Tahiti Nui, PK 20.4

Dimanche 3 juillet. Voici une douzaine de jours que je n’ai plus touché à mon clavier. Avec la chaleur et l’humidité, il est facile d’être “fiu” (prononcer “fiou”), merveilleux mot tahitien qui semble désigner de manière assez large l’envie de ne rien faire. Nous autres européens évoquerions plutôt la paresse, la lassitude, la fatigue. Que des mots à consonance négative, alors qu’ici on pourrait presque parler d’un art de vivre ! A propos de climat, je ne sais pas encore si je serai encore là quand l’été austral viendra mais je crains un peu la température, et surtout l’humidité. A peine sorti de la douche, je suis dégoulinant à même me demander parfois si je me suis séché ! Quant à l’humidité, elle est réputée tueuse de matériel électronique et il va falloir que je commence à me préoccuper sérieusement de faire des sauvegardes régulières des données de mon PowerBook. J’ai emporté à cet effet deux petits disques externes de 60 et 80 Go. J’ai lu dans le guide d’accueil de la Polynésie 2005, remis par le Haut-Commissariat aux fonctionnaires et aux militaires en poste ici, et dont je me suis procuré un exemplaire, que la durée de vie des appareils électroniques était réduite à deux ou trois ans si on ne prend pas de précautions.

Ce climat tropical est également très favorable à la prolifération des moustiques, qui sont moins nombreux que ce que je craignais mais il n’en reste pas moins que je me fais piquer quasiment tous les jours. Je me répète à longueur de journée “surtout ne pas gratter, surtout ne pas gratter, …”. Comme en Guyane Française, où j’ai passé une dizaine de jours en 2001, le produit le plus recommandé est le “Off!” de Johnson. Pour compléter la panoplie de protection chimique il faut traiter les vêtements par vaporisation ou trempage avec un produit tel que “Insect Ecran” mis au point par l’institut Pasteur. Plus de quarante pour cent des piqûres de moustiques se font à travers les vêtements. Les Polynésiens ont recours à des méthodes plus naturelles pour tenir à distance les assaillants. Ils s’enduisent de monoï, huile épaisse de noix de coco parfumée à la fleur de tiaré, ou encore d’huile mélangée à de l’essence de citronnelle. Pire encore que les moustiques sont les sanguinaires nonos, appelés aussi “yan yan” comme en Guyane. Ce sont des petites mouches des sables, plus difficiles à repousser, et dont les piqûres provoquent des démangeaisons insupportables. Heureusement pour moi, les nonos infestent essentiellement l’archipel des Marquises, où je n’ai à priori pas l’intention d’aller.

Pour terminer la section insectes volants, comment ne pas citer les mouches “pisseuses”… Un mois avant mon départ, un copain qui avait passé des vacances en Polynésie m’en avait parlé, mais aucun des quatre guides que j’ai emmenés n’y faisait référence. J’ai fini par penser que c’était une de ces blagues à touristes naïfs. Ces drôles de mouches existent pourtant bien. Elles ont récemment fait leur apparition en Polynésie, vraisemblablement venues accidentellement des Etats-Unis, et sont devenues un véritable fléau. Leur véritable nom est “cicadelle”. Ces bestioles pullulent et représentent une menace pour l’écosystème local. Pour tenter de rétablir l’équilibre le Territoire a introduit début mai une espèce de micro-guêpes qui régulerait la prolifération des mouches pisseuses. La particularité de ces mouches est qu’elles boivent la sève des feuilles pour ensuite la “pisser” à raison de cent à mille fois leur propre poids – d’après ce que j’ai lu sur Internet. Quand on passe sous un arbre on sent tomber comme une véritable pluie fine. C’est encore plus saisissant lorsqu’on regarde l’arbre éclairé de côté, la pluie étant nettement visible. Ces mouches sont tellement nombreuses qu’on les retrouve par dizaines la nuit autour des sources lumineuses. Leur vol est assez lent et elles se posent très souvent, un peu à la manière des papillons. Certains disent qu’elles piquent mais je n’y crois pas trop. Il n’en reste pas moins que les sentir se poser sur la peau nue est très désagréable et il m’est arrivé d’en écraser une bonne quinzaine en quelques heures. Je me suis fait une fois de plus la réflexion qu’il suffit de peu pour dérégler le fragile équilibre de la nature, alors que penser des dégâts massifs causés par l’homme…

Revenons-en à mon quotidien. Il y a deux semaines, je commençais vraiment à me poser des questions sur ce que j’allais bien pouvoir faire en Polynésie, une fois établi que l’option Rapa Iti n’en était plus une, tout du moins dans un premier temps. Rentrer en métropole ? Essayer la Thaïlande ? Bosser à Papeete ? Comme prévu, j’ai rencontré le 23 juin aux “3B” Olivier, le directeur d’une boîte de services informatiques dont m’avait parlé Michel. Nous avons discuté autour de quelques cafés pendant plus de deux heures. Olivier est très différent de l’idée que l’on peut se faire d’un chef d’entreprise. Il partage son temps entre le Canada et la Polynésie et semble très impliqué dans la politique locale. C’est un français métropolitain installé à Tahiti depuis une quinzaine d’années et qui supporte activement le leader indépendantiste Oscar Temaru, président actuel de la Polynésie. J’ai eu l’impression que le courant est bien passé entre nous et nous avons beaucoup parlé de politique. Je lui ai même fait comprendre que je pouvais être intéressé par faire quelque chose dans ce sens. Peut-être naïf de ma part, mais déjà avant de partir j’avais dans l’idée de m’intéresser de près à la chose, sans doute titillé par l’importante couverture médiatique des multiples rebondissements de l’élection présidentielle territoriale. Côté boulot, Olivier n’a rien à me proposer directement et je n’ai d’ailleurs pas eu le sentiment qu’il se préoccupait beaucoup de son activité professionnelle, laissant son associé gérer les aspects techniques. En revanche, il m’a proposé de me présenter au directeur de Tahiti Nui TV, la jeune chaîne de télévision tahitienne et à celui d’IDT, une grosse boîte d’informatique locale. Pour l’anecdote, j’apprendrai plus tard que le nouveau gouvernement utilise Linux, alors que celui de Gaston Flosse utilisait les produits de Microsoft. Olivier m’a confirmé, tout comme Eric (le médecin cancérologue), que la période actuelle est difficile et que je n’arrive pas au bon moment. De plus, les vacances scolaires viennent de commencer et les entreprises vont tourner au ralenti. Il m’a dit aussi qu’envoyer des CV ne servait strictement à rien, et que tout ici se passait par relations. Il m’a proposé de me prêter un scooter car un véhicule est indispensable pour se déplacer à Tahiti mais j’ai refusé son offre. Nous nous sommes quittés en convenant de nous revoir prochainement. Pour l’instant, onze jours plus tard, rien de neuf de ce côté-là. Olivier m’avait prévenu que ses enfants canadiens devaient passer le voir et qu’il serait assez indisponible ces jours-ci.

23 juin toujours, voilà deux semaines que je suis à Tahiti et que je commence à avoir l’impression de tourner en rond. L’impossibilité d’aller à Rapa Iti avant septembre a complètement bouleversé mes plans et il faut que je me décide rapidement sur ce que je vais faire. Rentrer en France est de loin la pire des solutions. En dehors de mes deux chats, je n’ai plus rien en métropole et surtout aucune envie d’y retourner. La Thaïlande me tente beaucoup mais je me dis que je ne me suis pas donné suffisamment de chances de faire quelque chose en Polynésie, même si je dois avouer que ma première impression ici est très mitigée. Je pourrai toujours aller en Thaïlande plus tard, car quoi qu’il arrive, je repartirai sur les routes un de ces jours. Vivre en Polynésie reste pour moi une étape parmi d’autres. A défaut de Rapa, je commence à m’intéresser aux autres îles perdues, comme le sud de l’archipel des Tuamotu ou les Gambier à proximité des tristement célèbres atolls de Moruroa et Fangataufa. D’un autre côté, je me dis que Tahiti peut être un bon point de départ pour en savoir plus sur la façon de vivre polynésienne et surtout alimenter mon carnet d’adresses. Je ne suis pas le seul français de métropole voulant s’installer ici et je n’ai pas non plus un budget illimité. Dans une région où tout se passe par relations, je pense que pour avoir une bonne chance de s’intégrer, ce qui peut faire la différence est de nouer le plus de contacts possibles. Vu sous un autre angle, je crains un peu les rencontres faciles pour satisfaire la curiosité des gens, sans aller plus loin tout en dévoilant mes intentions. Autre facteur à prendre en considération, le coût extrêmement élevé de la vie à Tahiti. Si je ne veux pas épuiser mes ressources en quelques mois, il faut que je réduise sérieusement mes frais quotidiens, ou que je bosse. Même avec la carte magique de l’association de Michel, l’hôtel Kon Tiki Pacific me coûte cher à la longue. Je me décide donc à chercher un logement et un véhicule pour un à trois mois, histoire d’avoir plus d’éléments pour décider de la suite du voyage.

Je passe au centre commercial Vaima, le plus connu de Papeete, et déjeune dans un sushi bar. Le tapis roulant habituel a été remplacé par une rigole dans laquelle circulent des petits bateaux transportant les assiettes de sushis. Le système est très amusant mais les sushis sont malheureusement très moyens. En sortant de là, je tomberai sur Michel assis au Mana Rock Café en compagnie de deux autres connaissances, David et Eric. David vient du “neuf-trois” et s’est installé depuis deux ou trois ans à Tahiti. Il travaille à son compte en tant que photographe-cameraman et a fait son trou en couvrant essentiellement les mariages de la (riche) communauté chinoise. Il a l’air très heureux d’être ici. Quant à Eric, il vient de Nouvelle-Calédonie, mais je n’en saurai pas beaucoup plus. Il a l’air d’être du genre assez allumé mais sympa. Une énième connaissance de Michel passe saluer ce dernier. C’est un type qui lance le “premier site Internet de téléchargement en Polynésie”. Il m’a dit travailler depuis deux ans sur ce projet qui sera ouvert au public d’ici un mois. Je n’ai pas très bien compris s’il s’agit d’un site pirate ou officiel… Message personnel : fX, la date de ton anniversaire est un bon jour pour faire des rencontres !

“La Dépêche de Tahiti” regorge de petites annonces de vente et de location de maisons et d’appartements. J’appelle quelques agences pour me faire une idée des conditions requises. Il semble très facile de louer quelque chose mais je préfère passer par un particulier pour éviter des frais supplémentaires. La plupart des logements sont meublés car le profil type du locataire est le fonctionnaire en poste pour deux à trois ans avant de rentrer en métropole. Par contre, il est assez difficile de trouver des locations de très courte durée, six mois étant généralement le minimum demandé. Je réussis quand même à obtenir deux rendez-vous avec des propriétaires. L’un pour le lendemain, vendredi, et l’autre pour samedi. Pour aller les visiter j’ai besoin d’une voiture. Michel, toujours le même, m’a donné le numéro de portable d’Elodie, la directrice de l’agence Avis de Papeete en me recommandant de l’appeler de sa part pour avoir un tarif préférentiel. Au téléphone, la fille ne semble pas se souvenir de mon coco, mais la mémoire lui revient tout d’un coup quand j’évoque la location d’une voiture pour un mois ou plus ! La remise devient conséquente, de l’ordre de plus de soixante-dix pour cent, ce qui revient à 27 euros environ par jour pour une petite voiture climatisée. Je préfère cependant commencer juste par un week-end et obtiens quinze pour cent sur le prix public. Dans la soirée, c’est toujours la fête du Heiva qui bat son plein avec des concerts un peu partout sur le front de mer. Je préfère la tranquillité de ma chambre d’hôtel pour regarder l’émission “Envoyé Spécial” dont l’un des sujets de la semaine est consacré aux “blogs”.

Le lendemain, je croise Michel dans la rue, en discussion avec un type d’une petite soixantaine d’années. Il s’appelle Bernard et vit à Papeete depuis 1983 où il est propriétaire d’une bijouterie et d’une horlogerie en centre ville. C’est un bourguignon d’origine, mais qui a aussi vécu un bon moment au Canada. Son accent est amusant, un mélange de français typé et de Québécois avec une pointe de “r” roulés à la tahitienne. Les présentations faites, je parle de mon idée de location d’appartement et justement, Bernard en a un disponible qu’il souhaite louer pour une courte durée car il s’en sert comme résidence secondaire. Lui habite juste à côté de Papeete pour pouvoir être proche de ses magasins. J’apprendrai plus tard qu’il possède plusieurs appartements à Tahiti et au Canada ainsi que des terrains sur plusieurs îles polynésiennes. Il demande un loyer de 180 000 CFP soit environ 1500 euros par mois ce qui est largement au-delà du budget que je m’étais initialement fixé. Il me propose de passer à la bijouterie pour me montrer des photos. Plus par politesse que par intérêt, je vais le voir avant de passer chez Avis récupérer la voiture. Les photos sont assez médiocres et l’appartement en question est un deux pièces équipé situé à Paea, à une vingtaine de kilomètres de Papeete. Me voyant sans doute peu enclin à payer le prix – non négociable – qu’il en souhaite, il me laisse entendre qu’il pourrait également me prêter une voiture (il en possède trois). Je lui dis que je vais réfléchir et pars à la bourre chez Avis. Bernard est du genre très bavard…

Je récupère une petite Citroën C2 astiquée comme pour un concours. Ce sont des maniaques, la moindre petite rayure est signalée sur le contrat ! On reconnaît les voitures de location à Tahiti à leur gros autocollant rouge collé sur les pare-chocs avant et arrière. Je vais à mon rendez-vous pris la veille pour visiter un trois pièces à Pirae, la municipalité où Gaston Flosse a été maire jusqu’en 2000 avant de laisser la place à son gendre. Une affaire de famille quoi… La résidence est récente, proche de Papeete, avec piscine et parking, mais malheureusement en bordure de la route principale et sans vue sur la mer. Le propriétaire arrive dans un magnifique 4×4 Volkswagen Touareg comme neuf. Encore un métropolitain, installé à Tahiti depuis pas mal d’années, propriétaire d’une station-service et ouvertement en faveur de Gaston (comme la majorité des gens que j’ai rencontrés à l’exception d’Olivier). Le type est assez réservé mais gentil. L’appartement est pas mal du tout, climatisé, très propre, avec une cuisine à l’américaine très bien équipée. Il y a un peu de mobilier, d’un goût moyen mais acceptable. Mon bonhomme hésite à louer son appartement pour une si courte période. Il voudrait que je m’engage pour trois mois au minimum, ce qui me paraît trop long. Il semble cependant assez malléable et nous convenons de nous rappeler en milieu de semaine prochaine. Son annonce vient tout juste de paraître et il préférerait attendre quelques jours avant de me donner une réponse. Le prix demandé est de 165 000 CFP par mois et l’appartement est également proposé à la vente pour vingt-cinq millions CFP (210 000 euros). Je constaterai qu’en comparaison avec Paris, les loyers sont généralement plus élevés ici, mais par contre à l’achat c’est beaucoup moins cher que dans la capitale. Je profiterai de la voiture pour faire dans la soirée le tour de Tahiti et dîner dans un restaurant local sympa de l’autre côté de l’île J’ai pu goûter au gratin d’uru (prononcer “ourrou”), le fruit de l’arbre à pain, dont le goût rappelle celui des pommes de terre et qu’on voit partout ici.

Samedi j’ai rendez-vous tôt dans la matinée à Punaauia, un quartier résidentiel près de Papeete réputé assez chic, pour visiter un autre appartement dont le propriétaire est le vice président de l’amicale des Libanais. Cette fois-ci c’est nettement moins cher, 110 000 CFP par mois, mais selon mes critères l’endroit est une horreur. Pas de vue, petit et vieillot. Un nid à déprime ! A peine sorti, j’oublie… J’appelle aussi quelques pensions de famille mais tout est complet à cause de la saison touristique et de toute façon toujours très cher. Je repense à l’appartement que m’a proposé Bernard. Je ne l’ai pas visité, mais après tout, s’il me prête effectivement une voiture je fais une économie de près de 100 000 CFP et dans ce cas, son appartement devient carrément intéressant. D’autant plus qu’il est tout équipé et je n’aurais donc pas besoin d’acheter l’essentiel, c’est-à-dire un peu de vaisselle et des draps. J’appelle Bernard et nous fixons rendez-vous à son bureau pour midi. Sur la route du retour, je croise la seule et unique Ferrari de Tahiti, une 348 il me semble. Je me demande bien quel plaisir on peut avoir à conduire ce genre de voiture ici… A Papeete, il y a un grand rond-point sur le front de mer que quelqu’un m’avait dit s’appeler “Place Jacques Chirac”. Un souterrain passe sous cette place et je l’avais personnellement baptisé “Tunnel Sarkozy”, mais en réalité la place en question avait un autre nom sans aucun rapport… Zut !

Le bureau de Bernard est situé au-dessus de sa boutique d’horlogerie. Cette dernière ferme le samedi à midi et je croise l’une de ses employées, une ravissante jeune marquisienne d’origine chinoise, qui s’avérera être son ex. Bernard a vécu pendant vingt-cinq ans avec une canadienne avant de passer à cette fille de … trente ans sa cadette ! Je rappelle qu’il a la soixantaine… Je verrai en Polynésie énormément de couples mixtes, dont les enfants sont appelés des “demis”. Apparemment les Polynésiennes charment beaucoup d’occidentaux et elles semblent peu complexées en matière de sexualité. Ce n’est pas si flagrant qu’en Thaïlande où le train de vie très supérieur des occidentaux fausse le jeu, mais ici aussi les choses ont l’air d’être tellement plus simples. Cela dit, Bernard est très loin d’être pauvre… Je vois d’ici les mauvaises langues qui diront que je sous-entends que les femmes sont vénales. Il y a un peu de ça, certes, mais je crois aussi que les relations hommes-femmes dans nos sociétés modernes sont complètement biaisées. Probablement l’héritage de ces saloperies immondes que sont les religions dominantes. Nous sommes passés de l’asservissement des femmes à la perte d’identité sexuelle des hommes, ce qui n’est sans doute guère mieux !

Revenons au bureau de Bernard le Bourguignon. J’ai déjà écrit que le bonhomme est du genre bavard. J’étais très en dessous de la réalité. Une véritable usine à paroles ! Nous avons commencé à discuter vers midi pour terminer vers vingt heures. Un flot de paroles quasiment ininterrompu… Je n’avais encore jamais vu ça ! Même moi qui suis plutôt du genre loquace je suis ridicule à côté. Tout y est passé, de la culture perlière à la politique, en passant par les sujets de société. Le grand truc de Bernard est la démonstration par l’exemple. Il aime aussi illustrer son verbiage par des petits dessins. C’est un gros consommateur de papier. Comme il sait écouter, au début ça va, mais après plusieurs heures où il passe son temps à vouloir prouver qu’il a raison ça devient dur. Il doit être un commerçant redoutable car c’est un véritable expert de l’argumentation. Je m’apercevrai plus tard qu’il est aussi procédurier à l’extrême. Une semaine plus tard j’ai encore sa voix qui résonne dans ma tête. Je ne vais pas détailler ici notre discussion, d’autant plus que je trouve qu’il a des prises de position très douteuses sur certains sujets. Ce n’est pas un mauvais bougre, je dirai même que discuter avec lui n’est pas désagréable, mais à vivre au quotidien ça peut vite tourner au cauchemar !

Tout en continuant à discuter, nous sommes allés visiter son appartement à louer. L’île de Tahiti est ceinturée par une route côtière unique limitée à 60 km/h, à l’exception des dix premiers kilomètres de la côte ouest où la route est doublée par une voie rapide limitée, elle, à 90 km/h. Le réseau routier fait au total 250 kilomètres. De nombreuses petites municipalités et lieux-dits sont disséminés le long de cette route. Il n’y a pas de numéros mais des points kilométriques est et ouest partant de l’église ou de la mairie de Papeete. En conséquence, l’appartement que loue Bernard se trouve au “PK 20,4″ dans la commune de Paea, sur la côte ouest de Tahiti Nui. L’île est composée en fait de deux parties collées ensemble, Tahiti Nui (la grande, où se trouve Papeete) et Tahiti Iti (la petite, beaucoup moins développée et appelée également presqu’île de Taiarapu). Sur Tahiti Iti on retrouve cette numérotation est et ouest en “PK” mais elle débute à l’endroit où les deux parties de l’île se touchent. Les voies secondaires qui partent de la route principale s’appellent des “servitudes”. J’avais vu la même chose dans les villes en Thaïlande, à la différence que ces rues secondaires (appelées là-bas “soï”) étaient simplement numérotées alors que les servitudes tahitiennes ont des noms.

L’appartement se trouve au deuxième étage de la résidence “Fare Miti”, la “Maison de la Mer” en Tahitien. La résidence est assez petite, une vingtaine d’appartements tout au plus, répartis sur deux étages, le rez-de-chaussée étant occupé par un parking et les celliers. Le double parking de Bernard est occupé par deux petits dériveurs, de type 420, mais il reste suffisamment d’espace pour y glisser une voiture. Un grand portail électrique télécommandé isole l’ensemble du reste de la servitude. De l’autre côté du bâtiment, face à la mer, il y a un jardin, une piscine, un jacuzzi et un abri traditionnel en bois. Un second portail avec une rampe pour bateaux donne accès directement à la plage de sable noir sur le lagon. L’ensemble est très sympa, moderne, assez luxueux et surtout calme. L’appartement de Bernard, le numéro 16, est un petit deux pièces comprenant une chambre, un salon avec cuisine américaine, une salle de bains et une alcôve dans l’entrée avec un canapé-lit pouvant faire office de seconde chambre. Il y a aussi une petite terrasse côté jardin avec une magnifique vue sur la mer et sur l’île de Moorea au loin. Le mobilier n’est pas de très bon goût mais complet et fonctionnel. De très pratiques moustiquaires coulissantes doublent les fenêtres et la grande baie vitrée donnant accès à la terrasse. Le seul inconvénient est le manque de climatisation mais deux gros ventilateurs sont fournis. L’endroit me plaît assez, et nous concluons l’affaire pour un mois à dater de lundi prochain (le 27 juin), avec une option pour un mois supplémentaire. Je pose comme condition contractuelle le prêt de sa voiture, et il accepte, mais seulement pour un mois. Je suis content, je pense avoir fait une excellente affaire !

Dimanche je profite encore de la voiture de location pour visiter la quasi-totalité de l’île. Je vais jusqu’à l’extrémité de Tahiti Iti où se trouve un spot de surf bien connu des amateurs. La petite Tahiti est beaucoup plus authentique que la grande. Plus pauvre aussi, certains coins faisant penser à des bidonvilles, mais les gens ont l’air très relax. Je n’ai pas vu d’occidentaux de ce côté de l’île. En Polynésie, les étrangers (français compris) sont appelés des “popa’a”. Le mot signifie littéralement “les grillés”, allusion aux coups de soleil. C’est un mot du langage courant, pas du tout péjoratif. Sur la route je m’arrête visiter rapidement le musée Gauguin, minuscule et sans grand intérêt mais situé dans un très joli cadre en bord de mer. Aucune toile originale de l’artiste n’est exposée, uniquement des photos ou des copies. La répartition de la population sur l’île est assez inégale. Il y a des coins quasiment déserts. Les cocotiers ont souvent une bague en tôle d’une trentaine de centimètres fixée autour de leur tronc. Je pensais que c’était pour éviter les rats, mais j’apprendrai que c’est en fait pour les protéger des crabes “kavé” qui convoitent les noix de coco. Je vois beaucoup d’églises ou de salles de réunions religieuses, en général signalées par un panneau “Silence Culte” ! Il y a de nombreuses stations service tout autour de l’île. Le litre de “sans-plomb” est vendu 128 CFP soit 1,07 euros. La route est souvent en mauvais état et les accidents sont fréquents. Peu de zones sont éclairées la nuit, il n’y a presque pas de marquage clair des bas-côtés, les vélos roulent sans éclairage, les piétons sont assez nombreux, des chiens errants se baladent sur la route et je vois tous les jours leurs cadavres joncher le sol. De plus, l’alcool est un réel problème ici et beaucoup de gens roulent bourrés le vendredi et le samedi soir, en général trop vite. Il y a encore quelques jours une femme a été heurtée mortellement de nuit par une voiture au PK 18,5 sur la côte ouest et il parait que ça arrive souvent. La conductrice de la voiture l’a juste vue trop tard à cause du manque d’éclairage. Les gendarmes ont reçu les jumelles radar qu’on connaît bien en métropole et j’ai déjà vu des contrôles. En revanche, ici on ne retire pas de points au permis, et les contraventions sont légères. Une chose surprenante est de voir le calme des conducteurs, même quand la voiture qui les précède roule à 30 km/h. Je n’ai entendu qu’une seule fois un type klaxonner et quasiment jamais d’excités au volant. Quant à Papeete, le piéton est sacré et traverser la rue en ville est un véritable plaisir !

Lundi matin je quitte enfin l’hôtel Kon Tiki Pacific. L’adhésion à l’association de Michel est maintenant largement rentabilisée et j’ai enfin récupéré ma carte d’adhérent définitive. Je rends la voiture de location et pars jongler avec mes cartes de crédit afin de retirer les espèces nécessaires au règlement de mon premier loyer. Les chèques français sont inutilisables en Polynésie et le coût de la vie tellement élevé que le plafond de retrait hebdomadaire des cartes suffit à peine. Les guides touristiques avertissent tous qu’il faut prévoir des sommes conséquentes en espèces et plus d’un visiteur s’est retrouvé dans l’impossibilité de retirer du liquide. Sans compter que dans de nombreuses îles on ne trouve même pas de distributeurs… Je ne regrette pas d’avoir plusieurs cartes, précaution essentielle pour tout voyageur. Si je me décide à rester ici, il faudra rapidement s’occuper de l’ouverture d’un compte bancaire local. Je passe à la bijouterie payer Bernard qui accepte de faire une carte bleue manuelle pour la caution de l’appartement, un mois de loyer supplémentaire. De toute façon je n’aurais pas pu retirer 360 000 CFP en espèces ! Après signature d’un contrat de location manuscrit pour l’appartement, Bernard me remet les clés et les papiers de la voiture qu’il me prête. C’est une Renault Clio automatique blanche, plus toute jeune mais en assez bon état. Nous nous mettons d’accord pour nous retrouver vers midi à l’appartement afin de faire l’état des lieux.

Les vingt kilomètres qui séparent Papeete de Paea sont vite avalés. La route passe devant l’aéroport international et l’université de Faa’a (la commune dont Oscar Temaru est maire), la marina Taina, l’un des deux Mac Donald’s de l’île, le centre commercial Carrefour et l’hôtel Méridien. Le trafic est fluide et le trajet dure une vingtaine de minutes. En revanche, aux heures de pointe, c’est une autre histoire. Les Tahitiens commencent leur journée très tôt et finissent entre quinze et dix-sept heures, comme souvent dans les pays chauds. Les vingt minutes se transforment en une heure ou plus le matin, entre six heures et sept heures trente, et dans l’autre sens, le soir, entre seize heures et dix-huit heures trente. Les embouteillages ne sont pas marrants avec la chaleur permanente. La climatisation est indispensable de jour en voiture. Il faut faire aussi très attention aux chiens, piétons et autres objets divers, surtout la nuit. Me voici donc à la résidence Fare Miti où Bernard m’attend pendant qu’une femme de ménage Marquisienne (employée à la bijouterie) est en train de nettoyer de fond en comble l’appartement, inoccupé depuis plusieurs mois. Nous nous attaquons à l’état des lieux. Bernard a préparé une liste de cinq pages où tout est détaillé. Quand j’écris tout, c’est absolument tout, même des objets de quasi-récupération qui auraient bien leur place dans la poubelle. Je pensais en terminer en trente minutes, et finalement cela prendra trois heures. Je ne pourrai d’ailleurs retenir quelques fous rires devant le niveau de détail et Bernard se dira “choqué” ! Ce type est vraiment incroyable. Il me paraît très honnête et intègre, mais alors quel procédurier… Je suppose que c’est cette rigueur extrême qui lui a permis de devenir relativement riche, mais je ne voudrais pas être à sa place ! Quelle triste vie… Après en avoir terminé avec lui, je passe au petit libre-service de l’autre côté de la route faire quelques emplettes pour le petit-déjeuner, puis vais dîner à Papeete au restaurant “l’api’zzeria” recommandé par les guides. Assez cher et décevant.

Mon nouveau logement est très agréable. La résidence est presque vide, seuls quatre ou cinq appartements sont occupés. Je saurai plus tard qu’un juge à la retraite vit ici, ainsi qu’un pilote de la compagnie Air Tahiti Nui que je croiserai de temps à autre. Le coucher de soleil est magnifique. Pour mon plus grand bonheur il n’y a pas de télévision dans l’appartement. Le calme n’est troublé que par le bruit des vagues sur la plage, à vingt mètres de la terrasse. En fait il y a un double ressac, car la barrière de corail se trouve à deux cents mètres environ, et les grosses vagues commencent par éclater sur cette dernière, dans d’impressionnantes gerbes d’écume de plusieurs mètres de hauteur. La nuit le grondement perpétuel fait presque penser à la proximité d’une ligne aérienne, mais autrement plus agréable ! On entend aussi les chants nocturnes des margouillats, petits lézards vert clair qui filent comme des flèches dès qu’on les approche. En journée, de nombreuses pirogues tahitiennes, sport populaire local, passent sur le lagon. De l’autre côté de l’appartement, où se trouve la chambre, il y a une belle vue sur la montagne et sa végétation luxuriante. J’ai un peu l’impression d’être en vacances. J’aurai l’occasion de me baigner dans la piscine et le jacuzzi qui sont quasiment toujours déserts. Avec la clim et sans moustiques ni mouches pisseuses cet endroit serait presque un paradis. Je vais pouvoir enfin lire et écrire en toute tranquillité. J’ai aussi emmené quelques films sur mon PowerBook et j’ai revu un soir avec grand plaisir “La Dolce Vita” de Fellini. J’ai depuis très longtemps envie d’écrire sous la forme d’une nouvelle une histoire qui me trotte dans la tête, à décliner en scénario de court-métrage. Je me dis que j’ai peut-être enfin trouvé le temps et l’endroit propice pour me lancer là-dedans. Mais bon, ça doit faire plus de vingt ans que j’y pense…

Le lendemain j’irai faire ce que n’ai plus fait depuis des mois, ou peut-être même des années : mes courses chez Carrefour. Le centre commercial ressemble à n’importe quel autre, avec son parking, sa station-service, ses caddies, son air climatisé (bien agréable !). Je commence par traîner un peu dans les rayons pour me faire une idée de ce qu’on trouve ici et comparer les prix avec ceux de métropole que j’ai vaguement en tête. Je ne suis pas déçu… Tout est incroyablement cher, même les produits locaux ! Une salade produite à Tahiti coûte environ 6,30 euros. La boite de 18 capsules de café Illy revient à 15 euros, soit trois fois plus qu’en France. Je me demande bien comment les gens modestes font pour vivre ici… Encore plus étonnant, on ne trouve pas d’ananas, ni de mangues, ni de noix de coco, alors que ces arbres fruitiers poussent partout sur l’île. Seul le poisson frais semble relativement abordable. J’ai rempli mon caddie environ aux deux-tiers, presque uniquement en produits alimentaires, et j’ai payé environ 30 000 CFP soit dans les 250 euros. Avec ça je devrais pouvoir tenir quatre ou cinq jours. Faisons à la louche un petit budget mensuel : un appartement confortable, 150 à 200 000 CFP, la bouffe sans se priver, 200 000 CFP, les dépenses courantes diverses (eau, gaz, électricité, téléphone, internet, journaux, vêtements, entretien voiture, sorties, etc…), 200 à 250 000 CFP. En clair, pour bien vivre à Tahiti, et sans rien faire d’extraordinaire, il faut rentrer au minimum 600 000 CFP par mois, soit 5000 euros, ou encore presque cinq fois le SMIG local. C’est sans doute faisable, mais les rares places sont chères. On m’avait prévenu… Je comprends mieux pourquoi le rêve de tous les étudiants de Tahiti est de devenir fonctionnaires. Heureusement encore qu’il n’y a pas d’impôt sur le revenu ! A noter qu’il n’existe pas de convention fiscale entre la France et la Polynésie Française.

Le reste de la semaine a été très calme et consacré à l’écriture et à la lecture. J’ai trouvé chez un marchand de journaux mon magazine Mac préféré, “iCreate” (vendu ici 15,92 euros, contre 6 euros en métropole). J’ai aussi acheté et lu dans la foulée un bouquin de Séverine Tessier paru en janvier dernier, “Polynésie : les copains d’abord. L’autre système Chirac ?”. Comme son titre le laisse deviner, c’est une analyse (partisane) du système de corruption généralisée mis en place par l’ancien “maître” de la Polynésie, avec l’aide et la bénédiction de Chirac et du RPR/UMP. Très instructif pour mieux comprendre la région. J’apprendrai ainsi que le G.I.P. dont j’ai déjà parlé dans un article précédent semble être en fait une sorte de milice privée à la solde de l’ancien gouvernement. On lui attribue entre autres la disparition mystérieuse du rédacteur en chef d’un journal local, dont les articles dérangeaient… J’ai lu dans les journaux que cette organisation menace actuellement de bloquer la région par des grèves devant commencer la semaine prochaine. Mercredi dernier était un jour férié sous l’ancienne administration (le parti Tahoeraa Huiraatira, appelé ‘les oranges”). Ce jour férié a été supprimé par le nouveau gouvernement (la coalition UPLD appelée “les bleus” incluant le parti de Temaru, Tavini Huiraatira), mais cette modification du calendrier n’était pas encore parue au journal officiel. Du coup, les administrations étaient ouvertes ce jour-là, mais les commerçants (plutôt en faveur des “oranges”) avaient fermé boutique. Quel panier de crabes ! Jeudi et vendredi je suis passé au Haut-Commissariat (qui représente ici la France métropolitaine) et à la Chambre de Commerce. Je voulais obtenir quelques informations sur les formalités à accomplir pour travailler à son compte. Le fonctionnaire polynésien de la section des patentes à la Chambre de Commerce n’est pas d’une amabilité extraordinaire. Peut-être voit-il d’un mauvais oeil les métropolitains voulant s’installer ici. Il n’en reste pas moins que les formalités semblent plus simples et les charges beaucoup moins lourdes qu’en France. La première chose dont j’ai absolument besoin est un certificat de résidence, établi à la mairie. Ce document est indispensable pour beaucoup d’opérations administratives, telles que l’obtention d’une patente ou même d’une boîte aux lettres à la poste. J’ai cru comprendre qu’il n’existe pas de système de distribution de courrier en Polynésie. Il faut aller le chercher dans sa boîte postale, louée à l’année à la poste. Pour moi le problème est qu’il faut apparemment justifier d’un domicile fixe depuis au moins trois mois (certains disent six mois) pour pouvoir demander le certificat de résidence. J’ai croisé jeudi à Papeete Michel et il a peut-être une solution à me proposer, mais j’en reparlerai dans mon prochain article.

Je me suis fait un nouveau copain : Hector. Tout du moins c’est le nom que je lui ai attribué, car c’est … un oiseau. J’ai remarqué il y a quelques jours qu’un petit oiseau gris, de la taille d’une jeune tourterelle, venait picorer sur ma terrasse les miettes de pain qui restaient de mon petit-déjeuner. Je me suis mis à le nourrir, d’abord aux céréales, puis à la mie de pain trempée dans du lait. Il a rapidement pris ses habitudes et passe maintenant réclamer sa pitance plusieurs fois par jour, rejoint de temps à autre par un cousin. Au début Hector était assez craintif, mais il commence à se laisser approcher à moins de dix centimètres. Je pense que d’ici quelques jours il sera devenu suffisamment confiant pour se laisser toucher. De temps à autre, il prend ses aises et fait une visite du salon. Il se balade tranquillement sur le carrelage, l’air très fier. A d’autres moments, il s’installe au soleil en rentrant ses pattes et dépliant un peu ses ailes, l’air de dormir. Je passe parfois de longues minutes à le regarder. A défaut d’avoir mes chats, un oiseau me tient maintenant compagnie ! Il va cependant falloir que je fasse attention à ne pas trop l’habituer aux bonnes choses car je ne suis dans cet appartement que pour quelques semaines. Je n’ai aucune idée de quelle espèce fait-il partie. Je vais publier sur le blog une photo, des fois qu’un lecteur puisse me renseigner…

Jeudi je téléphone à Roti, cette fille originaire de Rapa dont m’avait parlé Michel dès notre première rencontre. Je n’ai pas encore totalement abandonné l’idée d’aller à Rapa avec le prochain bateau en septembre. Comme je l’ai déjà écrit, Roti semble être une personne importante ici et elle dirige une station de radio locale. Au téléphone, nous convenons d’abord de nous voir mercredi prochain, Roti étant très occupée par ses différentes activités. Finalement elle me propose de venir samedi vers 17h, car elle organise une soirée avec des amis autour d’un “ahimaa”, ces fours tahitiens creusés dans le sol. Roti me précise que chacun apportera quelque chose. Je vais enfin rencontrer des Polynésiens, car jusqu’à présent tous mes premiers contacts ont été avec des métropolitains ! Je dîne dehors aux roulottes de la place Vaiete. Toujours dans le cadre du Heiva, qui continue jusqu’à la fin du mois de juillet, il y a ce soir parmi d’autres spectacles, une impressionnante démonstration de hip hop.

Malgré la précision des indications de Roti, je patauge un peu pour trouver l’adresse qu’elle m’a indiquée, un hangar au fond d’une servitude, dans un quartier populaire de l’autre côté de Papeete. Je me gare sur le parking en terre battue où jouent trois chiens et un jeune chat noir. Roti m’accueille et me dit que la soirée a été annulée. Elle n’avait pas pu me prévenir car je ne lui avais pas laissé mon numéro de Vini. Elle me propose d’entrer et je lui remet un carton de bière tahitienne Hinano que j’avais acheté la veille. Roti est différente de ce que j’avais imaginé. C’est une femme d’une bonne cinquantaine d’années, grande, de stature aristocratique, aux traits polynésiens tout en étant blonde aux yeux verts. Elle est vêtue d’une élégante robe noire et des signes cabalistiques sont tatoués sur l’une de ses chevilles. Le hangar en question est son lieu de travail, qui ressemble à quelque chose entre l’atelier d’artiste et le loft. Des peintures sont accrochées un peu partout, ainsi que quelques tentures. Le lieu est spacieux et aéré. Une grande cuisine est aménagée dans un coin et des canapés font office de salon autour d’une table basse. Roti est une “demie”, de père français et de mère Rapa. Elle a vécu et fait ses études en Suisse. Impliquée politiquement, elle est présidente de la communauté Rapa et milite pour l’indépendance de cette île. Par ailleurs, elle peint, crée des vêtements, dirige une radio libre, enseigne et écrit un bouquin sur la linguistique. Nous passerons plusieurs heures à discuter. Iorama, une de ses amies néo-calédonienne installée à Tahiti viendra nous rejoindre avec sa fille un peu plus tard. Un couple d’adolescents traîne du côté de la cuisine.

J’expose à Roti mon souhait d’essayer de m’installer à Rapa et mon désir de changer de style de vie. Je pense être tombé exactement sur la bonne personne pour en savoir plus sur cette île du bout du monde. Elle m’écoute attentivement, me pose quelques questions (”pourquoi avoir choisi Rapa ?”) puis prend la parole d’une voix très calme. Elle m’explique que je ne peux pas m’installer à Rapa. Je peux bien sûr y passer quelque temps, deux, quatre ou tout au plus six mois, mais si j’essaie d’y rester je serai sans le moindre doute rejeté par la population, à moins d’épouser une fille de l’île, et encore… Elle me dit que Rapa possède un statut très spécifique au sein de la Polynésie, qu’elle défend d’ailleurs, en refusant tout particulièrement de cadastrer l’île. La terre appartient aux Rapa de génération en génération. Roti est même en désaccord avec le maire actuel, son cousin, qui chercher à moderniser l’île, alors qu’elle voudrait qu’on y supprime l’électricité, source selon elle de nombreux problèmes (en particulier celui de l’utilisation de l’argent). Elle m’expliquera longuement le fonctionnement de l’île, très organisé entre le conseil des sages, les gardiens de la terre et autres formes protocolaires. Elle me parlera aussi de la consanguinité, avec entre autres un couple frère et soeur. Elle me dira que les bouquins que j’ai lus sur l’île racontent beaucoup de conneries, ou tout du moins une vérité très partielle. Il paraîtrait qu’on trouve à Rapa maintenant quelques voitures, alors qu’il n’y a que deux villages et quatre kilomètres de route entre les deux ! Sa description de l’endroit et de ses habitants est presque ésotérique. Elle ira même jusqu’à évoquer des légendes et des fantômes… Je n’arrive pas à me rendre compte si Roti, en dépit de son éducation occidentale, est une extrémiste qui cherche à tout prix à défendre la terre de ses ancêtres, ou si elle veut juste essayer de me décourager d’y aller. Décidément, plus je m’approche de cette île mystérieuse et plus je m’en éloigne ! Elle pense elle-même retourner s’installer à Rapa à la fin de l’année. En tout cas je suis très bien reçu chez elle, avec classe et courtoisie. Nous parlons aussi de politique et de la situation en métropole. Après deux ou trois heures de discussion, elle me dit avoir peut-être une idée qui correspondrait à mes aspirations. Roti a un demi-frère (d’un père Suisse) qui possède un motu sur l’île de Huahine, à 170 km à l’ouest de Tahiti, dans la zone cyclonique des îles Sous-le-Vent de l’archipel de la Société. C’est sur cette île que le metteur en scène Alain Corneau avait tourné le film “Le prince du Pacifique” (que je ne crois pas avoir vu). Pour rappel, un motu est un îlot corallien. Celui du frère de Roti est désert, ou plus exactement il n’y a que sa maison dessus. L’électricité est fournie par des panneaux solaires et l’eau potable est … l’eau de pluie. Pour pouvoir rejoindre l’île de Huahine, le frère de Roti possède une barque motorisée. Roti me dit qu’il est rarement là, passant l’essentiel de son temps en Suisse, et qu’il recherche justement quelqu’un pour prendre soin du motu en échange de son occupation. Elle me met quand même en garde contre la difficulté du quotidien sur place, car il faut entretenir le jardin et la maison tout en étant totalement autonome, c’est-à-dire vivre de pêche et de culture. Elle me prévient aussi qu’il y a des nonos dans le coin (voir le début de cet article). Je me dis que ce qu’elle me présente correspond d’assez près à ce que je partais chercher à Rapa, l’extrême éloignement en moins. L’île de Huahine est desservie plusieurs fois par semaine par avion et bateau au départ de Papeete. Je lui propose donc de rencontrer son frère, qui se trouve justement en Polynésie jusqu’à la mi-août. Peut-être ai-je enfin trouvé une option acceptable, à défaut de pouvoir aller à Rapa, car je suis très mitigé quant à l’idée de travailler à Tahiti. Reste à savoir maintenant si la proposition est vraiment sérieuse. Affaire à suivre donc…

Après cette longue et passionnante discussion, Roti me propose de revenir le lendemain dimanche à midi car elle veut toujours organiser sa réunion autour d’un four polynésien. J’accepte bien entendu mais finalement elle me rappellera pour me dire que c’est à nouveau annulé en raison du “mauvais” temps (pas de soleil aujourd’hui !) et reporté en principe au week-end suivant. Je vais réfléchir à sa proposition de m’occuper du motu de Huahine et attendre qu’elle me recontacte.

La suite à venir dès que j’ai quelque chose de nouveau à raconter…

You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.
Leave a Reply

XHTML: You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>