Michel le saltimbanque

Réveil pénible donc… Finalement la nuit ne m’aura pas porté conseil et j’ai remisé dans un coin de mon esprit les problèmes de la veille. La fatigue n’aide pas à réfléchir. Je me traîne jusqu’aux Trois Brasseurs, un café à cent mètres de l’hôtel et je commande une flammekueche végétarienne en guise de petit-déjeuner. Ce café, connu de tous sous le diminutif “3B”, brasse sa propre bière et un énorme alambic en cuivre occupe un bon quart de l’espace. Voilà quelques minutes que je suis installé en terrasse et j’aperçois à la table voisine Michel, le drôle de type que j’avais rencontré le premier soir. Il est en compagnie de trois hommes et je le salue de loin. Je ne l’ai pas appelé hier matin et je ne suis pas sûr d’avoir envie de lui parler. Finalement, c’est lui qui viendra me serrer la main après le départ de ses trois acolytes, et s’installe à ma table sans y avoir été invité.

Je raconte à Michel mes problèmes pour arriver à Rapa et il commence par me donner le numéro de téléphone de cette fille dont il m’avait parlé le premier soir, originaire de cette île. Il m’explique que c’est une personne importante ici et qu’elle dirige une station de radio locale. Il insiste pour que je l’appelle en me disant qu’elle pourra certainement m’aider. Apparemment Michel connaît tout le monde et tout le monde connaît Michel. Tous les quarts d’heure, quelqu’un le salue. Une de ses connaissances, Laurent, passe par là et Michel l’accroche pour me le présenter. J’avais évoqué l’idée de trouver un voilier dont le skipper accepterait, moyennant finances, de m’emmener à Rapa. Il y a environ 800 milles nautiques, soit environ une semaine pour descendre et une autre pour remonter, si les conditions sont favorables. Après mes deux traversées de l’Atlantique, ça ne serait qu’une petite balade pour moi et je dois avouer que ça m’amuserait assez. Laurent est un métropolitain installé ici depuis treize ans et qui a monté une petite affaire d’assistance aux yachts étrangers. Apparemment il ne peut rien pour moi mais me conseille d’aller demander autour de la marina. Laurent veut monter un petit site web pour présenter sa jeune société et le discussion dévie sur le boulot. Je lui dit que je pourrais éventuellement l’aider et lui propose de le rappeler quand j’aurai une vision un peu plus claire sur ma situation. Laurent nous quitte et Michel me suggère d’aller passer le week-end sur l’île de Moorea, à une heure de ferry de Papeete, histoire de penser à autre chose dans un environnement plus calme. Il me dit connaître un hôtel avec des bungalows où il peut m’obtenir des tarifs bien meilleurs que ceux du Kon Tiki Pacific. Au fil de la discussion, Michel consulte souvent un listing d’une vingtaine de pages qui comprend de nombreuses adresses et des mentions de conditions préférentielles. Le document m’intrigue et je lui demande ce que c’est. Il m’explique qu’il a créé il y a cinq ans une association pour les “artistes du Pacifique” qui a négocié des remises avec de très nombreux commerçants dans différentes îles de Polynésie. Je jette un oeil sur l’éventail des offres et il semble assez intéressant. J’y trouve même mon hôtel où le tarif négocié est de 20% inférieur à celui que je paye. Michel me dit que l’adhésion annuelle se monte à 10500 CFP, soit un peu moins de 90 euros. Un rapide calcul me permet de voir que je pourrais rentabiliser sous quelques jours le coût de l’adhésion et je me décide à souscrire. Avec le recul je ne saurais pas dire si je me suis fait piéger par un excellent vendeur ou alors si c’est une affaire intéressante. L’avenir me le dira. Quoi qu’il en soit la somme est relativement modeste (l’équivalent ici d’une seule nuit dans un hôtel bas de gamme) et j’ai obtenu de nombreuses informations pratiques du bonhomme que j’aurais sans doute eu du mal à glaner aussi rapidement seul. Donc au bout du compte je pense être gagnant même si son association est bidon. J’ai vraiment du mal à cerner le personnage. Pas très sympathique certes, mais manifestement très au fait de beaucoup de choses ici. Il me fait un peu penser à un saltimbanque.

Pour adhérer, je passe chercher deux photos d’identité à l’hôtel et lui paye le montant demandé pour lequel il me remet un reçu. Il me donne une carte d’adhérent provisoire et je dois récupérer la carte définitive mardi prochain. Michel me conseille aussi vivement de prendre une carte d’abonnement rechargeable au réseau GSM Polynésien. La société qui possède le monopole absolu des communications GSM a nommé le réseau “Vini” (d’après un oiseau) et c’est devenu un nom commun. Ici on n’a pas de portable, de mobile ou de cellulaire, mais un “Vini” ! Il est clair que tant que je ne suis pas à Rapa, il me serait très utile de pouvoir être joignable. J’ai toujours mon abonnement SFR, réduit au strict minimum, mais les communications en Polynésie sont au même tarif que l’international, en appel et en réception, autour de 2,50 euros la minute sans forfait. Le réseau Vini a beau être très cher, ça reste toujours beaucoup plus raisonnable que SFR. De plus, depuis les derniers jours en Nouvelle-Zélande, mon abonnement SFR semble ne plus fonctionner. La date correspond au moment où je suis passé en abonnement minimal. Je pense que SFR ont fait une connerie en changeant mon type d’abonnement et les appeler pour résoudre mon problème serait probablement inutile. Leur service clients est catastrophique. Bref, je réglerai ce problème ultérieurement. Je passe au distributeur Vini du coin avec Michel, qui me fait parfois l’impression d’être un rabatteur ! Ca y est, j’ai un numéro local (6 chiffres pour les fixes comme pour les mobiles). L’accès au réseau et les 30 premières minutes de communication m’auront coûté 5500 CFP. Le numéro reste valable trois mois et l’abonnement est rechargeable par paliers pour 550 à 4400 CFP suivant le nombre de minutes souhaitées. Une bonne chose de faite !

Michel commence à bien comprendre que je pense rester en Polynésie pour un bon moment. Je lui ai dis que j’ai travaillé dans l’informatique et cette fois il m’affirme très bien connaître le directeur d’une grosse société de services locale (qui figure d’ailleurs dans son fameux listing). Il n’a pas l’air de comprendre que je ne suis pas ici pour travailler mais bon, je joue le jeu pour voir jusqu’où il va aller. Il appelle le type en question et me le passe. Après une brève présentation et un bon contact nous convenons que je le rappelle lundi matin pour fixer un rendez-vous en début de semaine. Me voici allant à un entretien professionnel pour un prestataire de services informatiques en Polynésie alors je suis venu ici pour fuir tout ça !!! Mais bon, en attendant de trouver une solution pour aller à Rapa, je me dis qu’il est toujours intéressant de prendre quelques contacts locaux, au moins pour apprendre à mieux connaître le coin. J’ai toujours été convaincu qu’un bon réseau de relations est la clé de la réussite dans beaucoup de domaines.

Toujours en discutant avec Michel et une autre de ses connaissances qui passait par là, travaillant elle dans le bâtiment, j’apprends que le salaire mensuel minimum pour “survivre” à Tahiti doit être de l’ordre de 300000 CFP, soit environ 2500 euros. Le salaire d’un cadre confirmé serait de 30% supérieur environ. J’ai aussi regardé les petites annonces de locations d’appartement, et j’ai l’impression qu’il faut compter environ 150000 CFP par mois pour un appartement pas mal, mais les prix sont très variables suivant l’endroit. Tout ça donne une idée du coût de la vie à Papeete. Je ne sais pas si toutes ces infos intéresseront le lecteur de ce blog, et n’hésitez pas à me faire part de vos commentaires et suggestions si vous voulez en savoir plus sur les aspects pratiques de la vie ici.

Mon bonhomme me demande ensuite combien je paye pour ma chambre d’hôtel et m’en propose un autre juste à côté, “Le Prince Hinoï”. Encore un établissement dans sa liste. Il téléphone au propriétaire, négocie devant moi le prix, puis me le passe. Nous convenons d’un montant assez intéressant mais je ne lui promets rien car je ne sais pas encore ce que je vais faire au juste. Je commence à être fatigué par l’agitation continuelle de mon guide improvisé. Il n’arrête pas de parler, je n’ai pas beaucoup dormi et j’ai envie de passer à autre chose. Nous finirons quand même par prendre un dernier verre ensemble et il s’enfile deux whiskies-coca. Il veut me payer un coup mais je refuse. Je préfère conserver une certaine distance et éviter de faire trop copain-copain avec lui. Il est clair que j’aurai obtenu beaucoup d’infos et de contacts très utiles, mais trop c’est trop. Quelques travestis d’un “réalisme” incroyable passent. Il y en a beaucoup en Polynésie, c’est dans les moeurs locales… La boîte de nuit voisine leur est réservée. Encore une autre de ses connaissances, un Polynésien bien tatoué, de passage à côté du café, est d’après Michel producteur de perles noires. Ces fameuses perles noires qui ne sont produites qu’en Polynésie et qui peuvent coûter de véritables fortunes. Le copain de Michel en possède plusieurs sachets sur lui. Pas question pour moi d’en acheter, mais j’y jette un coup d’oeil par curiosité. Il est vrai qu’elles sont assez jolies. Pour terminer, Michel insiste tellement que j’appelle la fille originaire de Rapa, celle qui a une station de radio locale à Papeete, qu’il finit par le faire lui-même. Il l’appelle à son travail et mon bonhomme est aussi blagueur car il se fait passer pour un chanteur connu avant de dévoiler son identité à son interlocutrice. Il me la passe et je tombe sur une voix de femme d’un certain âge, avec un fort accent Polynésien, qui est courtoise mais visiblement dérangée et agacée par les frasques du fameux Michel. En fait de personne miracle, elle ne m’apprendra rien de plus que ce que je ne savais déjà sur Rapa et sur les moyens d’y aller. Elle me recommande d’aller voir l’une de ses connaissances sur place pour l’hébergement. Un peu surprise qu’un étranger veuille aller sur cette île perdue (au ton de sa voix), elle me confirme que c’est un endroit froid en hiver, très très tranquille et très adapté à la “méditation” (sic). Elle me donne les mêmes tuyaux pour m’y rendre que ceux que j’avais obtenus la veille, mais beaucoup plus rapidement. Elle me recommande cependant de partir dans les Australes, à Tubuaï ou à Rurutu, avec le cargo Tuhaa Pae II (le 22 juin), puis de rattraper sur place le Tahiti Nui (celui des écoliers rentrant chez eux pour les vacances). Quoi qu’il en soit, il est 16h quand je prends congé de Michel, après cinq heures de palabres, et il est trop tard pour aller au bureau de l’éducation voir si je peux embarquer à bord du Tahiti Nui. Il faudra que je m’occupe de ça lundi, en plus de mon “entretien professionnel”. Il me reste le week-end pour réfléchir à tout ça et je décide d’aller à Moorea pour deux jours, à l’hôtel que m’a recommandé Michel. En me dirigeant vers le Kon Tiki Pacific, je passe en coup de vent à l’hôtel du Prince Hinoï, là où Michel avait appelé le directeur et négocié un prix “pour moi”. Je demande à visiter une chambre. C’est à peu près la même catégorie que celui où je suis déjà, moins bruyant mais avec une vue beaucoup moins sympa et les chambres sont moitié moins grandes. Je ne fais aucune réservation et déciderai à mon retour de Moorea lundi lequel choisir en mettant les deux en concurrence. Cela dit, si je prends le cargo pour les Australes mercredi, je ne vais pas rester encore bien longtemps ici.

Je rentre dans ma chambre, et m’endors pour deux ou trois heures, fatigué de ma courte nuit et de tant de paroles. A mon réveil, j’appelle ce fameux hôtel de Moorea de la part de Michel, et j’obtiens effectivement un tarif inférieur à celui annoncé dans les guides et les brochures. Est ce que c’est une bonne affaire, je n’en sais rien, mais le coin à l’air sympa, et les deux nuits là-bas me coûteront à peine plus qu’une seule nuit à Papeete. Je préviens que j’arriverai dans l’après-midi de samedi.

Je ressors vers 19h30 pour aller dîner sur la place aux roulottes. Crêpes au menu ce soir et “la serveuse” est un travesti en cours de transformation. Bizarre de voir un homme avec de la poitrine et des cheveux longs. Il y a beaucoup de monde en cette veille de week-end et c’est assez bruyant. Je rêve de calme et de silence. Je passe au Mana Rock Café pour mon traditionnel double expresso et j’en profite pour me connecter une demi-heure à Internet, histoire de relever mes e-mails et communiquer mon nouveau numéro de “Vini” à quelques personnes. En rentrant à l’hôtel fX me téléphone de France où il est neuf heures du matin et déjà samedi. fX a essayé de régler mon problème avec SFR sans succès, et nous discutons quelques minutes. Retour dans la chambre 602 à 22h et je m’attaque à cet article dont vous êtes en train de lire les dernières lignes. Beaucoup de bruit dehors, en front de mer. Ca chante et ça danse, comme tous les vendredis et samedis soir. Un mélange de techno et de chants Polynésiens. L’hôtel m’avait prévenu…

Voilà pour aujourd’hui. Il est un peu plus de cinq heures du matin, je vais encore avoir de grosses difficultés pour me réveiller dans quelques heures. Il faudra que je boucle mes sacs, libère la chambre et prenne le ferry pour Moorea. Ce week-end sera pour moi synonyme de repos, promis-juré !

A bientôt pour la suite…

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One Response
  1. sandrine dit :

    bonjour michel,
    comment allez vous, je suis tombé par hasard sur vous sur internet en cherchant des information sur s’installer a papeete, lol, je suis un peu perdus avec toutes ses informations, le cout de la vie? les gens?j’aimerai un peu avoir des informations si vous aviez un peu de temps pour répondre à,mes questions merci d’avance et j’aime beaucoup votre journal……..a bientot

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