Paroles, paroles, paroles…

Nous sommes le 27 juillet et je n’ai plus écrit un seul mot dans le blog depuis près de deux semaines. J’attendais d’avoir suffisamment de matière digne d’intérêt pour me lancer dans un nouvel article. Comme toujours en Polynésie, les choses ont traîné en longueur. Un pas en avant, deux pas en arrière… C’est très vicieux comme système car j’oscille en permanence entre optimisme et déprime. Mon humeur générale s’en ressent fortement. Je crois parfois enfin avoir réussi à mettre le pied dans la porte mais l’équilibre est tellement fragile que le lendemain j’ai l’impression de lamentablement revenir au point zéro. La semaine dernière je commençais à envisager très sérieusement de rentrer en France pour réfléchir à un nouveau départ. Je me suis renseigné, en cette période de l’année il y a un vol quotidien pour Paris. Il y a eu un peu de neuf depuis et j’ai repoussé pour quelque temps l’idée de rentrer, mais rien n’est joué.

Quoi qu’il en soit, je suis maintenant bien loin de mon projet initial d’installation sur une île du bout du monde. Se battre pour vivre hors des jalons imposés par le système est extraordinairement enrichissant pour l’individu mais c’est un combat quotidien, bien plus difficile que d’attendre son chèque en fin de mois… Je ne suis pas vraiment inquiet pour l’avenir car je sais bien que je retomberai d’une manière ou d’une autre sur mes pattes, mais je suis très agacé de ne pas réussir à atteindre pour l’instant l’objectif que je m’étais fixé. Ce serait une erreur de croire que refuser les valeurs sociales et morales définies arbitrairement par la société signifie errer sans but. N’écoutez pas les détracteurs de la pensée individuelle qui décrivent le libertaire comme étant sans foi ni loi. Il se crée sa propre échelle de valeurs, bien plus exigeante que celle prenant pour base de référence le plus petit dénominateur commun du groupe. Le fait de mener à leur terme les projets qu’il se fixe est essentiel car il est son juge intrinsèque. Il est difficile de mentir à soi-même…

Retour en arrière. Coup de théâtre le 14 juillet, Oscar Temaru a finalement participé aux cérémonies de la fête nationale. Son absence annoncée a déclenché un tel tollé dans la presse et la classe politique locale qu’il a dû finir par se plier à la tradition républicaine. Le service des relations publiques de la présidence a essayé de faire croire à une erreur d’interprétation de son communiqué mais le document, publié dans la presse, était très clair. Etait-ce une manipulation ou une erreur politique, je n’en sais rien, mais je pencherais plutôt pour la seconde explication. Oscar est un indépendantiste de la première heure, même s’il a été élu sur une liste de coalition à tendance autonomiste. Depuis qu’il est au pouvoir il multiplie les signes de constitution d’une fédération des îles du Pacifique. Chassez le naturel, il revient au galop ! Cela dit, je crois que les indépendantistes ne représentent que 30% de l’électorat local et il est très peu probable que la Polynésie devienne un état souverain avant un bon moment. De plus, le gouvernement actuel manque d’expérience et semble avoir du mal à s’affirmer. Je ne serais pas étonné que les prochaines élections mettent en place une nouvelle coalition plutôt de centre droit. Du côté de la Tahoeraa, le parti de Gaston Flosse, apparenté UMP à la sauce bananière, c’est la débâcle. Le secrétaire général du parti, Jean-Christophe Bouissou, a été exclu et est en train de créer son propre mouvement politique, emmenant avec lui une partie de l’électorat. Ce qui est très clair, c’est que plus personne ici ne veut de Flosse en tant que président, et son dauphin Edouard Fritch, qui est également son gendre, n’est guère plus sympathique.

Cette période de transition politique est très riche en scissions et anecdotes croustillantes car tout le monde se tire dans les pattes. Je ne vais pas rentrer dans le détail mais je ne peux m’empêcher de citer l’affaire de ce chef d’entreprise qui avait donné au trésorier du parti de Flosse un chèque de 350 000 francs CFP (environ 3 000 euros, soit près de trois fois le SMIG local), pour participer à l’acquisition des locaux de la permanence politique de la Tahoeraa (qui appartiennent aujourd’hui – bien évidemment – au Territoire !). Le chèque en question n’a jamais atterri dans les caisses du parti, mais directement sur le compte personnel … du trésorier ! Avant, quand un insulaire avait un petit creux, il tendait le bras pour attraper une noix de coco. Aujourd’hui, la noix de coco a été remplacée par un chèque, c’est aussi simple que ça… Bien entendu, la taille de la noix de coco est variable. Je discutais il y a quelques jours avec un juge à la retraite, ex-militaire, et le questionnais sur l’indépendance en Polynésie de la magistrature et du parquet. Il me racontait qu’en jouant au golf avec un collègue procureur, et en évoquant une affaire douteuse, son interlocuteur lui a avoué avoir en effet fermé les yeux sur une magouille au profit de Gaston, en arguant : “Tu comprends, je ne vais pas foutre le bordel dans ce pays pour quelques millions détournés”…

La nouvelle période politique s’appelle le “Taui”, ce qui veut dire “le changement” en langue ma’ohi. Les nouveaux maîtres du Territoire sont-ils plus intègres que les précédents ? Je ne le sais pas et même si je n’en suis pas convaincu, laissons leur le bénéfice du doute. Quoi qu’il en soit, il sera à mon avis très difficile de faire table rase du passé et se débarrasser de plusieurs décennies de corruption généralisée. J’ai pu moi-même le constater comme vous pourrez le deviner plus bas…

Au fond, ce ne sont pas les passe-droits et la corruption qui me gênent le plus. Après tout, la nature humaine est ce qu’elle est, et nous profitons tous à notre échelle de cet état de fait. Loin de moi l’idée de me poser en donneur de leçons, mais le problème est que bien souvent, le bénéfice des uns se fait au détriment des autres. Depuis que j’ai acquis une conscience politique, j’ai toujours été déchiré entre donner ma voix à un système égalitaire global dont l’énorme inconvénient est que l’individu n’existe qu’au travers de sa communauté, ou alors à un système primitif régi par la loi du meilleur – pour ne pas dire celle du plus fort – à condition de donner des chances égales à tous les individus. Ceux qui relèvent des contradictions – dont je suis bien conscient – dans mon discours comprendront peut-être mieux mes hésitations face à ce dilemme. Aucun système n’est parfait et l’expérience m’a appris qu’on doit presque toujours faire ses choix parmi de mauvaises solutions. Cela dit, ce que je vois aujourd’hui autour de moi est un compromis foireux qui a hérité des pires côtés des doctrines dominantes. Si j’ai bien une seule certitude, c’est celle que je ne laisserai jamais quelque entité ou individu que ce soit me dire ce que je dois penser. Je regrette que beaucoup de mes pairs perdent leur sens critique ou leur intérêt pour la politique. Je vis encore dans l’espoir de trouver une troisième alternative, peut-être en commençant par remplacer l’état par une fédération et en se débarrassant des fondements religieux de l’organisation sociale. Quitte à forcer la transition par une période de chaos. Utopie ? Si des lecteurs de ce blog veulent argumenter, la tribune leur est ouverte…

Je lisais il y a quelques jours un article très intéressant sur la thèse de Tim Dyson, un professeur de la London School of Economics (LSE), qui est intervenu au congrès international de Tours sur la population. Il constatait, chiffres à l’appui, que les conséquences de la hausse démographique (neuf milliards d’individus en 2050 selon l’ONU) sur le réchauffement climatique seraient telles que le XXIe siècle marquera certainement la fin d’une ère. Cette même thèse estime que non seulement un changement majeur de comportement est improbable dans un futur proche, mais qu’il ne ferait de toute façon pas beaucoup de différence s’il survenait. Je ne suis pas scientifique et ne connais pas la probabilité réelle d’un tel scénario catastrophe, mais je trouve très plausible qu’à défaut d’être capables de nous gérer nous-mêmes, la nature ne finisse par s’en charger. Je vois d’ici les religions s’engouffrer dans la brèche pour se réapproprier le pouvoir en exploitant les peurs de l’homme. N’ont-elles pas d’ailleurs déjà commencé leur embrigadement ? Le chaos viendra peut-être finalement tout seul…

Assez parlé de politique pour aujourd’hui et revenons-en aux événements de ces deux dernières semaines.

Toutes les options encore ouvertes quand j’écrivais mon dernier article sont au point mort. Jeffrey, le cadre de la Tahoeraa que j’avais rencontré sur la recommandation de Gaston Flosse, ne m’a jamais rappelé. Il me paraissait pourtant être quelqu’un de sérieux. Il est possible que les gros problèmes internes que traverse actuellement son parti lui aient fait oublier ses engagements… J’avais rendez-vous mardi de la semaine dernière avec Olivier, ce chef d’entreprise proche du Tavini, rencontré au début de mon séjour à Tahiti, avec lequel j’avais pensé avoir eu un très bon contact. Il m’a appelé à 7h30 du matin le jour de notre rendez-vous pour se décommander, prétextant un vague problème de bagages perdus à l’aéroport. Il devait me rappeler avant la fin de la semaine pour convenir d’un nouveau rendez-vous. J’attends toujours… Reste Roti, qui devait aussi me rappeler pour l’histoire du motu de son frère à Huahine. N’ayant pas de ses nouvelles, c’est moi qui lui ai téléphoné à deux reprises. La première fois elle m’a dit qu’elle n’avait pas réussi à le joindre, et la seconde fois elle a prétendu qu’il n’avait pas le téléphone ! J’en déduis qu’elle est vraiment tête en l’air, ou alors qu’elle me raconte n’importe quoi. C’est pourtant elle-même qui m’avait proposé de m’occuper de ce fameux motu. De plus, je l’ai rapidement croisée aux “3B” il y a quelques jours et elle ne m’a pas soufflé un seul mot au sujet de cette histoire. Même Eric, le médecin cancérologue que j’avais connu sur les forums du site MacBidouille a totalement disparu. Il devait m’appeler la semaine dernière pour que nous dînions ensemble. J’ai l’impression d’être un pestiféré !

La 14 juillet je suis sorti prendre un café à l’hôtel Méridien, situé au PK15. C’est l’un des rares grands hôtels de luxe à Tahiti. Sa particularité est une magnifique piscine à fond de sable blanc. Elle ressemble à une véritable plage ovale en pente douce. J’ai déjà été dans de nombreux hôtels de ce genre, mais je n’avais encore jamais vu de piscine-plage artificielle ! L’après-midi j’ai fait une nouvelle fois le tour complet de l’île pour une séance photos, déjà publiées sur le blog. Je me suis fait une frayeur sur la côte nord de Tahiti Iti quand un chien suicidaire s’est jeté sous mes roues alors qu’un camion venait en sens inverse. J’ai réussi à éviter les deux mais ce fut vraiment juste. Une autre fois ce sera un vélo circulant de nuit sans éclairage sur le bas-côté qui me fera faire un écart hasardeux. Les pare-brise sont très vite sales avec les traces de sève laissées par les mouches pisseuses et de nuit il deviennent quasiment opaques quand ils sont éclairés par les phares généralement mal réglés d’une voiture venant d’en face. En dehors de Papeete et du petit bout de voie rapide jusqu’à Punaauia, l’éclairage public est quasi inexistant et le marquage au sol souvent peu visible. La conduite est réellement dangereuse, surtout de nuit. Je n’ai jamais roulé aussi lentement de ma vie et me fais assez souvent doubler par des gros 4×4 qui doivent être pied au plancher ! Chaque jour je vois sur la route des nouveaux cadavres de chiens, de chats ou parfois de poules…

C’est une fois de plus Michel qui sortira un nouveau lapin de son chapeau. Il me propose de rencontrer le 15 juillet son ami haut fonctionnaire au ministère des postes et télécommunications. Celui-là même que nous avions essayé de voir le jour où nous avions eu l’entretien avec Gaston Flosse. Rendez-vous est pris en fin de matinée dans un café du quartier des administrations. Nous allons au ministère, à quelques dizaines de mètres de là, et comme toujours, nous rentrons dans les locaux administratifs comme dans un moulin. Michel a ses entrées partout et il fait la bise à toutes les hôtesses d’accueil et secrétaires qu’il croise. Nous arrivons devant le bureau du comptable trésorier du ministère et pénétrons dans la petite pièce climatisée, fraîchement repeinte. Derrière le bureau se trouve un polynésien d’origine chinoise. Comme je l’ai déjà écrit dans des articles précédents, la communauté chinoise est importante en Polynésie. Elle est issue de vagues migratoires du début du XXe siècle. Contrairement à d’autres pays, il n’y a pas de quartier spécifique de type “Chinatown” à Tahiti. Les chinois sont métissés et totalement intégrés à la population. Ce sont eux qui détiennent la quasi-totalité des affaires commerciales en Polynésie. Les présentations sont faites et mon interlocuteur, qui doit avoir dans les trente ou quarante ans, s’appelle Aldo. Il est l’un des fils du numéro un de l’agroalimentaire en Polynésie, qui détient également, entre autres, l’une des deux plus grosses sources d’eau minérale locales. Mon discours est à présent bien rodé et j’explique ma situation en remettant mon curriculum vitae. Un autre type entre dans le bureau. Aldo me dit que c’est l’un de ses collaborateurs. Il s’appelle Diaz. C’est un portugais, installé en Polynésie depuis une douzaine d’années, ex-légionnaire du 2e REP (Régiment Etranger Parachutiste) basé en Corse, ayant été en poste pendant deux ans à Moruroa avant de quitter l’armée. J’apprends qu’Aldo était propriétaire d’une ferme perlière dans l’archipel des Tuamotu qu’il vient de revendre. Diaz y travaillait et est devenu là-bas un spécialiste de la perliculture. Les deux compères lisent ensemble mon CV et Diaz en désigne du doigt certaines parties à Aldo. Il est visiblement intéressé par mon expérience. Aldo me dit qu’il transmettra mon CV au chef de cabinet du ministre car il est possible qu’il y ait des opportunités dans le domaine informatique.

Après quelques autres questions d’usage, Aldo me dit qu’il pourrait être lui-même intéressé par mes services. Il m’explique qu’il possède également une société de négoce de perles et qu’il a financé un produit que Diaz a mis au point. Il s’agit d’un CD-ROM présentant l’histoire et la fabrication de la perle de culture tahitienne. Dans mon CV j’ai indiqué que j’ai été directeur des opérations d’une “start-up” internationale, et le mot “start-up” a beaucoup excité Diaz, qui se lance dans une présentation passionnée de son oeuvre en la décrivant comme étant unique en son genre. Il va chercher un exemplaire de la maquette et me fait une démonstration du contenu sur le PC d’Aldo. C’est un CD-ROM multimédia interactif, à vocation éducative, développé en Macromedia Flash avec de nombreuses photos et vidéos. Le produit est pas mal et réalisé professionnellement, malgré quelques défauts de conception. Aldo veut commencer par commercialiser son CD, mais le véritable objectif est en fait de fédérer les petits producteurs de perles et de créer un circuit indépendant de distribution internationale. Il recherche pour commencer quelqu’un pouvant développer les différentes étapes de la production, du marketing et de la distribution de son CD. Je suis sur un terrain que je maîtrise bien pour avoir déjà travaillé sur ce type de projet. Nous avons une assez longue discussion dont je passe les détails techniques ou confidentiels. Nous convenons de réfléchir à une forme de collaboration et Aldo me propose de me rappeler le lundi suivant. Je quitte mes deux interlocuteurs et Michel doit me rejoindre quelques minutes plus tard au café où nous nous étions retrouvés car il a une affaire personnelle à discuter avec Aldo. Il viendra une petite demie heure après, en m’annonçant fièrement que ça y est, j’ai un boulot, et me fait son cinéma habituel sur la puissance financière en Polynésie de la famille d’Aldo. Je modère un peu ses propos en lui disant que l’entrevue a, certes été positive, mais que ce n’est pas mon premier rendez-vous professionnel ici et qu’à chaque fois, j’ai déchanté. Attendons de voir déjà ce que Aldo peut concrètement me proposer avant de s’emballer !

La perle de culture de Tahiti (”poe rava” en ma’ohi) appelée parfois à tort perle noire est la deuxième source de revenus de la Polynésie. La plus grosse partie de la production (14 tonnes par an, il me semble) est destinée à l’exportation. On en trouve dans toutes les bijouteries du monde sous la forme de colliers, pendentifs, boucles d’oreilles, etc… Sa culture se pratique depuis le début des années 70 dans des fermes perlières essentiellement situées sur les lagons des archipels des Tuamotu et des Gambier mais quelques fermes se sont installées plus récemment dans les îles de la Société. C’est un secteur d’activité en pleine expansion mais qui reste fragile car encore relativement peu organisé malgré les mesures pour soutenir les cours et assainir le marché prises par le gouvernement il y a quelques années (labels de qualité, restrictions et quotas d’exportation, création de plusieurs GIE). Sans rentrer dans le détail, le principe de fabrication est simple : on introduit, après incision, dans l’organe reproducteur d’une variété spécifique d’huîtres une bille de quelques millimètres de diamètre et un greffon provenant d’une autre huître. Le mollusque est ensuite remis à l’eau et il recouvre peu à peu la bille d’une couche de nacre. La perle ainsi formée est prélevée au bout de 18 mois. Il en existe de différentes tailles, formes, couleurs et qualités. On ne trouve cette variété de perle qu’en Polynésie. Son prix de vente unitaire varie de quelques dizaines à plusieurs milliers d’euros. Le magnat millionnaire de la perliculture tahitienne est bien entendu un chinois, Robert Wan.

Dans l’après-midi je suis passé à la poste (appelée ici “OPT” pour Office des Postes et Télécommunications) pour récupérer un exemplaire des pages jaunes 2005 qui pourrait m’être utile, celui que j’ai trouvé chez Bernard datant de 1997. L’employée derrière le comptoir me dit que la poste ne distribue pas ces annuaires, qui sont donnés seulement aux titulaires d’une ligne téléphonique. Je lui explique que j’ai un Vini et que donc on devrait aussi m’en fournir un. Un jeune client polynésien derrière moi dans la file se mêle au débat en prenant mon parti. Il finira par convaincre l’employée d’aller essayer de me trouver un exemplaire, ce qu’elle fera au bout d’une bonne quinzaine de minutes de palabres puis d’attente. Il ne faut surtout pas être pressé ici ! Elle me remet le gros pavé jaune et blanc “dans le plus grand secret” en m’indiquant qu’elle n’en a théoriquement pas le droit mais qu’elle a dit à son chef de service que c’était pour elle. Je remercie tout le monde et quitte les lieux ravi. Les bureaux de postes sont très fréquentés en Polynésie, car comme je l’ai déjà écrit, il n’y a pas de distribution postale. Il est très curieux d’ailleurs de ne pas voir de boîtes aux lettres devant les maisons ou dans les immeubles. Tout le monde ici possède une boîte postale. Je voulais en prendre une également mais il me faut d’abord me débrouiller pour obtenir le fameux certificat de résidence.

En faisant quelques courses samedi, je me rachète une tondeuse rechargeable pour pouvoir enfin me couper moi-même les cheveux. Les coiffeurs me fatiguent avec leur rendez-vous à prendre d’avance. La patience n’a jamais été mon fort et quoi qu’il en soit, on n’est jamais mieux servi que par soi-même, n’est ce pas ? Dans les pays chauds, les cheveux longs c’est très désagréable. On a toujours l’impression d’avoir un plat de spaghetti chauds sur la tête. En me baladant dans les rayons du supermarché Carrefour, je m’amuse toujours de voir que l’ananas en ma’ohi s’écrit “painapo”, venant du mot anglais “pineapple”. La langue tahitienne s’adapte très facilement, par mimétisme phonétique, aux mots étrangers et les mélanges sont parfois étonnants, comme “fepuare” pour le mois de février, descendance directe de “february”. Les objets nouveaux donnent l’occasion de former des mots par “agglutination”. Ainsi un “manu tatau na te reva” (oiseau suspendu dans l’espace) désignera un hélicoptère, “afata teata” (caisse à théâtre) voudra dire télévision, ou encore “afata fa’ato’eto’eraa ma’a” (caisse à refroidir la nourriture) sera le mot utilisé pour … un réfrigérateur ! Si je reste en Polynésie, je serais assez tenté de prendre quelques cours, mais la langue n’a pas l’air d’être évidente, surtout à cause de sa prononciation très différente de nos langues latines. En fait la langue écrite n’existe que depuis le XVIIIe siècle, lorsque les missionnaires firent traduire la bible en Tahitien. Avant, la culture n’était transmise que par la langue parlée.

Le reste du week-end s’écoule tranquillement. Je vais maintenant plusieurs fois par semaine à la Maison de la Presse pour me connecter à Internet. Je profite de cette relative facilité d’accès pour me décider enfin de passer de Panther à Tiger sur mon PowerBook. La mise à jour se passe plutôt bien mais sera finalement étalée sur deux semaines, le temps de récupérer et de vérifier la compatibilité des dernières versions des 250 logiciels installés sur ma machine. Voici maintenant près de deux ans que je suis devenu un heureux utilisateur Apple alors que je n’aurais vraiment jamais imaginé l’être un jour ! Après une première mauvaise expérience il y a quelques années, j’étais resté dans l’idée que les Mac étaient chers, peu fiables et destinés aux graphistes ainsi qu’aux utilisateurs domestiques sans intérêt particulier pour l’informatique. Enfin une alternative viable aux lamentables produits de Microsoft, Windows et autres… En dehors de ma mère, incapable au point de ne presque pas savoir bouger la souris, tous les gens autour de moi qui ont récemment essayé un Mac ont été conquis. L’informatique arrive encore parfois à me surprendre, sans parler de l’extraordinaire iPod !

J’achète presque tous les jours l’un des deux quotidiens locaux, “la Dépêche de Tahiti” ou “les Nouvelles de Tahiti”. Le contenu est souvent médiocre et la qualité rédactionnelle laisse beaucoup à désirer. Le haut-commissaire, représentant de l’état français, va être changé très prochainement. On l’appelle ici le “haussaire”. Celui actuellement en poste part en Nouvelle-Calédonie et une femme arrive de métropole pour le remplacer. Dans le même journal, à une journée d’intervalle, la première édition disait le plus grand mal du haussaire sortant, en le traitant de “vendu” à la solde de Flosse, alors que le lendemain il était qualifié de “personne compétente qui avait bien fait son travail”… Consignes politiques ? Un seul journal ici me paraît digne d’intérêt pour son contenu : “Tahiti-Pacifique”. Il est une petite institution locale, sorte d’équivalent au “Canard Enchaîné”. Il tire à un peu plus de 6200 exemplaires. Malheureusement c’est un mensuel, donc peu utile pour suivre l’actualité au quotidien. Il a été fondé en 1991 par son propriétaire et rédacteur en chef actuel, Alex W. du Prel, un aventurier bien connu des Polynésiens. Ses articles sont souvent redoutables et sa plume agréable à lire. Le lecteur pourra en savoir plus sur le site web du journal : Tahiti Pacifique.

Radio cocotier marche aussi très bien ici. Les rumeurs se propagent vite et la manipulation par désinformation est facile. Il y a quelques jours, un simple e-mail de quelques lignes, repris en intégralité dans la presse, a mis un joli bordel à Tahiti. Il s’agissait d’un message d’un employé du G.I.P, groupe dont j’ai déjà parlé dans un précédent article, adressé à plusieurs responsables politiques, et faisant état du blocage imminent par le G.I.P. du pont du Fare Ute, menant au port de commerce et aux réservoirs de stockage d’hydrocarbures. Autrement dit le point stratégique pour bloquer toute activité sur le Territoire. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre et les Polynésiens se sont jetés sur les stations service pour faire des réserves de carburant, provoquant bien entendu de longues files d’attente et des embouteillages. L’e-mail était vrai mais l’information fausse. Une enquête au sein du G.I.P. a été ouverte pour en déterminer l’origine, mais le mal était déjà fait…

Le temps passe, mardi arrive et je n’ai toujours aucune nouvelle d’Aldo. Je croise Michel à Papeete et lui fais part de mes doutes naissants sur cette nouvelle affaire. Je suis stupéfait quand j’entends Michel me répondre qu’il ne veut plus entendre parler d’Aldo et qu’il s’est fâché avec lui pour une raison qu’il ne me dévoilera pas. Je le soupçonne d’essayer de se faire financer un projet de vidéoclip musical par Aldo et que ce dernier aurait finalement refusé… Michel me dit, comme un gamin contrarié, qu’il coupe les ponts “pour au moins un an” avec Aldo ! Il me propose de m’obtenir un nouveau rendez-vous avec une personnalité majeure de Polynésie, un certain Monsieur B., bras droit de l’une des plus grosses fortunes locales, Louis Wane. Le nom m’est familier. Il s’agit du propriétaire de plusieurs chaînes de supermarchés (Carrefour, Continent, …), de réseaux de distribution (les cigarettes entre autres) et gestionnaire de la chaîne d’hôtels Sheraton. Décidément, je vais finir par rencontrer tout le gratin de Polynésie ! Il ne manquera bientôt plus à mon tableau de chasse que le président, Oscar Temaru… Michel me propose de me rappeler dès qu’il a pu arranger un entretien avec Monsieur B.

Plus tard dans la journée, mon téléphone sonne, et comme toujours j’ai espoir d’une bonne nouvelle. Un type au bout du fil se présente comme étant créateur de bijouterie et négociant en perles. Il me dit que c’est Michel qui lui a communiqué mes coordonnées. J’avais effectivement évoqué avec ce dernier l’idée d’acheter peut-être une de ces jours une perle, en souvenir de mon passage à Tahiti, mais précisé qu’il n’y avait vraiment pas urgence. J’ai d’autres choses plus prioritaires en tête ! Bien évidemment, Michel avait sorti son carnet d’adresses et m’avait communiqué quelques numéros à appeler de sa part, dont celui du seul expert en perles officiel du Territoire. Il m’avait aussi parlé d’un type qui revendait des pièces de toute première qualité. Par curiosité, j’accepte de rencontrer le bonhomme, et rendez-vous est fixé aux “3B” un quart d’heure plus tard. Il arrive en compagnie de Michel… C’est un “demi” qui s’appelle Hei Arii, 25 ans, né en France. Il était graphiste à Paris et s’est installé il y a quelques années en Polynésie. Il a commencé à travailler dans la ferme perlière de ses cousins aux Tuamotu, puis s’est établi à Tahiti en tant que créateur de bijoux. Il dessine des pièces personnalisées qu’il fait réaliser par des artisans locaux. L’une de ses créations était présentée dans un magazine local. Après quelques minutes de discussion, il sort de sa poche plusieurs sachets de perles. Elles sont en effet de belle qualité et ses prix sont très raisonnables. Malheureusement il n’a pas ce que je cherche précisément, à savoir un “keshi”. Ce sont des petites perles dont le nucleus (la bille servant de support à la nacre) a été rejeté par le mollusque et qui se sont donc uniquement constituées autour du greffon. Les keshis ne sont composées quasiment que de nacre, sans noyau artificiel. Ceux qui ont une forme parfaite, c’est-à-dire ronde ou en goutte d’eau, sont assez rares. Hei Arii note dans un carnet ce que je souhaite et me propose de me contacter s’il trouve ce que je cherche. J’en profite pour lui dire que je suis installé depuis peu et que je recherche du boulot, en lui glissant mon CV. On ne sait jamais…

Ce même mardi, en sortant de la Maison de la Presse en fin d’après-midi d’où je répondais à quelques e-mails, je tombe sur David, le photographe cameraman du neuf-trois, quittant la terrasse du Mana Rock Café. Apparemment un peu éméché, il me propose que nous dînions ensemble au Morrisson, un café restaurant derrière le centre commercial Vaima. Je ne suis pas en grande forme et je décline son invitation, mais il insiste tellement que je finis par accepter. Nous devons d’abord passer chez lui, juste à côté, pour récupérer sa cousine et son copain, toulonnais en vacances pour un mois à Tahiti. Je fais la connaissance du couple, fonctionnaires tous les deux, Laure est prof et Hervé est … gendarme dans une unité de type BAC. Le restau est une bonne adresse à retenir. On y mange bien et le cadre est sympa. Nous sommes presque les seuls clients, installés sur la terrasse couverte. Un peu plus tard dans la soirée, nous sommes rejoints par Armelle, une copine de David. Je ne regrette finalement pas de m’être laissé entraîné. Le couple n’est pas très intéressant, David est de plus en plus bourré, mais Armelle me plaît bien. David et Laure sont pro américains et j’évite soigneusement les sujets politiques, craignant que la soirée ne dégénère… Nous parlons de voyages et de sujets de société. Peu avant minuit, Laure et Hervé rentrent se coucher et David …. s’est installé à une autre table discuter avec deux types ! Je propose à Armelle que nous allions prendre un verre ailleurs. David a déjà payé l’addition pour tout le monde, mais je refuse de me faire inviter et le force d’accepter le billet que je lui glisse dans la main. Dans l’état où il était je ne suis pas sûr qu’il s’en soit souvenu !

Je pars donc avec Armelle aux “3B”, seul endroit proche où il était encore possible de prendre un verre en dehors des boîtes de nuit du quartier. Armelle est une ex-parisienne, ex-danseuse professionnelle, une bonne trentaine, vivant à Tahiti depuis quatre ans. Après avoir quitté l’école de danse dans laquelle elle travaillait à Papeete, elle s’est retrouvée vendeuse dans une parfumerie où elle bosse depuis maintenant deux ans. Elle est divorcée, apparemment seule, et dégage une grande tristesse dans sa façon de parler et de raconter les choses. Elle semble être une de ces filles douces, sensibles et torturées qui se retrouvent coincées dans un trou perdu et qui attendent que le temps passe… Le contraire même d’une battante ! Sa compagnie est cependant agréable et elle a de la conversation. Encore une qui me confirme que la vie à Tahiti est difficile, les relations avec les gens superficielles et la période actuelle particulièrement mauvaise. Elle réussira presque à me communiquer sa déprime ! Je la déposerai chez elle en voiture vers 1h30 du matin et après avoir noté son numéro de téléphone je rentrerai chez moi à Paea, de plus en plus sceptique quant à mon avenir dans la région.

Mercredi, en fin de matinée, Michel m’appelle pour me dire qu’il a parlé de moi à Monsieur B. et que ce dernier “attend mon appel” pour convenir d’un rendez-vous. Je lui téléphone juste après avoir raccroché avec Michel. Le type me dit qu’il a un emploi du temps très chargé, et qu’il part en vacances vendredi. Peu de temps à me consacrer donc, mais il accepte cependant de me rencontrer le lendemain jeudi, à 8 heures du matin, dans le lobby de l’hôtel Sheraton. J’ai beaucoup de mal à m’adapter aux habitudes horaires ici. La plupart des rendez-vous se font tôt dans la matinée, alors que j’ai repris mon rythme naturel de me coucher vers 3 ou 4 heures du matin pour me réveiller vers midi. Si je finis par travailler, je sens que je vais avoir beaucoup de mal à commencer mes journées…

Réveil difficile jeudi, et j’arrive tout juste à l’heure au Sheraton, situé à la sortie de Papeete, à côté de l’aéroport international de Fa’aa. Le Sheraton fait partie de la même catégorie d’hôtels que le Méridien, mais sa proximité de l’aéroport le destine plutôt aux visiteurs d’affaires. Je m’installe dans le lobby, encore à moitié endormi. Monsieur B. arrive avec un bon quart d’heure de retard. Nous descendons au bar de l’hôtel et nous installons à une table autour d’un expresso serré. Mon interlocuteur doit avoir dans les 50 ans, français de métropole ayant passé quatre ans en Nouvelle-Calédonie et depuis dix-huit ans installé ici. La plupart des gens que j’ai rencontrés jusqu’ici font guignols à côté de lui. Il est impeccablement habillé à l’occidentale, et, fait rarissime, il porte des chaussures de marque en cuir. L’habitude ici est plutôt de porter des sandales ou des chaussures légères en toile. Je crois que je n’ai vu jusqu’à présent que Gaston Flosse porter ce genre d’accessoires. La cravate en moins, Monsieur B. me fait penser à un chef d’entreprise fortuné. Si je me souviens ce que Michel m’avait dit, à prendre toujours avec prudence avec lui, Monsieur B. est payé autour des 20 ou 25 000 euros mensuels… L’impôt sur le revenu n’existant pas en Polynésie, ça laisse de quoi vivre confortablement. Quoi qu’il en soit, ce type a beaucoup de classe, et on sent bien qu’il est du genre intelligent et malin. Il parle d’une voix très calme et a beaucoup de modestie, ce que j’apprécie. J’ai connu trop de chefs d’entreprises qui prennent la grosse tête dès que leur affaire génère quelques millions et ça m’agace beaucoup.

Je remets à Monsieur B. mon CV et, une fois encore, j’explique ma situation en essayant de lui faire comprendre que je ne tiens pas à me limiter strictement à l’informatique, ma palette de compétences étant bien plus large. Une énième fois, j’entends que j’ai choisi le mauvais moment pour venir en Polynésie… Il m’explique qu’au sein du Groupe Wane, les possibilités sont assez limitées pour mon type de profil. La partie informatique des hôtels Sheraton est gérée directement par la maison mère aux Etats-Unis, le groupe ne s’occupant que de la gestion opérationnelle locale. Ils ont bien un responsable informatique chargé des systèmes des chaînes de distribution du groupe (Carrefour et Continent essentiellement) mais ce dernier est là depuis 20 ans et donne toute satisfaction. Même discours pour le responsable des achats. Quant à l’événementiel, une activité que j’aime beaucoup, le marché des salons est très réduit en Polynésie et ils font déjà appel à plusieurs petites sociétés locales. Monsieur B. pense que la meilleure solution pour moi serait de prendre une patente et travailler à mon compte en proposant mes services à titre de consultant. Il me parle du site web de la présidence de la Polynésie qui est très mal fait (Présidence de Polynésie Française) et me donne le numéro de Vini de l’un des conseillers personnels d’Oscar Temaru en me disant de l’appeler de sa part pour voir si je peux obtenir quelque chose de ce côté-là. Il me promet aussi de communiquer mon CV à son patron, Louis Wane, ainsi qu’au responsable informatique, mais me fait comprendre que je ne dois pas trop compter là-dessus. L’entretien aura duré une heure. Même si rien de vraiment concret n’en est sorti, la rencontre fut instructive et j’ai été vraiment très bien reçu. Un contact à garder dans mon carnet d’adresses…

Depuis ce matin, la Clio de Bernard vibre bizarrement et je crains qu’un problème mécanique ne se dessine à l’horizon. Je préfère prendre les devants et passer voir Bernard à Papeete. D’ailleurs mon contrat de location de l’appartement prend fin le mardi suivant et j’ai décidé de le renouveler. Je passe avant chez Avis louer une voiture, n’étant plus à l’aise pour conduire la Clio. Peu de voitures sont disponibles chez le loueur car les touristes commencent à arriver en masse, et je ne trouve qu’une Ford Fiesta que je prends pour une semaine. Les deux bijouteries de Bernard sont fermées car il est en train de faire poser du carrelage au sol, mais il reste sur place surveiller l’avancement des travaux. Je lui explique le problème avec sa voiture et il me demande d’aller la déposer dans un garage qu’il m’indique. J’y vais, et le patron du garage trouve en cinq minutes l’origine du problème. Il s’agit de la structure radiale de la bande de roulement du pneu arrière droit qui est abîmée et il faut le changer. Au pire je risque l’éclatement. Il y a aussi une fuite d’huile sous le moteur, mais il est débordé et ne peut prendre la voiture avant mercredi prochain. J’appelle Bernard qui me demande de la laisser à côté du garage et qu’il s’occupera de la réparation. Je passe ensuite le voir pour lui remettre les clés et la carte grise. Je lui fais également part de mon souhait de prolonger la location de son appartement, mais comme je ne suis pas encore sûr de rester un mois complet, je lui propose de renouveler la location au même prix mais de semaine en semaine, à condition qu’il soit d’accord de continuer à me prêter sa voiture une fois réparée. Il accepte ma proposition et je lui règle le loyer pour une première semaine supplémentaire.

Je traîne un peu dans Papeete, de plus en plus insupportable avec son bruit et sa pollution. Le climat est très désagréable ces jours-ci car il fait encore plus humide que d’habitude, au grand bonheur des moustiques. Un navire de guerre américain, le lance-missiles USS Mustin, fait en ce moment une escale technique dans le port. Je croise ci et là en ville des marins en permission. Les commerçants sont bien entendu très contents de cet apport de clientèle qui consomme de l’alcool et des filles. Il y a également un magnifique voilier de croisière, le Maria Cattina, appartenant d’après ce que j’ai entendu au prince de Suède, qui fait escale sur le quai réservé aux bateaux de plaisance. Je croise Hei Arii, le créateur de bijoux, qui me montre un keshi qui correspond à ce que je recherchais. Reste à trouver la bonne monture et je dois le rappeler mardi matin pour que nous passions voir un artisan avec lequel il travaille. Vendredi 22 est le dernier jour du Heiva, la grande fête traditionnelle qui avait débuté une semaine après mon arrivée à Tahiti. J’essaie de prendre un billet pour la cérémonie des lauréats dans la soirée mais tout est complet. J’apprendrai un peu plus tard que devant le succès de cette soirée, une dernière représentation a été programmée pour dimanche soir et cette fois je parviens à avoir une bonne place, face à la scène. Je suis probablement devenu le meilleur client de la Maison de la Presse pour l’accès Internet. Avec la mise à jour de tous les logiciels de mon PowerBook je passe environ trois heures quotidiennes sur le net. Le gérant de la place me propose une nouvelle formule d’abonnement personnalisée par tranches de 60 heures pour 25 000 francs CFP (210 euros). Près de 60% de remise sur le prix normal, je saute sur son offre, même si j’ai terminé les grosses mises à jour. Par curiosité, je me suis renseigné sur les prix d’une ligne ADSL, et comme je l’avais déjà vaguement lu sur le site web du seul FAI de Polynésie (Mana, filiale de l’OPT), c’est hallucinant. Voici les tarifs mensuels d’abonnement, convertis en euros : 128 Kbits, 78 euros ; 256 Kbits, 109 euros ; 512 Kbits, 235 euros ! Le volume de données transféré mensuellement, entrant et sortant, est limité respectivement à 4 Go, 6 Go et 10 Go. Au-delà on paye 9 centimes d’euros par Mo supplémentaire et ce qui n’a pas été consommé ne peut être reporté au mois suivant. Pour couronner le tout, le contrat n’est pas résiliable avant un an ! Je vous laisse comparer ces tarifs avec ceux de France…

Incroyable, vendredi après-midi, Aldo me rappelle ! C’est bien le premier qui honore ses engagements, même si c’est avec quelques jours de retard. Il me rassure en disant “ne pas m’avoir oublié”. Nous devons nous voir lundi matin avec Diaz pour discuter de son projet de CD. J’ai enfin une petite lueur d’espoir, même si elle est encore très faiblarde, de faire quelque chose en Polynésie. Je sais très bien que seul le premier boulot compte. Une fois que j’aurai décroché une première affaire, avec mon carnet d’adresses qui se développe de jour et en jour et mon caractère, la suite ne pourra qu’être une partie de plaisir. Je dois voir aussi quelles sont les conditions que peut m’offrir Aldo. Je n’ai aucun doute quant à ma capacité de faire du bon boulot, mais je n’ai pas l’intention de travailler uniquement pour la gloire. La vie est très chère, et je ne suis pas vraiment du genre économe… A moins de 500 ou 600 000 francs CFP nets mensuels (4 à 5 000 euros) ça ne vaut même pas la peine d’aller plus loin si je reste ici dans une optique de boulot. Tard dans la soirée de samedi, Michel me téléphonera, ostensiblement bourré, en me disant triomphalement que “je commence à travailler lundi”. Il se trouve en compagnie d’Aldo, probablement dans un bar ou une boîte de nuit. Quatre jours auparavant, Michel ne voulait plus entendre parler d’Aldo, et les voici à nouveau copains de toujours. Quel drôle de bonhomme ce type ! Quoi qu’il en soit, il aura été providentiel pour moi, et si j’arrive à faire mon trou ici, il est clair qu’il m’aura beaucoup aidé. Le temps venu, je saurai le récompenser comme il le mérite. Cela dit, je suis encore loin de toute certitude, et peut-être que dans une semaine je serai à nouveau en train de me poser la question si je reste ou pas. Soyons prudents…

Samedi j’achète “La Dépêche de Tahiti” pour jeter un oeil aux petites annonces. Il y en a deux qui retiennent mon attention. La première concerne trois postes de réceptionnistes au village du Club Med sur l’île de Bora Bora, dont un de nuit à pourvoir immédiatement. La seconde est une offre de recrutement d’un gardien pour un motu privé, toujours à Bora Bora, et le candidat doit être titulaire du permis bateau (ce qui est mon cas). Le lecteur pourra se demander quelle mouche a bien pu me piquer pour que je m’intéresse à ce genre d’offres avec un parcours professionnel comme le mien. Je rappelle que j’étais à l’origine venu en Polynésie pour changer radicalement de style de vie. Je n’ai pas traversé la planète pour refaire la même chose que ce que je faisais avant. Pour aller plus loin, je me fous de la “réussite sociale”, ainsi que de gagner beaucoup d’argent, tant que je peux me permettre de vivre de la manière que je souhaite. Bien entendu, dans un environnement professionnel classique, je ne vais pas brader mes compétences, et si le projet avec Aldo se réalise, nul doute que je donnerai le meilleur de moi-même pour que notre entreprise soit couronnée de succès. En contrepartie, si Aldo gagne de l’argent grâce à mon travail, il me paraît normal qu’une partie me revienne de droit. Par contre, si je peux faire quelque chose qui m’intéresse ou qui m’amuse dans un environnement où je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent, je n’ai aucun problème pour gagner dix fois moins que ce que je suis habitué à avoir dans ma profession. Par ailleurs, comme j’ai pu le constater ces six premières semaines en Polynésie, il est très difficile de faire son trou dans la région hors de Tahiti, surtout pour un popa’a. Rester à Papeete revient pour moi à vivre comme je vivais en France il y a encore quelques mois, donc avec mon état d’esprit, toute opportunité alternative mérite d’être étudiée. Et pour terminer, tant que rien n’est clairement défini contractuellement avec Aldo, j’ai bien l’intention de continuer à prospecter dans toutes les directions. Comme le dit si bien le proverbe connu, il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier…

J’ai envoyé une lettre de candidature accompagnée de mon CV au Club Med par e-mail, en postulant spécifiquement à l’offre du réceptionniste de nuit. L’adresse était erronée et j’ai dû renvoyer les documents par fax lundi. Je ne me fais guère d’illusions quant à mes chances de décrocher ce boulot et à mon avis, ils ont dû bien rigoler en voyant mon CV. Mais bon, qui ne risque rien n’a rien… Bosser au Club Med m’a toujours tenté. Je peux me tromper, mais je pense que c’est le genre de boîte où on peut arriver à des fonctions très intéressantes si on est efficace. Le service client est un type de boulot où je me suis toujours senti très à l’aise, et je ne fais aucun complexe à être derrière un comptoir. De plus, j’adore vraiment travailler la nuit. Il est vrai que l’hôtellerie est une branche professionnelle que je ne connais qu’en tant que (bon) client, et voir l’envers du décor me fera peut-être rapidement fuir. Je ne le saurai qu’en essayant !

J’ai également envoyé par fax ma lettre de candidature et mon CV en réponse à l’offre de gardien du motu privé à Bora Bora. Il n’y avait pas d’autre moyen de contact ni nom indiqué dans l’annonce. Etant tout de même assez curieux de savoir qui était à l’autre bout, j’ai cherché dans mon bel annuaire tout neuf récupéré à la poste il y a quelques jours. C’est pratique, il y a relativement peu d’abonnés au téléphone, et encore moins au fax. De plus, l’annuaire fait un classement par île. Je n’avais que quelques pages à passer en revue, et j’ai trouvé ! L’abonné est un certain François Nars. J’ai fait une rapide recherche sur Internet, et le bonhomme semble être très connu. C’est une ancienne star du maquillage de top-modèles qui a fait fortune dans les cosmétiques en lançant sa propre ligne en 1994, revendue quelques années plus tard au groupe Sisheido. Je crois qu’il a acheté cette île privée, ayant appartenu à Paul-Emile Victor, en 2000. Un article lui était consacré dans le numéro de Vogue de décembre dernier. L’endroit semble être un véritable paradis, avec les appartements du maître de maison et de ses parents, huit bungalows privés pour les invités, un studio de photographie, un bâtiment central avec les parties communes et enfin les quartiers du personnel. L’île a été aménagée à grands frais par des paysagistes, décorateurs et ingénieurs venus des quatre coins de la planète. Dimanche midi, j’ai eu un coup de fil sur mon Vini d’un type faisant référence à l’annonce et me disant qu’il n’avait reçu que la première page de mon fax. J’ai essayé d’en savoir plus sans succès. Il m’a dit être le père, qu’il n’était pas au courant des détails, qu’il devait rentrer en France une semaine plus tard, et que le secrétaire serait là mardi pour étudier les candidatures reçues. J’ai renvoyé mon fax lundi après-midi. J’ai vu que l’annonce continuait toujours à paraître quelques jours plus tard.

Au moment où j’écris ces quelques lignes, jeudi, je n’ai encore eu aucune nouvelle ni de l’une ni de l’autre de ces candidatures, mais il est probablement un peu trop tôt. Je ne me fais pas d’illusions sur mes chances, mais on ne sait jamais…

Samedi soir, je suis allé voir à Papeete le spectacle des lauréats du 123e Heiva. Il y avait au programme deux troupes de danse et trois groupes de chants polyphoniques. Je ne suis pas un fan de danses folkloriques, mais je dois avouer que ça valait le coup d’oeil. Les troupes sont composées de 60 à 80 danseurs et d’un orchestre. Les représentations durent une heure à une heure et demie. Les thèmes tournent généralement autour de l’art de la guerre. Les costumes sont intégralement fabriqués en matériaux naturels, comme les “jupes” en feuilles de bananier. Beaucoup de danseurs arborent d’énormes et magnifiques tatouages, autre tradition polynésienne encore très présente. Les danseuses sont de jolis morceaux et voir des dizaines de fesses frétiller de concert ne laisse pas indifférent. J’ai pris près de 300 photos pendant les 3h30 de spectacle, mais malheureusement la quasi-totalité d’entre elles sont floues. Je n’avais pas emmené avec moi mon caméscope, qui n’est toujours pas sorti de son sac depuis le départ. Par contre, j’ai fait une petite vidéo de trois minutes du groupe Hei Tahiti avec mon appareil numérique, de qualité médiocre, mais qui permet d’avoir tout de même un petit aperçu du style de spectacle. Je vais essayer de la télécharger sur le blog en publiant cet article.

Lundi, réveil à l’aube, direction Papeete pour avaler rapidement un petit-déjeuner avant d’aller retrouver Aldo et Diaz au ministère à 8h30. Une fois installé dans le bureau d’Aldo, celui-ci commence par se présenter “officiellement” en me parlant de l’importance de sa famille et de son expérience dans la culture perlière. Je lui demande son accord pour enregistrer notre entretien, et une fois celui-ci obtenu je pose mon dictaphone sur le bureau. J’enregistrerai ainsi l’intégralité de notre réunion, qui durera 2h30. Diaz vient nous rejoindre quelques minutes plus tard. Je ne vais pas détailler ici notre long entretien, mais nous avons abordé tous les points classiques à passer en revue pour le lancement d’un produit. Etat actuel du projet, définition des étapes et objectifs à atteindre, marketing, stratégie commerciale, concurrence éventuelle, rôle de chacun, aspects légaux, questions techniques, etc… Il est clair que ce boulot est intéressant et le produit a un potentiel certain, mais tout est à faire, et j’ai un peu l’impression d’avoir à faire à des amateurs qui n’ont qu’une très vague idée des contraintes logistiques et des budgets à engager pour ce type d’opération. Il m’est difficile de percevoir précisément quel est le pouvoir réel d’Aldo, essentiel dans un environnement où tout est très politisé et où les choses ne peuvent avancer que par copinage, d’autant plus que les premiers clients à décrocher seraient bien évidemment les administrations. Mon rôle serait d’organiser tout ça et je suis un peu inquiet des habitudes manifestes de mes interlocuteurs à agir dans un certain “flou artistique”, à moins que ce ne soit une opacité savamment entretenue… Le premier jalon serait la préparation de la présentation du CD à la commission annuelle de l’industrie perlière, où toutes les parties seront représentées. La prochaine réunion est prévue pour dans deux semaines, le 11 août ! Aldo me fait bien rigoler quand il sort de son bureau pour revenir quelques secondes plus tard chercher un rouleau de papier toilette ! Alain, le chef de cabinet du ministre, passe saluer Aldo qui nous présente rapidement. Le moment arrive de parler de mon statut et de ma rémunération. Diaz sort du bureau pour me laisser en tête à tête avec Aldo. Je sens mon bonhomme mal à l’aise. Il a du mal à aborder le sujet, ce qui me paraît être un mauvais signe pour nos relations futures. Il me donne l’impression d’être un fils de bonne famille très aisée, qui veut faire ses preuves dans le clan, mais qui est terrorisé à l’idée d’être exploité par plus malin que lui. Typiquement le genre de bonhomme qui est souvent sollicité par une cour de parasites. Une idée me vient, qui me permettrait d’avoir une certaine garantie financière, tout en ne coûtant pas grand-chose à Aldo, et surtout me permettant de me faire une opinion de l’étendue de son pouvoir. Je lui propose de me trouver un poste au ministère, pour une durée de six mois, et que pendant cette période d’évaluation mutuelle, je partagerai mon temps de travail entre mes attributions officielles et le lancement de son produit. Bingo, j’ai tapé dans le mille, Aldo me répond que c’est exactement ce qu’il voulait me proposer. Reste à voir s’il sera en mesure de tenir son engagement… Au moment de nous quitter, son téléphone sonne. C’est le secrétariat du ministre de l’éducation qui l’appelle pour confirmer un rendez-vous avec le ministre le lendemain matin à 8 heures. Aldo avait demandé cet entretien pour pouvoir présenter son CD. Après avoir raccroché, il me dit qu’il voudrait bien que je l’accompagne et j’accepte. Nous convenons de nous retrouver vers 7h au café du quartier des administrations où je vais habituellement, situé juste en face du ministère de l’éducation. En sortant du bureau d’Aldo, je tombe sur Michel qui était passé voir Alain, le chef de cabinet. Je lui propose de le déposer en voiture en centre ville. Sur la route, il me demande comment s’est passée la réunion. Je lui réponds qu’elle était intéressante, mais que pour l’instant, rien n’est encore réellement conclu. La balle est maintenant dans le camp d’Aldo. Michel profite du lecteur CD de la voiture pour me faire écouter la maquette d’une jeune chanteuse de variétés qu’il me dit être en train de produire. Pas vraiment mon style de musique mais ça se laisse écouter.

Le lendemain, j’arrive le premier au café et commande mon petit-déjeuner habituel. Aldo et Diaz débarquent quelques minutes plus tard. Nous définissons le rôle de chacun. Aldo veut commencer l’entretien, mais me demande de prendre le relais si ça ne va pas ! Je me rends compte que rien n’est prêt. Absolument rien ! Nous n’avons pas le moindre document à présenter au ministre, même pas une carte de visite. Une présentation d’un produit les mains dans les poches… Je suis vraiment curieux de voir ce que ça va donner. Après tout c’est peut-être comme ça que ça marche ici ! Pour couronner le tout, Aldo me dit qu’il a obtenu aussi, grâce à son père, un rendez-vous cet après-midi à 14h30 avec … Robert Wan, le magnat de la perle, homme d’affaire réputé redoutable et président de la commission du 11 août. De mieux en mieux ! Cinq minutes avant le rendez-vous, Diaz se dit qu’il serait peut-être bon de pouvoir faire une démonstration du contenu du CD et il part en courant au ministère chercher un ordinateur portable. J’ai mon PowerBook avec moi mais la maquette initiale dont j’ai eu une copie n’est pas encore compatible Mac. Je traverse la rue avec Aldo et nous entrons dans le ministère de l’éducation. Le bureau du ministre est au premier étage, et il faut passer le barrage de deux secrétariats où Aldo s’annonce, avant qu’on nous fasse patienter dans une salle d’attente joliment décorée. Je coupe la sonnerie de mon Vini et suggère à Aldo d’en faire de même. La porte du bureau de Jean-Marius Raapoto, ministre de l’éducation s’ouvre, et il nous invite à entrer. Diaz n’est toujours pas arrivé. Nous nous asseyons, et évidemment, le Vini d’Aldo se met à sonner. Il n’avait pas eu le temps de le couper. Il bredouille quelque chose et se bat avec le clavier pour éteindre l’engin. En écrivant ces lignes j’en rigole encore ! Le bureau est vaste et cossu mais je n’ai pas vraiment le temps de détailler les lieux. Le ministre est un homme grand, assez âgé, avec des cheveux grisonnants et des lunettes. Il n’a pas du tout l’air d’être un rigolo avec du temps à perdre. J’avoue être un peu intimidé par le personnage et j’en oublie de sortir mon carnet de notes. Aldo commence par se présenter, et puis enchaîne sur le produit. Il parle trois, ou peut-être quatre minutes, puis se bloque. Il ne sait plus quoi dire et un silence pesant s’installe pendant quelques secondes. Le ministre, assis très droit dans son fauteuil, regarde Aldo qui détourne la tête. Je sens que je dois intervenir, ne serait-ce que pour meubler le silence. Je prends la parole, et me lance dans un petit discours totalement improvisé sur l’opportunité qu’offre ce produit multimédia de défendre la culture polynésienne. Je parle d’un produit unique en son genre, qui permettra également aux élèves de se familiariser avec l’utilisation d’un ordinateur. J’évoque la possibilité de développer un programme spécial éducation. Pour terminer, je demande au ministre, qui me regarde droit dans les yeux, comment serait-il possible de référencer ce produit et obtenir un label du ministère – ce qui était le but initial de cet entretien. En bref, j’ai raconté un peu n’importe quoi, mais je crois que c’était assez cohérent. Jean-Marius Raapoto m’explique qu’avant tout il nous faut obtenir une certification du contenu éditorial par le service de la perliculture – que nous sommes déjà censés avoir selon Aldo – puis de présenter le CD au centre de la documentation éducative, dont le rôle sera de donner son approbation à l’utilisation de ce produit par les enseignants. Après nous pourrons éventuellement parler d’achat par le ministère… Entre-temps Diaz est arrivé avec un ordinateur portable mais a oublié le CD. Je lui donne donc le mien, et il propose au ministre une démonstration. Ce dernier répond, assez fermement, qu’il n’a plus le temps, et que nous sommes arrivés avec cinq minutes de retard. L’entretien est terminé. Avant de sortir du bureau, je demande si nous pourrions convenir par la suite d’un nouvel entretien, une fois les étapes intermédiaires accomplies. Le ministre me répond affirmativement mais il m’a semblé deviner une certaine hésitation…

Ouf, je respire mieux en sortant de là ! Je me dis que le ministre a dû nous prendre pour les Pieds Nickelés tant notre présentation fut nulle. Je me fais la réflexion que c’est peut-être ce qui nous a sauvés. Mieux vaut passer pour des guignols que pour des incapables. Il sera toujours temps de rattraper le coup plus tard, mais je me promets de ne plus jamais aller au casse-pipe sans préparation préalable. Je redoute déjà le rendez-vous de cet après-midi avec Robert Wan. Je raccompagne Aldo et Diaz à leur ministère, quelques mètres plus loin. Je leur ai fait une forte impression, et c’est l’essentiel, même si je n’ai pas vraiment de mérite à ça. Aldo me propose que nous déjeunions ensemble et il doit me rappeler vers midi.

Je quitte le ministère, et appelle Hei Arii. Nous devions nous retrouver ce matin pour aller voir un artisan qui puisse me monter le keshi que je vais probablement lui acheter. Rendez-vous est pris pour dix heures dans un café en centre ville. Il arrive avec un bon quart d’heure de retard. Je lance la discussion sur l’industrie de la perle, pour confirmer les informations que m’ont communiqué Aldo et Diaz. Au fil de la conversation, j’apprends que Hei Arii et Diaz se connaissent très bien ! Les fermes perlières dans lesquelles ils ont travaillé se trouvent sur le même atoll des Tuamotu. Il est même au courant du CD-ROM et de l’objectif de création d’une fédération des petits producteurs. Je lui dis que je suis justement en train de réfléchir à une collaboration à ces projets. Hei Arii pense que c’est une bonne opportunité à saisir et que les deux compères ont vraiment besoin d’une “forte personnalité” pour les représenter et organiser l’affaire, mais que je vais me faire beaucoup d’ennemis si ça marche, à commencer par Robert Wan… Pendant que nous discutons, Diaz passe devant le café et s’installe à notre table pour quelques dizaines de minutes. C’est décidément un tout petit monde ici. Diaz m’est assez sympathique, du genre enthousiaste et passionné, mais il est également assez allumé. Il commence à me parler de la théorie des quanta appliquée à la structure hexagonale des cristaux formant la nacre… Lors de notre réunion, il m’avait précisé qu’il avait volontairement limité les informations données sur le CD pour ne pas dévoiler des secrets de fabrication. J’espère qu’il ne faisait pas référence à ses théories mystiques !

Après le départ de Diaz, Aldo m’appelle pour s’excuser de devoir annuler notre déjeuner, et me propose de se retrouver à 13h30 à son bureau pour préparer le rendez-vous une heure plus tard avec Robert Wan. Je passe avec Hei Arii chez l’artisan qu’il m’a recommandé et trouve rapidement une monture convenable à mon keshi que j’achète à un prix très raisonnable. Je pourrai récupérer à partir du lendemain le bijou monté. Je déjeune ensuite avec Hei Arii et le quitte pour retourner au ministère. Les hôtesses d’accueil me connaissent maintenant, et je peux, comme Michel, me balader dans les locaux sans autre formalité. Le bureau d’Aldo est fermé à clé et je décide de l’attendre à l’extérieur. 13h40, toujours aucune trace de mon bonhomme et je commence à trouver le temps long. L’hôtesse contacte Aldo sur son portable, qui me rappelle aussitôt. Il me dit, sans autre explication, que le rendez-vous avec Robert Wan a été annulé. Je suis agacé par ces changements de dernière minute, même si nous n’étions absolument pas prêts pour cet entretien. Je me suis même demandé si Aldo n’avait pas oublié que je l’attendais à son bureau. Ca promet !

Ce sera tout pour cette fois…

Le bilan de cette quinzaine reste mitigé. Certes, cette histoire de CD-ROM et sa suite m’intéressent beaucoup, mais trop d’inconnues subsistent encore pour pouvoir juger de la viabilité réelle du projet. Je devrais y voir plus clair dans les deux semaines à venir. Mes deux candidatures à Bora Bora sont trop récentes pour savoir déjà si j’ai une chance d’être retenu, mais je dois avouer que je reste assez sceptique. Il me reste encore à appeler le conseiller de Temaru sur la recommandation de Monsieur B. Quant aux options précédentes (Olivier, Roti et Jeffrey), je crois que je peux tirer un trait dessus. Michel me sortira-t-il encore un tour de son sac ? Après réflexion, je me fixe une date limite pour la fin du mois d’août. Si d’ici là je n’ai rien de tangible, je rentrerai à France. La suite sera une autre histoire…

A bientôt !

Note :  Ce blog étant accessible à tous, je suis malheureusement parfois obligé de taire certains détails que j’aurais racontés avec plaisir, en particulier sur ce que j’entends lors de mes longs rendez-vous dans les ministères, et qui donnent une bien piètre image de la haute fonction d’état. J’essaie toujours d’être le plus complet possible, mais je dois de temps à autre m’autocensurer si je veux pouvoir continuer à alimenter le récit. Le lecteur averti l’aura sans doute compris…

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2 Responses
  1. julie dit :

    bonjour, pourrais-tu me donner la définition du terme « motu » ? Je suis journaliste et ‘en cherche la définition pour un article, et pas moyen de le trouver dans les dictionnaires. Merci d’avance.

    • Smop dit :

      Un motu est un îlot corallien formé par l’accumulation de sédiments. Il fait partie de la couronne récifale séparant l’océan du lagon entourant un atoll ou une île haute. En termes moins techniques, au centre il y a une île, entourée par un lagon, séparé de l’océan par un récif (une barrière de corail). Ce récif prend parfois la forme de petites îles appelées en tahitien « motu ». Leur taille varie de quelques mètres à quelques kilomètres. De nombreux motu sont privés. Sur l’île de Bora-Bora certains des hôtels les plus luxueux sont construits sur des motu. Le mot se prononce « motou » et je crois qu’il est invariable au pluriel. Si ce n’est pas le cas, il y a trois fautes dans ce texte 😉

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