un séjour de quelques mois en France va m’être pénible, très pénible. Surtout à Paris… Retrouver du boulot ou remonter une société, louer un appartement, racheter au moins l’essentiel, le tout dans le froid et la grisaille de la capitale. A mes yeux, un véritable cauchemar ! J’entends souvent des gens me dire que j’ai de la “chance” ou du “courage” de vivre la vie que je mène et qu’ils n’en seraient pas capables. Ca me fait toujours doucement marrer d’entendre ça. Je n’ai vraiment pas l’impression de faire des choses exceptionnelles. Je me sens juste libre dans ma tête et ai choisi de limiter au maximum les contraintes pour pouvoir être le plus mobile possible. La vie est somme toute assez courte et il y a tellement de choses à voir et à faire ! Je ne peux imaginer de vivre sans un mouvement perpétuel. L’idée de rester dans une petite case soigneusement délimitée par les barrières mentales que le système nous inculque dès le plus jeune âge me hérisse…

Je ne vais pas me laisser aller à la déprime. L’expérience m’a démontré plus d’une fois que c’est sous stress que je suis le plus productif. J’ai toujours réussi à me sortir des mauvaises passes au dernier moment et je n’ai pas l’intention d’accepter la défaite si vite. Après tout, je savais qu’en venant ici j’allais devoir faire face à des moments difficiles. Et encore, je suis en terrain relativement connu. Rapa aurait été une tout autre aventure si j’avais réussi à l’atteindre…

Pour me changer les idées, je passe chez l’artisan où je dois récupérer le keshi que j’ai acheté la semaine dernière à Hei Arii. Le montage est très discret et met bien en valeur l’objet. Le pendentif rejoint aussitôt les autres souvenirs accrochés à la chaînette qui n’a pas quitté mon cou depuis plus de douze ans. Je profite aussi de ma présence à Papeete pour passer à la Maison de la Presse me connecter sur Internet et relever mes e-mails, puis à la bijouterie de Bernard payer le loyer de la semaine à venir.

Au fil des jours, je croise toujours les mêmes personnes en ville : Hei Arii qui va d’un bijoutier à l’autre présenter ses créations ou revendre des perles ; Armelle l’ex-danseuse mélancolique ; David qui me dit songer à quitter Tahiti pour essayer d’aller vivre quelque temps dans un kibboutz en Israël. Une autre fois ce sera Dias que je verrai du côté du marché, en compagnie de quelques types assis par terre. Il me saluera au passage, et à ma question “- tu ne bosses pas ?” il me répondra avec un grand sourire “- je ne travaille jamais…”. Intéressant d’entendre ça de la part de quelqu’un avec qui je vais peut-être devoir bosser ! Le seul qui a totalement disparu du paysage est Michel. J’avais pour habitude de le croiser régulièrement, mais je ne le verrai pas de la semaine, ni de la suivante. J’ai essayé de l’appeler sur son Vini mais je tombe à chaque fois sur sa messagerie vocale. Aux dernières nouvelles il était en train de faire des travaux dans sa maison.

Tahiti est un microcosme. Curieusement, moi qui ai été un ardent défenseur de l’anonymat parisien, j’arrive maintenant assez bien à m’adapter à ces endroits où tout le monde connaît tout le monde et où tout se sait. Ca me rappelle un peu Saint Aignan sur Cher, petite bourgade de Touraine où j’ai vécu quelques mois en 1986-87 pour … m’associer à un projet de reprise d’une boîte de nuit locale. Cette courte parenthèse ne figure pas dans mon CV ! Cela dit, j’ai vraiment changé, car à l’époque j’avais fini par avoir beaucoup de mal à supporter la promiscuité provinciale et j’étais retourné à Paris. Le pire dans ces endroits-là, ce sont les histoires de cul. Comme il n’y a pas grand-chose à faire, les parties de jambes en l’air occupent beaucoup les gens et alimentent indéfiniment leurs conversations. Quand ça concerne les autres, c’est amusant, mais quand il s’agit de sa propre vie “privée” ça devient vite fatiguant et parfois même malsain. Et pourtant, je ne suis vraiment pas coincé en la matière ! Chabrol aurait beaucoup de matière à inspiration à Tahiti.

Mercredi, je rends la Ford Fiesta de location car la Clio de Bernard a été réparée et j’ai pu la récupérer comme convenu. En fait, le garagiste n’a rien fait pour la fuite d’huile mais a juste changé le pneu arrière droit. La voiture fait à présent un drôle de bruit de courroie. J’espère qu’elle va tenir encore quelque temps car je pourrais difficilement m’en passer. Les taxis sont hors de prix et louer une petite voiture me coûte plus de 300 euros par semaine malgré la petite remise qui m’est accordée. En rentrant chez moi à Paea, je trouve un placard de la cuisine auquel je ne touche jamais partiellement ouvert. Quelqu’un serait-il passé en mon absence ? Rien ne semble avoir disparu mais ça m’inquiète quand même car j’ai plus de dix mille euros d’affaires, surtout en matériel électronique quasiment neuf. A l’occasion d’un autre passage à Papeete j’en parlerai à Bernard qui manifestera sa surprise. Je ne pense pas qu’il soit du genre à mentir. Peut-être est-ce son ex-copine, la jeune et jolie marquisienne qui travaille à sa bijouterie qui aurait conservé un double des clés ? Depuis ce jour-là, chaque fois que j’y pense, je laisse en sortant un petit morceau de papier plié coincé à un endroit précis dans l’embrasure de la porte. Je ne l’ai jamais retrouvé par terre et en déduis que je n’ai plus eu de visite.

Dans l’après-midi, avec un enthousiasme digne de Xavière T. dans ses meilleurs jours, je me lance dans la rédaction du fameux document présentant le bébé d’Aldo et de Dias à la commission du 11 août. Je puise mon inspiration dans l’écoute en boucle de “Careful with that axe, Eugene” et de “Set the controls for the heart of the sun” (Pink Floyd, album live “Ummagumma”, 1969). Amateurs de Céline Dion, passez votre chemin, vous n’aimerez pas ! Les univers artificiels auxquels donnent accès les drogues ne m’ont jamais séduit. Cependant il faut admettre que la génération d’artistes inspirés au LSD, tels que les Pink Floyd à leurs débuts, ont réussi à “commettre” de véritables chefs d’oeuvre expressionnistes. Malheureusement, ce qui était le support de rituels mystiques créatifs est devenu aujourd’hui vecteur de déchéance tarifée. La Polynésie n’est pas épargnée ; on y parle beaucoup d’ice, une amphétamine de synthèse venue récemment des Etats-Unis et qui remplace peu à peu le “pakalolo”, cannabis local.

Après plusieurs heures de réflexion, d’écriture et de multiples relectures, je suis plutôt satisfait du résultat final. J’intitule mon document de trois pages “La perle de culture de Tahiti : Promotion et Nouvelles Technologies”. Rien de révolutionnaire dans le contenu, mais le texte me paraît accrocheur sans pour autant tomber dans le racolage verbeux. J’ai rédigé pendant quelques années les annonces de presse d’un éditeur de logiciels et cette expérience m’a beaucoup servi pour apprendre à rendre le fond attirant par la forme. Cette présentation est essentielle pour moi. Si je réussis à convaincre la commission de supporter, et surtout d’acheter le produit, je serai en position de force pour négocier la suite avec Aldo. Cela dit, même si tout ça marche, je dois avouer que je reste un peu frustré de la situation. Certes, le challenge de réussir dans un domaine que je ne connais pas m’excite assez, mais d’un autre côté rentrer à nouveau dans l’ordinaire d’une vie banale ne me tente pas spécialement. J’étais venu pour l’extrême et je n’ai trouvé que le commun, et encore, rien n’est fait. Mais bon, je me dis que quoi qu’il arrive, tout n’est que provisoire, et il sera toujours temps plus tard de rechercher un style de vie plus en adéquation avec mes aspirations. Occupons-nous pour l’instant de demain, après-demain est un autre jour…

Je n’arrive pas à lire en ce moment. Sur les conseils d’une amie, j’ai acheté avant de partir l’essai de Jared Diamond “De l’inégalité parmi les sociétés”. Je l’ai parcouru plusieurs fois et il a l’air d’être absolument passionnant. Il fait partie des quelques rares livres que j’ai emmenés. Les autres attendent dans deux gros cartons que je puisse fournir au copain qui me les garde une adresse fixe où les expédier. Presque chaque jour je me dis qu’il faudrait que je m’y mette, et à chaque fois je repousse l’échéance. J’ai toujours envié ceux qui parviennent à grignoter quelques pages de temps à autre, sans pour autant perdre l’essence du texte. Quand j’attaque un bouquin, il faut que j’aille d’une traite jusqu’au bout, ne m’arrêtant que lorsque je tombe de fatigue pour reprendre aussitôt que possible. Sinon, quand j’entrecoupe les chapitres avec la réalité du quotidien, je perds mon intérêt et ne lis plus que mécaniquement. En allant à Rapa, je me disais que j’allais pouvoir enfin passer des mois à ne presque rien faire d’autre que lire et écrire…

Je me console un peu en lisant la presse locale, qui me permet aussi de m’imprégner des préoccupations et du style de vie des polynésiens. J’ai découvert qu’il existait un comité de soutien pour Jean-Pascal Couraud, alias JPK, le journaliste d’investigation qui a mystérieusement disparu en 1997. Je crois en avoir déjà parlé dans un article précédent. Il dérangeait beaucoup le président Flosse et l’on soupçonne le bras armé de ce dernier, le G.I.P., de l’avoir liquidé (suite aux aveux rétractés de l’un de ses membres). Pour ceux qui veulent en savoir plus, il existe un site web (Soutien JPK). Les nouvelles d’Europe ne sont pas moins inquiétantes, loin de là. Le terrorisme islamique, exploitation logique et prévisible par la religion du sous-développement orchestré par le monde dit “civilisé”, ouvre grande la voie vers une société ultra-sécuritaire qui se replie sur elle-même. J’ai beau être à des milliers de kilomètres de tout ça, je lis presque chaque jour des articles sur ce qui va “protéger” mes compatriotes : développement de la vidéosurveillance, conservation de l’historique des communications mobiles, filtrage du contenu des e-mails, cartes d’identités et visas biométriques, puces RFID… Les quelques organismes chargés de réguler tout ça n’ont qu’un pouvoir consultatif ou sont bâillonnés par la raison d’état. Ce qui me sidère encore plus est que presque personne ne dit rien. Au contraire, le peuple en redemande en confiant son avenir à des politiques conservateurs libéraux musclés. Nicolas Sarkozy en France, Silvio Berlusconi en Italie, Vladimir Poutine en Russie, ou encore Angela Merkel qui semblerait être la favorite des prochaines élections en Allemagne, et j’en passe… Les ficelles sont toujours les mêmes : Nationalisme et démagogie. Sans compter le puant George W. Bush qui rajoute la dimension religieuse à sa dictature idéologique. Si l’on compare les discours d’aujourd’hui à ceux d’autres périodes sordides de l’histoire, on peut vraiment se demander si le peuple n’a pas la mémoire très courte…

A ceux qui me lisent et qui pensent que je suis complètement parano, je ne répondrai qu’une chose : Eteignez votre télévision, regardez bien le monde autour de vous, réfléchissez et posez-vous des questions… Je ne cherche à convaincre personne de la justesse de mes opinions, qui ne sont de toute façon que miennes et subjectives car faussées par ma propre expérience. Je voudrais juste encourager mes pairs à user de leur libre arbitre au lieu de laisser d’autres penser à leur place en fermant les yeux et en se disant “jusqu’ici tout va bien” – pour reprendre un monologue bien connu. Demain il sera trop tard…

Tiens, ça me rappelle une petite anecdote : il y a quelques mois, une mesure, certes sans grande importance mais néanmoins mauvaise (à mon avis), était mise à l’essai par le gouvernement. Une banale question de sécurité routière. Un journal avait lancé une pétition contre cette mesure, en jouant son rôle de contre-pouvoir démocratique. J’ai signé cette pétition et invitais quelqu’un avec qui je travaillais d’en faire de même, car également concerné. Une occasion de s’exprimer avant que le texte ne soit définitivement voté. Il était totalement d’accord sur le fond mais a refusé de joindre sa voix à la mienne. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Peut-être par flemme ? Peut-être par souhait d’anonymat ? Malgré mon insistance, il s’éloigne et me lance “- ne t’inquiète pas, si demain il y a la révolution, je serai capitaine…”. Je laisse au lecteur le soin de prendre acte de l’immense bêtise de sa réplique…

Où en étais-je ? Ah oui, le document pour la commission est prêt. J’appelle Aldo et Dias pour leur donner rendez-vous le lendemain jeudi au ministère. Quand j’arrive sur place, le bureau d’Aldo est fermé. Je l’appelle sur son Vini. Il était en train de faire des courses et m’avait complètement oublié ! Je me demande s’il travaille parfois… Il me dit qu’il sera là d’ici une dizaine de minutes. Dias arrive le premier et je lui confie mon PowerBook pour qu’il lise le document. Il est tout de suite emballé et trouve le texte excellent. Ce sera ensuite au tour d’Aldo, enfin arrivé, qui fera preuve du même enthousiasme devant ma prose. Il me reste encore à rédiger une proposition commerciale à présenter à la commission. Pour ce second document, j’ai besoin de quelques informations juridiques sur la société d’Aldo, des taux de TVA pratiqués en Polynésie et autres détails techniques, mais surtout des prix. Or Aldo ne se souvient pas exactement de la grille de tarifs qu’il a remise à Sandra ! Il me dit en posséder une copie chez lui. Il n’est pas non plus en mesure de me donner toutes les informations que je lui demande sur la société, dont sa femme est la gérante. Il me promet de me rappeler de chez lui dans la soirée avec tous les éléments. La prochaine étape sera le rendez-vous avec Sandra lundi matin. Aldo évoque également l’éventualité d’un entretien mercredi prochain, la veille de la commission, avec Robert Wan, le magnat de la perle et président de ladite commission. Cette fois, commençant à bien connaître mon sujet, je me sens tout à fait d’attaque pour le rencontrer. Sur ce, je quitte le ministère. Je dois avouer que mon moral est nettement remonté. Autant la réunion de lundi m’avait déprimé, autant je savoure ma petite victoire après celle qui vient de se terminer. Mon document a apporté une preuve tangible de mes compétences aux yeux d’Aldo et de Dias. Ils ont sans doute réalisé que ma collaboration peut réellement leur être utile et complémentaire. Ce n’est bien sûr qu’un premier pas, mais il a été fait dans la bonne direction.

En attendant l’appel d’Aldo dans la soirée, j’ai quartier libre. De retour chez moi, je m’installe confortablement dans un fauteuil sur ma terrasse et contemple longuement l’océan Pacifique. Dans cet appartement, la vue panoramique est vraiment magnifique. Ceux qui n’ont jamais vécu dans un endroit calme face à la mer ne peuvent pas comprendre l’extraordinaire sensation que cet environnement procure. Là où j’habitais sur la Côte d’Azur, c’était un peu la même chose, à la différence près que je n’étais pas si près de l’eau. Ici, il est juste un peu dommage que la piscine soit située entre la résidence et la plage, même si elle n’est que peu fréquentée. Cela dit, de temps à autre une jolie fille en maillot deux-pièces symbolique se prélasse sur une chaise longue ou barbotte dans l’eau claire et je profite du spectacle. J’ai maintenant quotidiennement la visite d’Hector et Sigourney, les deux tourterelles striées, que je gave de mie de pain ou de viennoiseries. Quand l’assiette est vide, Sigourney vient me le faire savoir en me tournant autour en claquant du bec pour réclamer sa pitance. Si je ne suis pas sur ma terrasse, mes deux hôtes n’hésitent plus à entrer dans l’appartement par la baie vitrée grande ouverte pour faire une tournée d’inspection autour du bar de la cuisine américaine. Je les nourris parfois à l’intérieur et écoute avec amusement le staccato de leur bec frappant l’assiette en plastique que je leur ai dédiée. Il me fait penser au bruit de la pluie sur de la tôle ondulée. Il m’arrive d’avoir la visite d’autres tourterelles dont une au plumage ébouriffé que j’ai baptisée “Papy”. Cette dernière s’est risquée un jour à venir picorer quelques miettes dans ma main. La compagnie de ces oiseaux compense un peu le manque de mes deux chats siamois restés à Paris. J’ai hâte d’être installé quelque part pour pouvoir les ramener.

Samedi, je passe à Maison de la Presse relever mes e-mails. La saison touristique battant son plein, j’ai de plus en plus souvent du mal à trouver une place libre pour connecter mon PowerBook et je dois parfois attendre ou revenir plus tard. Il n’y a que onze postes de travail et deux emplacements pour connecter des portables. Beaucoup de gens viennent ici essentiellement pour communiquer par messagerie instantanée et restent là des heures. La téléphonie sur internet, Skype en particulier, marche aussi très bien à Tahiti, les communications classiques étant hors de prix. Elle a cependant le gros inconvénient de générer une cacophonie pire encore que celle des salles de jeux en réseau. Un jour, j’ai eu droit à un retraité américain qui est resté deux heures à téléphoner à tous ses amis aux Etats-Unis pour parler de banalités tout en leur clamant fièrement qu’il ne payait que 40 cents par minute de communication. J’ai été très tenté de le faire fuir en saturant la modeste bande passante du lieu avec l’un des outils d’analyse réseau dont je dispose sur ma machine, mais je me suis finalement abstenu.

Quand je me connecte sur Internet, j’en profite régulièrement pour vérifier que les serveurs sur lesquels tournent mes différents sites web (dont ce blog) ne demandent pas de maintenance. Je dispose en effet de deux machines, hébergées à Paris et à Courbevoie, qui font également office, entre autres, de passerelles e-mail. J’ai toujours préféré, pour des questions de flexibilité, fiabilité et confidentialité, être le plus indépendant possible des opérateurs classiques. Comme pour tous les serveurs accessibles depuis le réseau Internet, les tentatives de piratage sont incessantes et je soigne tout particulièrement la sécurité. J’ai, depuis mon départ, quelques problèmes techniques avec la batterie de filtres anti-spam déployés sur le serveur principal. Par manque de temps, j’avais dû faire un peu trop hâtivement les mises à jour, assez complexes. J’en paye maintenant le prix et quelques spams, véritable fléau d’Internet, réussissent à passer. Certes, il ne s’agit que d’une trentaine par jour parmi les près de mille qui arrivent quotidiennement sur le serveur, mais c’est déjà trop à mes yeux. J’ai aussi la hantise de perdre quelques e-mails légitimes en mettant en place des règles trop strictes. Je veux également changer le logiciel qui me permet d’avoir des statistiques de fréquentation de mes sites web. J’en ai testé un que je trouve pas mal du tout et je me lance dans son installation, assez simple. Au moment où cette dernière est quasiment terminée, je fais une énorme erreur. L’une de ces fautes très bêtes dues au manque d’attention lors d’opérations banales. J’étais trop sûr de moi et n’avais pas pris les précautions d’usage, faisant trop confiance à ma connaissance du système. C’est parfois ainsi que les catastrophes arrivent, un peu comme en voiture l’oubli de jeter un coup d’oeil au rétroviseur avant de déboîter… Je m’aperçois très vite avec horreur que plus rien ne fonctionne sur le serveur, en dehors des sites web. De plus, je fais preuve de malchance car les mécanismes de sécurité en place qui auraient dû me permettre de sortir de ce type de situation ne fonctionnent pas. Je ne les avais jamais testés en situation réelle et un bug tordu m’empêche de pouvoir faire quoi que ce soit. Je suis vraiment très ennuyé, car la réparation requiert une intervention manuelle assez délicate en salle machine, et je suis à 18 000 km de celle-ci. Il est 1h30 du matin à Paris et je téléphone à l’un de mes amis qui a la responsabilité de la maintenance du serveur. Il appelle à son tour la seule personne qui a un accès physique à la salle informatique et ils conviennent de se retrouver sur place le lendemain matin, heure française.

Je ne réussirai pas à dormir cette nuit-là. Ce serveur est très important pour moi, car il est mon lien principal avec le reste du monde. J’ai bien entendu des sauvegardes mais si les choses se passent mal je ne pourrai pas récupérer l’intégralité de certaines informations irremplaçables stockées sur cette machine. Je fais la liste des choses à remettre en place en cas de désastre et commence à envisager très sérieusement de prendre dès lundi un billet d’avion aller-retour pour passer quelques jours à Paris afin de réparer autant que possible les dégâts. Vers quatre heures du matin à Tahiti (douze heures de décalage avec la France) j’appelle mon ami informaticien qui me raconte en détail son intervention. Tout s’est bien passé et en dehors de quelques retards d’e-mails, presque personne ne s’est aperçu de quoi que ce soit. Le serveur aura été arrêté au total moins d’une heure et demie. Ouf, je respire enfin et me jure que l’on ne m’y reprendra plus…

Dimanche je retourne à la Maison de la Presse pour vérifier si tout va bien. Tout est en ordre, et je termine, avec beaucoup de précautions, la mise en place du nouveau logiciel. Je découvre avec étonnement les statistiques de fréquentation du blog. Entre le 20 mai, date de mon départ, et le 8 août, ce site a reçu près de 2 900 visiteurs identifiés (c’est-à-dire venant d’une adresse Internet unique) qui ont chargé environ 32 000 pages. Ce qui est surtout intéressant est que plus de 400 visiteurs reviennent. Pour un petit site, créé il y a peu de temps, sans la moindre publicité ni référencement dans les moteurs de recherche, ces chiffres me surprennent. Je ne pensais pas que mes tribulations intéresseraient beaucoup de monde, en dehors de quelques proches amis auxquels mes articles étaient avant tout destinés. Mon enthousiasme narcissique est un peu modéré quand je découvre que quelqu’un a essayé de forcer la serrure de la Clio de Bernard, garée à cinquante mètres. C’est la deuxième fois de ma vie que ça m’arrive, la première ayant été à Orléans, où j’ai habité quelque temps dans les années 80 pour travailler sur un contrat à la centrale nucléaire de Belleville sur Loire. J’avais trouvé un matin un déflecteur arrière de ma R25 brisé. En vingt-cinq ans de vie parisienne je n’ai jamais eu le moindre problème de ce genre, n’en déplaise aux paranoïaques de la soi-disant insécurité.

Nous sommes déjà dimanche soir et Aldo ne m’a toujours pas appelé, comme convenu jeudi matin, avec les informations qui me sont nécessaires pour écrire la proposition commerciale destinée à la commission du 11 août. Il a été prévu que je la remette à Sandra le lendemain lundi à 8h ! Je n’arrive pas à le joindre ni chez lui, ni sur son Vini. Je finis par appeler Dias qui ne sait pas où son acolyte se trouve. On m’avait prévenu, les polynésiens n’ont pas la moindre notion du temps, et c’est parfois pénible. Tant pis, je me débrouillerai…

Lundi matin, Aldo me téléphone vers 6h45, me disant qu’il avait complètement oublié de me rappeler ! J’avais remarqué… Nous convenons de nous retrouver une demi-heure plus tard dans un café près du ministère pour prendre un rapide petit-déjeuner avant d’aller à notre rendez-vous. Une fois de plus, j’arriverai le premier et je devrai appeler à plusieurs reprises Aldo, en retard, pour le retrouver finalement devant son ministère. Nous prenons sa Mercedes et allons au palais de la Présidence de Polynésie, dans l’enceinte duquel se trouve le Ministère de la Mer, où Sandra a son bureau. La voiture d’Aldo, à laquelle il semble beaucoup tenir, est d’un modèle très récent, bardé de gadgets électroniques. Elle est de couleur bordeaux et ses vitres sont totalement fumées. Je remarque sur la trappe du bouchon de réservoir un autocollant fluorescent représentant un aigle aux ailes déployées. J’avais déjà pu constater que les polynésiens étaient assez friands du “Jacky tuning”… Nous nous garons juste devant la Présidence, à trois cents mètres du ministère où travaille Aldo. Derrière la grille principale, un garde vêtu d’une chemise blanche immaculée nous laisse passer après que nous ayons décliné le nom de Sandra. Le palais de la Présidence et ses jardins sont magnifiques. Ils datent de l’ère Gaston Flosse et il ne fait aucun doute que l’ancien maître des lieux avait vraiment mis les moyens dans l’édifice et ses dépendances. Oscar Temaru avait annoncé lors de sa campagne électorale qu’il refuserait de s’y installer, mais a finalement changé d’avis… Je n’ai pas de peine à le comprendre.

Une fois arrivés à l’accueil du ministère de la mer, nous nous annonçons et je fais une petite mise au point avec Aldo sur ce que nous avons à dire. Sandra arrive. C’est une ravissante polynésienne aux traits chinois, la quarantaine, habillée avec goût à l’occidentale. Elle fait la bise à Aldo et s’apprête à me la faire également. Bêtement je lui tends la main. J’avais oublié qu’ici les femmes font presque systématiquement la bise. Nous nous installons dans son bureau, petit mais très moderne, et je sors mon PowerBook. La réunion est assez rapide, à peine plus d’une demi-heure. Sandra semble être sérieuse et m’est sympathique. Comme je l’ai écrit plus haut, elle est conseillère technique et ce sera elle qui fera la présentation du CD-ROM à la commission trois jours plus tard. Je lui remets le document que j’avais préparé la semaine précédente. Elle le lit avec attention et semble être satisfaite. Il manque cependant la proposition commerciale et des échantillons à distribuer aux participants. Je m’engage à tout lui apporter au plus tard mercredi. Contrairement à beaucoup d’autres gens que j’ai rencontrés ici, Sandra est très professionnelle dans son travail. Elle pense inutile de produire à la commission la lettre de recommandation d’une puissante et très médiatique personnalité politique locale, relation d’Aldo. Elle ne voit pas en quoi celle-ci est concernée, et elle a bien raison ! Voilà qui tombe bien car c’était moi qui étais censé rédiger le document avant sa signature et je n’étais vraiment pas inspiré. L’objectif pour nous est d’obtenir l’approbation des membres de la commission pour décrocher une première commande du ministère, vraisemblablement sous la forme d’une subvention. Après avoir fait nos adieux à la charmante conseillère, nous retournons au bureau d’Aldo où Dias nous attend. J’obtiens enfin les informations requises pour faire la proposition commerciale et suggère que nous nous revoyions mercredi matin. Avant de rentrer chez moi, je passe rapidement à la bijouterie de Bernard lui régler une semaine supplémentaire de loyer. Je dois toujours jongler avec les plafonds de retraits hebdomadaires de mes cartes de crédit pour disposer de suffisamment d’espèces afin de régler toutes mes dépenses courantes. Si je reste à Tahiti, il faudra que j’ouvre dès que possible un compte en banque local.

C’est lundi également que le navigateur Olivier de Kersauson et ses dix équipiers sont arrivés à Papeete sur Geronimo, le dernier monstrueux trimaran de celui qu’on nomme “l’amiral”. Il faisait le Tahiti Nui Challenge, record en équipage de la traversée Sydney-Papeete. Il était attendu depuis déjà plusieurs jours mais il n’a pas eu de vents favorables à la fin de son parcours. Je crois qu’il a malgré tout réussi sa performance. Il a été accueilli en grande pompe sur la quai d’honneur du port de Papeete, avec discours du ministre de la culture, danses folkloriques, colliers de fleurs et photos avec Miss Tahiti 2005 accompagnée de ses dauphines. J’ai publié une série de photos sur le sujet mardi. Un autre joli voilier, le “Morning Glory”, immatriculé dans un paradis fiscal, comme c’est souvent le cas, est arrivé il y a quelques jours à Papeete. Voir ce yacht m’a amusé car il porte le premier nom que j’avais souhaité donner à mon voilier. Le “Morning Glory” est une plante grimpante dont les fleurs, en forme de trompette, s’ouvrent tôt le matin pour se refermer un peu plus tard. Mais c’est également une expression anglaise qui désigne l’érection matinale occasionnelle de nous autres messieurs. Je craignais que ce nom ne me pose des problèmes dans certains pays, et j’avais finalement opté pour “Serendipity” (photo souvenir prise à la Rochelle en août 2001). Pour la petite histoire, “Serendipity” est un mot anglais désignant l’action de faire par hasard des découvertes heureuses.

Je consacre la soirée de mardi à préparer la proposition commerciale, accompagnée d’un texte présentant la société d’Aldo. Si mon offre est acceptée, c’est environ 170 000 euros qui tomberont dans l’escarcelle du bonhomme, et j’ai bien l’intention d’en réclamer 10 à 15 % pour ma participation à l’affaire. Je connais ses marges et mes prétentions restent très raisonnables. Dans les documents que je rédige et face à mes divers interlocuteurs concernés par cette affaire, je m’arrange toujours pour me présenter comme étant un élément “essentiel” de la société. Je n’ai pour l’instant qu’une confiance très relative en Aldo et je veux assurer mes arrières. J’ai donc besoin d’affirmer une légitimité d’associé dans l’affaire. Bien entendu, je ne fais rien sans en parler à Aldo, mais je suis en position de force car il a besoin de moi et je le convaincs facilement d’accepter ma vision des choses, sans pour autant lui en expliquer toutes les subtilités.

Mercredi, Aldo me téléphone tôt dans la matinée pour me dire que le rendez-vous prévu avec Robert Wan n’est pas encore confirmé. En revanche, il a obtenu un entretien avec un autre membre de la commission, Monsieur A., richissime homme d’affaires issu d’une grande famille locale et représentant du syndicat des petits perliculteurs. Je retrouve Aldo et Dias vers 10h30 au ministère pour un rapide “briefing” et je leur montre ma proposition commerciale qu’ils approuvent, puis nous partons en voiture pour la zone industrielle de la vallée du Punaruu. Nous nous arrêtons devant un entrepôt d’aspect très banal, mais dont la porte est sécurisée par un système de vidéosurveillance avec interphone. Une fois identifiés, nous montons en ascenseur au deuxième étage. Le décor n’a plus rien à voir avec l’aspect extérieur. C’est spacieux et très cossu. De nombreux objets d’art sont exposés dans les couloirs. Le propriétaire des lieux est certainement d’origine chinoise si l’on s’en tient au style de la décoration. Une très sobre photo du patriarche de la famille est accrochée au mur. Un gros costaud tatoué garde l’entrée d’un couloir que nous empruntons. La secrétaire particulière de notre hôte nous accueille et nous annonce. La jeune fille est plus qu’avenante et sa jupe vraiment très courte ne cache pas grand-chose de ses magnifiques longues jambes cuivrées. Je me dis que si ses compétences sont à la hauteur de son physique, son patron sait décidément très bien s’entourer…

Une porte s’ouvre et Monsieur A. arrive. Comme je l’avais deviné, c’est encore un polynésien d’origine chinoise. Il doit avoir une bonne cinquantaine d’années et est habillé à l’occidentale. Sa condition sociale ne fait aucun doute mais il semble de caractère assez jovial. Aldo fait les présentations, et Dias se lance dans la démonstration du produit sur le PC de la secrétaire qui attend debout dans un coin. C’est un peu long mais ça passe bien. Monsieur A. prête une certaine attention au produit, sans pour autant se montrer passionné par le numéro de Dias. Ensuite, c’est à mon tour de présenter la société et ses ambitions. Au fil des lectures et des réunions, je commence à bien connaître la filière perle et je me sens plutôt à l’aise pour développer sur le sujet, alors qu’il y a tout juste quelques semaines j’étais un béotien total en la matière. Une fois nos prestations respectives terminées, Monsieur A. nous remercie et nous assure de son soutien à la commission, tout en nous précisant qu’il est relativement peu impliqué dans les travaux de cette dernière. En nous raccompagnant, hilare, il dira à Aldo “- tu sais, j’ai dépensé quelques centaines de millions [de francs CFP] pour acheter une ferme perlière juste pour avoir une résidence secondaire”…

En sortant des bureaux de Monsieur A., Aldo me dit avoir une course à faire à l’aéroport international de Faa’a, distant de quelques kilomètres, avant de rentrer à Papeete. C’est la première fois depuis mon arrivée en Polynésie que je retourne à l’aéroport. Nous nous arrêtons devant le centre de tri Chronopost dans lequel Aldo pénètre, me laissant seul avec Dias. J’en profite pour avoir une longue discussion avec ce dernier. La tension entre les deux associés est très perceptible et ne présage rien de bon pour nos affaires. Dias attend le résultat de la commission, prévue pour le lendemain à neuf heures, et me fait part de son intention d’une sérieuse mise au point avec Aldo, quitte à faire cavalier seul si ce dernier ne souhaite pas continuer le développement du projet. Même si Dias me paraît plus motivé qu’Aldo, je me refuse de prendre parti pour l’un ou l’autre. Je ne connais pas l’historique exact de leur relation et je reste prudent. Quoi qu’il en soit, Dias m’assure qu’il souhaite que je continue à travailler avec lui, et que sa part sur la vente éventuelle des premiers CD-ROM sera intégralement consacrée au développement du produit. Sa principale préoccupation pour l’instant est de se débarrasser de sa dette envers Aldo, qui a financé jusqu’à présent le projet.

Au bout d’une demi-heure d’attente, Aldo apparaît à une fenêtre du premier étage du bâtiment en me demandant de monter le rejoindre. Je m’exécute, laissant Dias garder la voiture. Je traverse le centre de tri et arrive dans un bureau qui semble être celui du chef de service. Aldo est en compagnie d’un polynésien et me dit qu’il voudrait profiter de la grosse imprimante laser pour tirer les documents que je dois remettre dans l’après-midi à Sandra. Après quelques modifications, je lance l’impression de vingt-cinq exemplaires du dossier de sept pages que j’ai constitué. En attendant qu’elle se termine, Aldo me demande de jeter un oeil à une présentation Powerpoint qu’a concoctée son ami dans le but de proposer également son CD-ROM à La Poste.

La présentation est franchement nulle. Les polices de caractères utilisées sont laides, les effets spéciaux ringards, les couleurs fades, les fautes d’orthographe nombreuses. On me demande mon avis et je suggère sans trop insister quelques modifications qui me paraissent essentielles. Après la forme, le fond. Je visionne une seconde fois l’intégralité de la présentation. Je découvre avec stupeur que l’objet de cette dernière n’est pas de vendre le produit comme support de promotion de la perle, mais en tant que collection d’images pour la conception de timbres ou de cartes téléphoniques… De manière générale, la banque d’images est une idée qui mérite réflexion, mais certainement pas réalisable avec la version actuelle du CD-ROM ! Je sens l’ami d’Aldo se crisper. Je lutte intérieurement pour faire un choix entre mes intérêts personnels qui seraient de brosser mes interlocuteurs dans le sens du poil ou l’honnêteté professionnelle de leur dire que leur projet est … infaisable en l’état. Je finis par exprimer franchement ce que je pense, en essayant d’adoucir au maximum mon “réquisitoire” et en proposant d’autres solutions réalistes pour convaincre La Poste d’acheter le produit. Je ne rentre pas dans le détail de la longue et confidentielle discussion qui s’ensuit. Une bonne heure plus tard, la pile de dossiers pour Sandra sous le bras, Aldo et moi quittons les lieux pour retrouver Dias qui fait toujours le pied de grue devant la Mercedes. Je dois d’ailleurs avouer que je ne n’apprécie pas trop la façon d’Aldo de traiter son associé. Si aujourd’hui c’est lui, demain cela pourrait être moi…

Sur la route de retour, je répète à Aldo que son produit a un réel potentiel, et qu’il serait vraiment bête de le gâcher en faisant n’importe quoi. Plutôt que d’essayer de forcer quelques ventes, nous devrions réfléchir à un vrai plan marketing pour adopter une stratégie cohérente de promotion et de commercialisation. A mon avis, le seul moyen de réussir dans cette affaire est d’avoir une vision à long terme. Sinon, ce sera juste un petit “coup” à la portée limitée. Mais bien entendu, tout cela demande un investissement humain et financier. Nous en revenons toujours à la même question des véritables objectifs à atteindre… Quant aux relations d’Aldo, je ne veux nullement jouer au maître de vertu et ne suis pas opposé à l’utilisation de quelques personnes influentes pour faire décoller la société. J’ai bien compris que cela faisait partie du jeu dans le contexte local, mais je pense aussi que je risquerais fort d’être le fusible si les choses se passaient mal. Je redis une fois de plus à Aldo que le choix est sien : Soit il décide d’utiliser ses méthodes mais ce sera sans moi, soit il me fait confiance et accepte de développer sa société selon mes recommandations. Dias est plus mitigé que moi, sans doute par souci d’obtenir le plus rapidement possible suffisamment de fonds pour pouvoir continuer. Son approche se défend, mais dans ce cas les limites sont à définir très clairement.

Lors de la présentation à Monsieur A. nous avons constaté un petit bug sur le CD-ROM lorsque exécuté sous Microsoft Windows XP. Il s’agit d’un problème connu et déjà résolu mais le jeu de pré-série que je dois remettre à Sandra dans l’après-midi est concerné. Dias téléphone à la société qui a réalisé le CD pour demander un nouveau jeu de démonstration et nous prévoyons d’y passer vers 14h. En attendant, nous allons déjeuner dans un restaurant du centre de Papeete. Une fois la commande prise, nous discutons des rendez-vous de la matinée et de la commission du lendemain. Dias est un type intéressant qui connaît beaucoup de choses. Nous parlons de l’histoire du Portugal et de son expérience dans la légion étrangère espagnole puis française. La serveuse apporte les plats commandés et Aldo me demande alors … si je fais une prière avant les repas ! Je suis médusé d’entendre une question pareille. J’avais lu partout que la religion était très présente en Polynésie mais j’étais loin d’imaginer que Dias et Aldo étaient tous deux croyants et pratiquants. Je réponds que non et laisse mes deux bonhommes se “recueillir” quelques secondes avant de s’attaquer à leur assiette, garnie de morceaux de cadavres d’animaux.

Je repense à l’absurdité de la situation : D’un côté j’ai un type dont le voeu pieux est d’accéder au pouvoir et à la fortune, de l’autre j’ai un ex-légionnaire, autrement dit une machine à tuer au service de l’état, qui aurait sans doute bien des choses à confesser… Ce qui est intéressant est que les deux ont l’air de ne voir aucune contradiction entre leurs actes et les règles morales supposées être inculquées par la religion ! A ce sujet, un ami m’a envoyé il y a quelques jours un article d’un ex-soldat américain en Irak, qui racontait son expérience à Falluja. Devant les interrogations de soldats sur le fait de tuer, les aumôniers de l’armée leur répondaient que ce qu’ils faisaient était “bien” tant qu’ils n’y prenaient pas de plaisir… Autrement dit, tuer de sang-froid est une bonne chose ! La religion, sous ses aspects de code moral universel, a très souvent été la première à cautionner les plus grands massacres. Pire encore : Contrairement à l’état, elle se justifie et trouve d’excellentes excuses aux actes qu’elle avalise en se réfugiant derrière des concepts arbitraires et mystiques, tout en asservissant la conscience des individus. J’ai toujours été sidéré d’entendre les doctrinaires de tous bords interpréter les préceptes des manuels de propagande religieuse (bible et autres) appliqués aux questions du quotidien. Je dois reconnaître que les auteurs – véritables – de ces best-sellers étaient bigrement doués pour permettre d’extrapoler tout et n’importe quoi de leur prose. Je me demande s’il existe des antithèses sérieuses de ces bouquins, qui décortiquent et démontent point par point les arguments utilisés. Un autre sujet m’intéresse : Les relations entre les religions et l’écologie. Si vous avez des suggestions de lecture, n’hésitez pas à m’écrire. L’état laïc, quant à lui, remplace le divin par le matériel. Le “dis moi ce que tu as et je te dirai qui tu es (ou plutôt SI tu es)”. Les pires maux de l’humanité ne sont-ils pas les notions de spiritualité (telle que définie par la religion) et de propriété (telle que définie par le capitalisme) ? Voilà bien longtemps que j’essaie de trouver une réponse à cette question…

Nous terminons notre déjeuner, offert par Aldo, et rejoignions les bureaux de la société qui a réalisé notre fameux CD-ROM. Je fais la connaissance de Laurent, le directeur général. C’est un métropolitain installé à Tahiti depuis sept ans. Il doit avoir dans les trente-cinq ans et est plus grand que moi avec son mètre quatre-vingt-dix-huit. Sa boîte, assez importante, a l’air de bien tourner. Elle est spécialisée dans la création et la maintenance de sites Internet et autres produits multimédia. Après avoir retrouvé sur sa machine la bonne maquette du CD, Laurent donne des instructions pour qu’une série de vingt exemplaires soit gravée. Pendant ce temps, il imprime les étiquettes que nous collerons ensuite sur les médias. L’opération dure une heure et j’en profite pour discuter avec cette nouvelle connaissance. Aldo nous quitte car il a une course à faire, puis ce sera au tour de Dias de sortir prendre l’air. Laurent est plus ou moins un autodidacte qui a arrêté ses études trois ans après le bac. Il a travaillé pour des sociétés de services chez des “grands comptes” en France. Il a une bien piètre opinion des informaticiens de métropole, qu’il estime largement surpayés et dont les diplômes sont en grande partie acquis grâce à la complaisance des écoles d’ingénieurs. Nous parlons du marché de l’informatique en Polynésie. Il me dit que les systèmes Unix sont très peu nombreux à Tahiti, car trop chers comparés aux PC, tant à l’achat qu’à la maintenance, les ingénieurs qualifiés étant rares. En supposant que l’association avec Aldo et Dias tombe à l’eau, c’est une mauvaise nouvelle pour moi. J’espérais pouvoir me rabattre éventuellement sur ma spécialité d’origine à défaut d’autre chose… Je demande à Laurent son avis sur le projet du CD-ROM. Il me dit qu’il s’y est beaucoup investi à une époque mais qu’il n’est plus maintenant qu’un simple fournisseur, ou presque. Il m’encourage cependant à poursuivre ce que j’ai commencé, les débouchés pouvant être intéressants si j’arrive à m’habituer aux méthodes “particulières” des deux associés. Sa position ne me surprend pas vraiment car, si le projet décolle réellement, il en sera également bénéficiaire en tant que fournisseur… Je prends sa carte de visite et lui propose de continuer la discussion autour d’un verre d’ici quelques semaines, si je suis moi-même encore là !

Dias et moi retournons au ministère avec les vingt exemplaires du CD-ROM gravés et étiquetés, Nous trouvons Aldo en train de relier les documents imprimés dans la matinée. Nous nous y mettons à trois pour aller plus vite. Ca me rappelle l’amateurisme des premiers mois dans la start-up où j’ai travaillé de 1995 à 2000. Il fallait tout faire par soi-même et j’avais beaucoup apprécié cette expérience. En tant que l’un des tout premiers employés, je bénéficiais d’excellentes conditions de travail, mais en se développant, la société avait commencé à perdre son côté humain si attachant. L’esprit n’y était plus et j’avais besoin d’air. J’avais fini par donner ma démission. Si je participe au succès de la société d’Aldo, j’espère que l’avenir de celle-ci sera tout aussi brillant…

Une fois la préparation terminée, Aldo me dépose en voiture devant la Présidence. Sandra est en réunion et ne peut me recevoir. Je remets la pile de dossiers accompagnée de leurs CD-ROM à l’hôtesse d’accueil puis retrouve Aldo. Il me ramène à ma voiture et repart aussitôt pour le bureau de Robert Wan. Le rendez-vous avec ce dernier n’aura finalement pas eu lieu, mais Aldo veut remettre à sa secrétaire un exemplaire de ma présentation accompagné de la proposition commerciale. Je rentre chez moi avec la satisfaction d’avoir fait ce que j’avais à faire. Il ne me reste plus qu’à attendre jusqu’à demain après-midi, jeudi 11 août.

Je saurai peut-être alors quel sera mon avenir à court terme en Polynésie…

Note : depuis la première mise en ligne de cet article, il y a une semaine, plusieurs lecteurs m’ont fait remarquer que je m’étais cette fois “lâché” plus que d’habitude. On m’a suggéré, dans mon propre intérêt, de différer les publications. Je me suis longuement relu et il est vrai que j’étais parfois allé un peu trop loin dans le détail de la narration, ne serait-ce que pour des raisons de confidentialité. En conséquence, j’ai modifié ou coupé à posteriori certaines parties qui risquaient de me compliquer les choses… (23/08/2005)

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2 Responses
  1. Francesco dit :

    … j’avais beaucoup hésité à m’installer dans l’archipel volcanique des Açores, mais j’en avais abandonné provisoirement l’idée, étant parmi d’autres raisons dérangé par le côté très catho de ces îles portugaises.

    Peut-on savoir d’autres raisons?

    • Smop dit :

      Le côté catho que j’évoquais est déjà pour moi une raison majeure car il influence beaucoup de petits détails de la vie quotidienne, en imposant des règles morales auxquelles je n’adhère pas. J’aurais même tendance à devenir agressif face à l’asservissement religieux, quel que soit le dogme. L’athéisme militant dans un microcosme bondieusard peut rapidement dégénérer…

      D’autres raisons ?

      Il y avait le problème de la langue. Ce n’est certes pas un obstacle majeur, mais il réduit fortement la possibilité de pouvoir exercer, dans un premier temps, une activité professionnelle. Je ne parle que le français, l’anglais et baragouine un peu l’espagnol. Apprendre le portugais afin de pouvoir converser à peu près normalement demande bien quelques mois.

      Les opportunités professionnelles étaient assez réduites. J’avais caressé un moment l’idée de reprendre le bar-snack-piscine de la marina de Ponta Delgada (Ile de Sao Miguel) dont la concession touchait à sa fin. Il avait été question que je m’associe avec un portugais, également intéressé par l’affaire et recherchant un investisseur, mais le projet était finalement tombé à l’eau.

      La vie est relativement chère aux Açores. Beaucoup moins qu’en France bien entendu, mais très largement au-dessus des pays « pauvres ». En 2001, l’immobilier et le tourisme étaient en plein développement. J’avais visité quelques appartements neufs à vendre et il fallait compter à l’époque environ un million de francs pour ce que je recherchais (un deux pièces de bon « standing »). Je n’avais pas les fonds nécessaires à l’achat d’un appartement et de tout ce qui allait avec (mobilier, voiture, etc.), l’investissement dans une affaire et une période probablement assez longue sans revenus.

      Pour terminer, je n’étais pas encore tout à fait sûr de ce que je voulais faire. Cela dit, je n’ai pas abandonné l’idée de m’installer aux Açores et j’y pensais encore sérieusement il y a un an et demi. Il n’est absolument pas exclu que je me décide un de ces jours.

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