La douche froide

Aujourd’hui, nous avons parcouru 275,6 km en 4h30. Ce fut, et de loin, notre plus mauvaise moyenne horaire, à peine plus de 60 km/h. Ce qui devait être une balade tranquille s’avéra un petit parcours du combattant !

Réveil à 9h, douche, petit déjeuner et rangement de nos affaires. Une heure et demie plus tard, mon oncle est passé me prendre à l’hôtel pour aller chez lui voir quelques photos de famille pendant que T. allait faire un tour en ville. Mon oncle habite un immense appartement dans un vieil immeuble sur les bords de la rivière qui traverse Timisoara. L’intérieur ressemble à un appartement bourgeois de la fin du 19e siècle, avec ses hauts plafonds, ses poêles en fonte, son mobilier d’un autre temps et son impressionnante bibliothèque construite sur mesure pour supporter des centaines de livres anciens.

De retour à l’hôtel vers midi, j’ai chargé la moto et en attendant le retour de T., j’ai taillé la bavette dans le lobby du Pension Park avec un agent immobilier roumain, un photographe écossais préparant un album sur le pays, et la jolie réceptionniste blonde au regard insistant. Décidément, le numéro de charme doit être une attitude identitaire ici. Je me demande si les filles font ça avec tout le monde ou uniquement avec les « riches » étrangers. Un sujet à approfondir…

T. est arrivé et nous avons repris la route à 13h30, cette fois en direction de Sibiu, à environ 300 kilomètres plus à l’est. La chaleur était encore plus étouffante que d’habitude et le thermomètre est monté jusqu’à 35 degrés. Je commence vraiment à regretter de ne pas avoir emporté mon blouson de moto BMW Airflow, plus léger que le Steetguard, et mon casque d’enduro, mais j’étais à cent lieues d’imaginer que cette canicule allait nous suivre pendant des milliers de kilomètres. Nous pensions arriver rapidement à Sibiu, en trois heures tout au plus, arrêts compris.

Les premiers kilomètres ont défilé sans encombre, bien que le trafic était assez dense. La route était flambant neuve et le bitume très accrocheur. Une fois la première ville passée, les choses se sont peu à peu dégradées, allant crescendo. Les portions de route plutôt bonnes se faisaient de plus en plus rares pour laisser la place à des kilomètres de revêtement très irrégulier, parsemé de nombreux dangers. des ornières et des trous, des sections rainurées, des passages à niveau … à plusieurs niveaux, des chiens errants souvent estropies ou bien leurs cadavres en décomposition, quelques énormes plaques de gasoil ne laissant aucune chance au motard qui ne les verrait pas dans un virage. Nous avons d’ailleurs croisé très peu de motos sur la route.

Certains endroits puaient franchement, en raison de l’épandage de produits chimiques selon T. Comme sur les routes nationales françaises, on voit sur le bas-coté des couronnes de fleurs marquant l’endroit d’un accident mortel, mais aussi de nombreuses pierres tombales ! J’ai même aperçu une stèle avec quatre noms gravés…

Mais le véritable danger, ce sont les conducteurs roumains. C’est à croire qu’ils pensent avoir plusieurs vies. Les distances de sécurité ne sont jamais respectées et les dépassements se font à la roulette russe. Ça passe ou ça tue. C’est absolument hallucinant. Il m’est arrivé de voir une file de voitures bien alignées arrivant en sens opposé, et tout d’un coup, une voiture déboite, là, juste devant nous, quelques dizaines de mètres plus loin. A plusieurs reprises, nous avons dû nous déporter sur le bas-coté par crainte que la voiture en face ne se rabatte pas à temps. Une autre fois, sur une courte section à trois voies, j’ai vu un break Audi s’engager sur la voie centrale dans un virage sans visibilité, alors qu’en face arrivait une fourgonnette circulant sur cette même voie centrale. Ils se sont aperçus à la dernière seconde et ont fait un brusque écart pour éviter le choc frontal. J’ai vraiment cru une fraction de temps que j’allais assister aux premières loges à l’accident.

Dépasser est aussi une action dangereuse, surtout pour nous, car les roumains n’ont pas l’habitude des motos. Une fois, alors que je venais de commencer à doubler un gros poids lourd, celui-ci s’est mis en tête de déboîter en même temps. Ce n’est que grâce à mon échappement non homologué et assez bruyant que j’ai pu éviter un freinage d’urgence, le chauffeur m’ayant entendu arriver à la hauteur de sa cabine. La remontée de files de dizaines de poids lourds impose souvent une prise de risques, car les nombreux virages limitent la visibilité et tout le monde zigzague sauvagement dans un ballet mortel de tonnes d’acier en mouvement. Dès que l’horizon est dégagé, il faut déboîter brutalement afin d’être le premier à le faire, ouvrir les gaz en grand pour atteindre 140 ou 160 km/h (la vitesse est limitée à 100 km/h hors agglomérations) et surveiller si personne n’arrive en face.

Les villages traversés, à peine moins glauques que ceux vus entre la frontière hongroise et Timisoara, se suivent et se ressemblent. Là, la folie routière se calme le temps de quelques centaines de mètres, car la vitesse est limitée à 50 km/h et les flics sont souvent là. Nous avons fait une pause dans une buvette originale, accolée à un avion Douglas DC-3 « Dakota » en assez bon état de conservation compte tenu de son grand âge. Un peu plus loin, nous sommes tombés dans un embouteillage monstre de véhicules à l’arrêt formant une file de plus de dix kilomètres. Attendre plusieurs heures sous un soleil de plomb, coincé dans une voiture ou dans un camion, n’est guère un sort enviable. J’ai vraiment hésité à proposer à T. de couper à travers champs. Finalement, j’ai décidé d’y aller au culot en remontant la file de véhicules arrêtés en plein phare, antibrouillards et feux de détresse allumés, et en faisant signe aux quelques véhicules venant d’en face de s’écarter. Ma GS et mon casque étant de couleur plutôt marron, j’ai pensé que l’on pourrait me confondre avec une moto militaire. Je ne sais pas si cela a été le cas, mais la manoeuvre a fonctionné.

La cerise sur le gâteau est arrivée une quinzaine de kilomètres avant Sibiu, notre destination. Le trafic s’était fluidifié et nous avions vraiment hâte d’arriver. Au milieu d’une longue descente en ligne droite, un flic près d’une voiture de police stationnée sur le coté de la route nous fait signe de nous arrêter. Dans un anglais compréhensible, il nous demande nos permis de conduire, puis demande à T. sa carte grise en l’informant qu’il a été chronométré au radar à 126 km/h au lieu des cent autorisés. Je suis très surpris, car en général, nous roulons proches l’un de l’autre et à peu près à la même vitesse. Le flic me répond que je devais être légèrement en dessous, la tolérance étant de dix kilomètres heure au delà de la limite. Un procès verbal est établi et T. a le choix entre payer l’amende de 136 lei (32 euros) sur place, ou sous deux jours dans un bureau de poste, ou bien alors le double au-delà. Le flic ayant été très courtois et l’infraction reconnue, T. paye sur le champ et nous repartons quelques minutes plus tard. Nous en avons profité pour apprendre que l’excès de vitesse à ne pas dépasser est de 50 km/h au-delà de la vitesse autorisée, cas dans lequel le permis est immédiatement retiré pour une période de trois mois. Nous nous en souviendrons…

Nous arrivons enfin à Sibiu vers 19h, trempés de sueur et vraiment fatigués de cet après-midi de pilotage éprouvant. L’hôtel Imparatul Romanilor, dans lequel nous avions réservé une chambre pour la nuit, est le meilleur de la ville. C’est une énorme bâtisse située en plein centre, dans la quartier piétonnier. La déco est assez kitsch, avec ses lustres, tableaux et dorures, mais notre chambre est bien, avec climatisation et double salle de bains. A 50 euros la nuit, nous aurions bien tort de nous priver de ces « palaces » roumains !

A peine arrivé dans la chambre, je me suis jeté … sous une douche froide !

Nous avons diné dans un pseudo restaurant italien, pas bien extraordinaire, mais au moins, ils avaient du Macallan, l’un de mes scotchs préférés. Nous nous sommes ensuite un peu baladés dans la ville, particulièrement jolie car épargnée par Ceausescu, son fils Nico en ayant été la maire du temps de la dictature. De plus. Sibiu a obtenu d’importantes subventions européennes lorsque la ville a été élue « capitale de l’Europe » en 2007.

J’ai eu droit à la dernière surprise de la journée il y a deux heures. J’étais sorti sur le perron de l’hôtel pour fumer une cigarette. Une jeune fille brune au teint mat, assez jolie, s’approche de moi et me demande une cigarette. Pendant que je sortais le paquet de ma poche, elle colle sa main à l’endroit que je vous laisse deviner et me propose en anglais de monter dans ma chambre pour un « câlin pas cher ». Pas de chance pour la demoiselle, j’avais cet article à écrire…

4h30 du matin. Je fonce me coucher. Retour sur la route « infernale » dans quelques heures !

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One Response
  1. pawa dit :

    Merci Smop pour ce road book vivant et plein d’anecdotes, tu as un réel talent d’écriture ! (vu ce que tu nous racontes, ça donne envie de se remettre à fumer …;-))
    Déjà je suis accro à ton billet journalier pour suivre votre progression. Je trace même vos itinéraires sur google maps ! (Si tu avais de tps en tps une ch’tite photo à ajouter, ce cserait cool !)
    C’est d’autant plus méritoire que tu fais ça le soir après des étapes éprouvantes, et que ça grignote encore tes courtes heures de sommeil
    Tu n’as pas donné votre prochaine étape, je suppose que vous n’allez pas directement à Odessa sans vous arrêter:
    Ça fera partie du suspense: on le saura demain ! Bonne route !

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